Les villageois sans terre de Mauritanie

Négro-Mauritaniens et Haratine sont les grands perdants de la question foncière.

Du cimetière de Donaye, il ne reste rien. Le bulldozer a écrasé jusqu’aux pierres tombales. Un canal d’irrigation, aujourd’hui à sec, balafre le lieu. Pour enterrer leurs morts, les habitants de ce petit village d’agriculteurs négro-mauritaniens doivent maintenant emprunter leurs pirogues, se rendre sur l’autre rive du fleuve qui borde le village et passer au Sénégal, où reposent dorénavant leurs ancêtres. « Ceux qui meurent deviennent Sénégalais ! », ironise Amadou Moktar Wane, le chef du village.

Idem pour la culture du mil. Donaye est devenu un village sans terres, accaparées par un homme d’affaires maure. « Un Blanc », précise Amadou Moktar Wane. Dans ce pays recouvert en quasi-totalité par le désert, Donaye, et des dizaines d’autres villages situés le long des fertiles rives mauritaniennes du fleuve Sénégal, sont ainsi l’objet d’une lutte âpre et inégale.

Combat de la tradition et de la modernité, lutte sociale entre les populations locales noires ou d’anciens esclaves (Haratine) contre les tenants du pouvoir économique et politique, essentiellement issus de la communauté maure. Ces lignes de fracture tailladent la société mauritanienne depuis des lustres, bien avant son indépendance de la France en 1960.

A Donaye, elles se cristallisent autour de la question foncière. « Le village n’a plus d’espace vital. Nos champs ont été saisis, nous n’avons plus de prise sur nos terres ancestrales », se désespère Amadou Moktar Wane. Assis sur une natte, le chef du village tourne les pages d’un vieux registre de l’ancienne coopérative prouvant l’activité des locaux.

L’Etat joue sur des ambiguïtés

Le malheur de Donaye remonte à 1990. L’année précédente, les tensions avaient explosé entre la Mauritanie et le Sénégal, tensions identitaires, questions de souveraineté et aussi de propriété foncière sur les rives du fleuve où, d’un côté et de l’autre, vivent les mêmes communautés ethniques, les mêmes familles, établies depuis toujours.

« En 1990, se souvient Amadou Moktar Wane, l’armée est venue et nous a obligés à partir pour nous réfugier au Sénégal. » Pour quelque 20 000 Négro-Mauritaniens (sur une population totale de 4 millions d’habitants).

Par Christophe Châtelot (Région de Boghé (Mauritanie), envoyé spécial)

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