A Gaza, l’escalade militaire entre Israël et le Hamas monte d’un cran

Après 24 heures d’échange de tirs et un cessez-le-feu fragile, l’Etat hébreu et le mouvement islamiste semblent difficilement capables de contrôler la situation.

Raids israéliens, roquettes palestiniennes, radios et télés en édition spéciale : routine de guerre. Certes, on n’y est pas encore (ni l’Etat hébreu ni le Hamas ne la souhaitent, du moins tel est le message martelé par leurs émissaires), mais c’est une nouvelle répétition générale qui s’est jouée samedi dans la bande de Gaza et les communautés frontalières au sud d’Israël, coûtant la vie à quatre Palestiniens, dont trois mineurs. Côté israélien, dans la ville de Sderot, une roquette Qassam s’écrasant sur l’abri antimissile d’une maison a blessé légèrement les trois habitants qui s’y étaient réfugiés.

Pendant presque 24 heures, de nuit comme de jour, les chasseurs israéliens ont pilonné la bande de Gaza, visant «40 cibles terroristes liées au Hamas», comme l’a indiqué Tsahal. Plus concrètement, deux «tunnels d’attaque», des hangars, le QG d’un bataillon de combattants du mouvement islamiste et une structure en béton de quatre étages aux airs de parking abandonné à l’ouest de Gaza City, désignée par l’armée israélienne comme un «centre d’entraînement à la guérilla urbaine». C’est dans l’explosion de ce bâtiment, au cœur du camp de réfugiés d’Al-Shati, que deux Gazaouis de 15 et 16 ans ont péri, touchés par les décombres alors qu’ils se trouvaient dans la rue. Selon le ministère de la Santé gazaoui, au moins trente autres Palestiniens auraient été blessés. Pour le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, l’opération, de par son ampleur, est le «coup le plus dur» porté au Hamas depuis la guerre de 2014.

Quasi simultanément, les factions palestiniennes, Hamas et Jihad islamique en tête, ont fait s’abattre près de 190 obus de mortiers et roquettes vers Israël sur les kibboutz et villes frontalières, dont une centaine en plein après-midi. Selon l’armée israélienne, une centaine de ces projectiles ont explosé dans des zones inhabitées. L’ultra-sophistiqué et coûteux système antimissile Dôme de fer en interceptant une quarantaine d’autres. Dimanche, Yediot Aharonot, l’un des tabloïds les plus lus du pays, titrait «La vie en rouge», en référence au code couleur des alertes qui n’ont cessé d’émettre au long de la journée.

En plein jour

De précédents accès de fièvres avaient eu lieu le 29 mai puis le 20 juin, suivants des scénarios similaires. Néanmoins, le fait que la passe d’armes entre Israël et le Hamas se déroule cette fois en plein jour dénote une réelle – et inquiétante – escalade. Tout comme le fait que les groupes armés de l’enclave aient visiblement décidé d’allonger la portée de leurs tirs, atteignant pour la première fois des aires urbaines et touchant une synagogue, vide au moment de l’impact. Selon les autorités israéliennes, une quinzaine de roquettes auraient atteint des communautés frontalières.

Cette flambée de violence émane du contexte extrêmement tendu à Gaza, asphyxiée économiquement par le blocus israélo-égyptien mais aussi le bras de fer fratricide engagé par l’Autorité palestinienne avec le Hamas. Depuis fin mars, la frustration des Gazaouis a trouvé un exutoire dans les rassemblements hebdomadaires de la «Marche du retour», qui, après leur récupération par le Hamas et la sanglante et systématique répression israélienne (141 morts) ont pris un tour de plus en plus violent.

Les premières frappes israéliennes de la nuit de vendredi à samedi constituaient ainsi une «réponse» à la blessure d’un soldat israélien, touché par les éclats d’une grenade lancée par-dessus les barbelés vendredi, à l’occasion des «100 jours de la Marche». Au cours de cette manifestation, un adolescent gazaoui de 15 ans qui avait commencé à escalader les barbelés a été abattu par un tir de sniper israélien, comme le montre une vidéo largement partagée sur les réseaux sociaux.

