La France déclassifie ses documents relatifs au génocide rwandais

Des soldats français à leur arrivée près de Butare, au Rwanda, le 3 juillet 1994, dix jours après le début de l'opération Turquoise

Des soldats français à leur arrivée près de Butare, au Rwanda, le 3 juillet 1994, dix jours après le début de l’opération Turquoise

La France a signé ce mardi la décision de déclassification de documents émis entre 1990 et 1994 par la présidence de la République, relatifs au génocide commis au Rwanda, a-t-on appris dans l’entourage de François Hollande.

« Il s’agit d’archives émanant des conseillers et militaires du président François Mitterrand et également de comptes rendus de conseils restreints de défense », a-t-on précisé. Cette décision, qui survient le jour du 21e anniversaire du déclenchement du génocide qui a fait 800 000 morts en 1994, a été signée par le secrétaire général de l’Elysée, Jean-Pierre Jouyet, en présence de Dominique Bertinotti, ancienne ministre et mandataire des archives de la présidence Mitterrand, a précisé l’Élysée.

« Le président François Hollande avait annoncé il y a un an que la France devrait faire preuve de transparence et faciliter le travail de mémoire sur cette période sans que cette décision ne soit rendue publique », a ajouté l’entourage du chef de l’État.

Depuis, le recensement des archives a été « lancé et coordonné » par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), les documents mêlant des notes des conseillers diplomatiques et militaires de l’Élysée, mais aussi des comptes rendus de conseils restreints de défense ou de réunions ministérielles.

Ils seront ainsi à la disposition des chercheurs ou des associations de victimes, souligne la présidence française. Les massacres de 1994, essentiellement dirigés contre la minorité tutsi, avaient fait quelque 800 000 morts en quelques mois. Le pouvoir rwandais a plusieurs fois accusé Paris d’avoir été complice du génocide des Tutsis, à travers notamment son opération militaire Turquoise lancée en juin 1994, officiellement avec un objectif humanitaire.

Le rôle de la France

Les victimes espèrent notamment que ces archives permettront de faire la lumière sur le rôle de la France lors du génocide. Elle est régulièrement accusée notamment d’avoir soutenu les génocidaires, à travers diverses opérations militaires, comme Turquoise, autorisée par l’ONU le 22 juin 1994, dont l’objectif officiel était humanitaire.

En 2007, un rapport d’enquête réalisé par Kigali reproche le soutien français à l’armée rwandaise entre 1990 et 1994. Il parle de collecte de renseignements, de supervision stratégique et opérationnelle dans la guerre contre le FPR, le mouvement rebelle du président rwandais actuel Paul Kagamé.

Le rapport cite aussi un officier belge, témoin d’une livraison de munitions au tout début du génocide. En 2012, le journal Libération avait révélé que 15 missiles français Mistral, étaient dans l’arsenal rwandais à la veille des massacres. Or il y avait un embargo international à l’époque.

Sur la complicité, le rapport reproche une collaboration manifeste de Paris avec le gouvernement rwandais intérimaire de l’époque, avec la réception de hauts responsables à Paris fin avril 1994, alors qu’on était en plein massacre.

Des questions examinées par une mission parlementaire française en 1998. Elle estime que les livraisons d’armes n’avaient pas été démontrées.

Par contre, elle s’interroge sur la proximité entre Paris et le régime rwandais, sur le renforcement de la présence militaire française alors que les rebelles du FPR étaient en train de gagner sur le terrain.

Sur cette complicité française présumée, le général Lafourcade, l’ancien commandant de Turquoise, parle-lui de légende et de fausse vérité.

D’autres déclassifications possibles

Plusieurs défenseurs des droits de l’homme espèrent en apprendre plus sur le rôle controversé de la France à cette époque. Or comme il y a déjà des archives de l’Elysée qui ont été déclassifiées, il faudra voir si cette décision donne accès à de nouveaux éléments.

De toute façon pour certains, ce n’est pas suffisant. L’association Survie réclame la déclassification de documents plus sensibles, notamment ceux demandés par des juges d’instruction français.

D’abord concernant les accusations contre des militaires français de l’opération Turquoise. Mais aussi sur le fameux attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du président rwandais Habyarimana. Attaque considérée comme l’élément déclencheur du génocide.

Parmi ces documents figurent les « archives Quilès », du nom de l’ancien ministre socialiste Paul Quilès qui avait présidé la mission des commissions de la Défense et des Affaires étrangères de l’Assemblée sur les opérations militaires conduites par la France et l’ONU, notamment, au Rwanda entre 1990 et 1994. Son rapport avait été publié en décembre 1998.

Dors et déjà l’Elysée a promis la déclassification d’autres archives, celles de l’Assemblée nationale, des ministères des Affaires étrangères et de la Défense. Chacun allant « à son rythme » explique la présidence.

Cette première déclassification intervient en tout cas cinq semaines après la visite du président rwandais à Paris. Visite d’ordre privé, avait précisé Kigali. Paul Kagame n’avait d’ailleurs pas rencontré les autorités françaises. Par contre, il s’était entretenu avec l’ancien chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy.

Elle intervient aussi dans une période où les relations se sont de nouveau tendues entre Paris et Kigali. Il y a un an, Paul Kagame avait à nouveau déclaré que la France avait eu un rôle direct dans la préparation et l’exécution des massacres. En réponse, Paris avait boycotté les commémorations du 20e anniversaire du génocide.


Réactions de la classe politique française 

Pour le député UMP Philippe Gosselin, vice-président du groupe d’amitié France-Rwanda, cette déclassification permettra de montrer que la France n’a pas joué de rôle trouble :

« Je crois très sincèrement que l’armée française a été exemplaire, que les bonnes décisions ont été prises. Il ya toujours eu des reproches sur les délais d’intervention, sur les forces en présence, sur les lieux de présences…

Je crois que cette déclassification va permettre de jouer franc-jeu et j’espère enfin d’apaiser. 21 ans après, je crois qu’il est temps que les dossiers puissent être ouverts en toute bonne foi et que l’on puisse avancer sereinement.

Je sais que ce mot de sérénité est sans doute difficile compte tenu de ces centaines de milliers de morts, de ces familles pour qui aujourd’hui le drame est toujours présent. Mais il y va aussi de notre côté de l’honneur de la France. » 

Le député écologiste Noël Mamère se bat depuis longtemps pour connaître le rôle précis joué par la France dans cette affaire. Il est satisfait que ces documents soient enfin accessibles :

« Nous sommes nombreux à réclamer que toute la vérité soit faite sur le comportement de quelques politiques de droite et de gauche qui sous le second septennat de François Mitterrand ont mené une politique secrète de soutien à Hutu Power. C’est-à-dire à un régime qu’ils savaient génocidaire, totalitaire et raciste.

Nous sommes très nombreux à dire que cette politique d’aveuglement a été menée dans le plus grand secret et que la politique africaine de la France n’a jamais été débattue au Parlement, ni devant les Français.

Donc dans la mesure où ce génocide a tué un million de personnes entre le mois d’avril et le mois de juillet 1994 et qu’il apparaît évident aujourd’hui après la mission d’information menée en 1998, les recherches historiques, les documents officiels, ceux qui sortent aujourd’hui vont sans doute le prouver…

Il y a un soupçon très fort non pas d’une complicité, mais en tout cas d’un aveuglement du plus haut sommet de l’Etat sur ce qui a été un des plus grands génocides du XXe siècle. »

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