20 août 1940. Léon Trotski est assassiné par Ramón Mercader qui lui plante un pic à glace dans le crâne

aout-trotski-2658612-jpg_451297_660x281Le tueur du NKVD a séduit une proche du révolutionnaire Trotski pour s’introduire dans la villa mexicaine où ce dernier a trouvé refuge.
PAR FRÉDÉRIC LEWINO ET GWENDOLINE DOS SANTOS

Le mardi 20 août 1940, Lev Davidovitch Bronstein, dit Léon Trotski, se lève sans savoir qu’il a rendez-vous dans l’après-midi avec un pic à glace. Il a déjà survécu à plusieurs tentatives d’assassinat dont la dernière remonte au 24 mai précédent. Ce jour-là, il échappe à un mitraillage nourri déclenché par le peintre mexicain David Siqueiros, fervent partisan de Staline. Lequel recevra pour ce « haut fait d’armes » et d’autres durant la guerre d’Espagne, le prix Lénine pour la paix en 1966…
En 1940, cela fait trois ans que Trotski habite Coyoacán, dans la banlieue de Mexico. Le jour de son assassinat, sa deuxième femme, Natalia Sedova, introduit dans la villa un élégant jeune homme, arrivé au volant d’une belle voiture. Il est bien connu par les habitants de la maison. Sympathisant canadien, Frank Jacson fréquente les lieux depuis plusieurs mois. De plus, il est le compagnon de Silvia Ageloff, soeur de l’une des secrétaires de Trotski. Personne ne se méfie de lui, il se montre tellement sympathique, toujours prêt à inviter la maisonnée au restaurant, à prêter sa voiture. Natalia le fait donc entrer avec chaleur, sans hésitation.
Les deux gardes du corps américains de Trotski ne le fouillent même pas bien qu’il porte un épais imperméable peu adapté à la température estivale. S’ils s’étaient montrés un tant soit peu curieux, ils auraient découvert un pic à glace et un revolver glissés dans les poches du vêtement. Aujourd’hui, Jacson a rendez-vous avec le révolutionnaire exilé pour lui présenter un texte consacré à la IVe Internationale. Les deux gardes du corps et Natalia étaient opposés à cette rencontre, mais Trotski les a rassurés en leur expliquant qu’il n’y en avait que pour quelques minutes.
« Ne le tuez pas ! »
Voici donc Jacson introduit dans le bureau, il dépose son imperméable sur la table avant de tendre son texte à Trotski, qui le saisit et se met à le lire. L’occasion est trop belle. Le jeune homme extrait vivement le pic à glace de la poche de l’imperméable pour le ficher avec force au-dessus de la tempe droite de son hôte. Car, en réalité, le sympathique Frank Jacson est un tueur du NKVD (la police politique de l’URSS), de son vrai nom Ramón Mercader.
Le pire, c’est qu’il a salopé le boulot en ne tuant pas Trotski sur le coup. Le leader communiste hurle comme un cochon qu’on égorge tout en se raccrochant à son meurtrier pour l’empêcher de lui porter le coup de grâce. En entendant le bruit, les deux gardes du corps se précipitent dans la pièce, tombent à bras raccourcis sur Jacson-Mercader qu’ils vont tuer quand Trotski les arrête d’une voix blanche : « Ne le tuez pas ! Cet homme a une histoire à raconter. » Dans la pièce contiguë, Natalia voit son époux titubant s’encadrer dans la porte. « Sa figure était couverte de sang, ses yeux bleus brillaient sans ses lunettes et ses bras pendaient mollement à ses côtés », relate-t-elle. Craignant encore pour sa vie, le tueur hurle : « Ils m’ont obligé à le faire : ils se sont emparés de ma mère ! »
Mensonge, bien entendu. Du reste, sa mère est garée à quelques pas de la maison, prête à récupérer son fiston après l’assassinat. Fervente communiste, c’est elle qui a poussé son fils à devenir un tueur au service de Moscou. Exceptionnel destin pour María Caridad qui appartient à la haute aristocratie cubaine, mais s’enfuit très jeune de chez elle fascinée par la révolution russe. Elle débarque en Espagne où elle donne naissance à Ramón en 1913. Séparée de son époux, elle élève son fils en France, puis rejoint l’Espagne en 1936 pour combattre dans les rangs des rouges. Elle devient la maîtresse de Leonid Eitingon, tueur du NKVD. Le petit Ramón embrasse naturellement les idées de maman. Elle n’hésite pas à faire de lui un mignon petit tueur qui aurait, dit-on, descendu une vingtaine de trotskistes espagnols. En 1937, il est appelé à Moscou pour parfaire sa formation d’agent secret. Sa mission d’assassiner Léon Trotski lui aurait été confiée par sa propre mère María Caridad et son compagnon.
Faux passeport
Pour s’introduire dans l’intimité de sa victime, Ramón choisit de séduire la soeur d’une secrétaire de Trotski, une jeune Américaine d’origine russe nommée Silvia Ageloff, assistante sociale à Brooklyn. Il s’arrange pour la rencontrer à Paris, en juin 1939, où elle passe ses vacances. Profitant d’un physique avantageux, il n’a pas de peine à séduire la petite trotskiste, se présentant à elle comme Jacques Mornard, fils d’un diplomate belge. Quand, à la fin de ses vacances, elle retourne à New York, il la suit, se prétendant amoureux d’elle… Il prend alors l’identité de Frank Jacson, un homme d’affaires canadien, expliquant à Silvia qu’il est en cavale pour avoir refusé d’accomplir son service militaire. Elle gobe le tout, et l’hameçon avec.
Il s’agit désormais pour lui de s’infiltrer dans l’entourage de Trotski. Pour cela, Ramón confie à sa fiancée qu’il doit se rendre à Mexico pour affaire et lui demande de l’accompagner. C’est ainsi qu’ils débarquent dans la capitale mexicaine en octobre 1939. Sylvia qui est, elle aussi, animée par la foi révolutionnaire, s’empresse de rendre visite à Trotski. Cependant, avant de se faire accompagner par Ramón, elle prévient que son fiancé est rentré au Mexique avec un faux passeport. Mais les consignes de sécurité auprès du vieil homme sont devenues lâches. Ramón est accepté. Quelques mois plus tard, il peut donc ficher son pic à glace dans le crâne de Trotski.
Trépanation
Sitôt après l’attentat, le premier examen du blessé est effectué sur place par le docteur Wenceslao Dutrem, un immigré espagnol, célèbre pour avoir inventé l’Erotil, un précurseur du Viagra. Il constate une paralysie du bras droit et des mouvements désordonnés du bras gauche. Après de longues minutes, une ambulance finit par arriver pour conduire le blessé au Cruz Verde Hospital. Trois heures après l’agression, il subit une trépanation. Les chirurgiens découpent une ouverture de 5 centimètres sur 5 dans le crâne pour retirer les fragments osseux qui ont pénétré dans la matière grise. Mais, bientôt, la pression intracrânienne et l’oedème sont tellement importants que le cerveau commence à s’évader par l’ouverture. Le lendemain, mercredi 21 août, Trotski n’a toujours pas repris connaissance. Après une hémorragie, son état devient critique en fin de journée. Vers 19 h 25, après une dernière injection d’adrénaline, Lev Davidovitch Bronstein meurt. Il a 60 ans. Ses dernières paroles : « Dites à nos amis : je suis sûr de la victoire de la IVe internationale. »
Pendant ce temps, Mercader a été amené au poste de police. Pas question d’avouer la vérité. Il a été prévu qu’il se fasse passer pour un militant trotskiste ayant assassiné son leader, histoire de décrédibiliser la IVe Internationale. D’où cette histoire abracadabrantesque qu’il sert à la police comme quoi il a tué Trotski car celui-ci ne voulait pas le laisser épouser Silvia. Cela ne trompe pas grand monde. La justice mexicaine le condamne à 20 ans de prison. Libéré en 1960, il se rend d’abord à La Havane, où il est reçu par Fidel Castro, puis gagne l’URSS, où il est fait héros de l’Union soviétique.

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