Dans la soirée, le Hamas et le Jihad islamique ont annoncé un frêle cessez-le-feu conclu sous la houlette du Caire. Mais deux heures après l’annonce, de nouveaux tirs de mortiers étaient signalés et les alarmes antimissiles retentissaient à nouveau dans le sud d’Israël, entraînant une réplique israélienne qui aurait fait deux morts (un père et son fils de treize ans) selon les autorités gazaouies. De son côté, Tsahal s’est borné à faire savoir qu’il ne reconnaîtrait que les «faits du terrain». Soit l’arrêt des tirs de roquettes, mais aussi, selon plusieurs médias locaux, la fin des cerfs-volants et ballons incendiaires. Ces derniers, confectionnés principalement par des adolescents de l’enclave encouragés, voire financés selon les officiels israéliens, par le Hamas, ont détruit depuis deux mois des dizaines d’hectares de terres arables israéliennes frontalières à l’enclave.

Nétanyahou pris en étau

Depuis des semaines, Benyamin Nétanyahou comme les généraux de Tsahal peinent à trouver la parade à cette tactique d’attrition low-cost mais psychologiquement redoutable tombée du ciel gazaoui. L’establishment sécuritaire préférerait se concentrer sur le front nord et le plateau du Golan, où se trouve aux yeux des analystes le danger le plus réel et imminent avec la reprise des territoires limitrophes par les forces d’Al-Assad. L’option d’une opération d’envergure avec troupes à l’intérieur de l’enclave tout comme le bombardement ciblé des ateliers de cerfs-volants paraît aussi disproportionné que déraisonnable aux militaires.

Mais Nétanyahou est pris en étau, sommé de réagir, lui qui n’a pas visité une seule fois le sud d’Israël depuis les champs ont commencé à brûler. D’une part par l’aile la plus extrême de sa coalition d’ultra-droite, à commencer par son ministre de la Défense Avigdor Liberman soucieux d’entretenir sa réputation de faucon, mais aussi l’opposition. Samedi, le centriste Yaïr Lapid accusait «Bibi» de se désintéresser du sort des kibboutzim sudistes, historiquement plus à gauche que l’électorat Likoud, en affirmant que si «les colons de Cisjordanie subissaient ne serait-ce que la moitié de ce qu’ils vivent, l’immobilisme du gouvernement aurait depuis longtemps pris fin».

Pour Ofer Zalzberg, analyste israélien de l’International Crisis Group, «Nétanyahou se sent particulièrement vulnérable sur la question des cerfs-volants. Le Foyer Juif (parti des colons religieux grignotant l’électorat du Likoud, ndlr) se montre très critique de sa gestion du problème, tout comme la gauche qui tente de capitaliser là-dessus. En ligne de mire, chacun a en tête la possibilité d’élections très prochaines, et Nétanyahou n’a qu’un argument de vente, celui d’être “Monsieur Sécurité”. C’est pour cela qu’il en veut en finir rapidement avec Gaza, mais de l’autre côté, il ne peut pas se retrouver à gérer deux fronts en même temps si la situation dans le Golan venait à se détériorer».

En début de semaine, Nétanyahou avait pris une mesure coercitive forte contre l’enclave sous forme de punition collective, en décidant la fermeture du seul terminal de marchandises entre Israël et Gaza jusqu’à l’arrêt de la campagne des cerfs-volants. Destinée à prouver la résolution de Nétanyahou mais en réalité moins sévère que le gouvernement israélien n’a voulu laisser paraître (d’après le quotidien Haaretz, l’aide humanitaire et les denrées alimentaires continuant à transiter, l’Égypte assurant pour sa part le passage de 2000 camions par Rafah), la mesure a été interprétée par le Hamas et le Jihad islamique comme une «déclaration de guerre».

Ces dernières semaines, les groupes armés de la bande de Gaza ont décidé de répondre systématiquement par le feu à tout raid israélien – ce qu’ils n’avaient pas fait durant toute la première phase de la «Marche du retour», tenant à entretenir médiatiquement l’aspect populaire et pacifique du mouvement. Samedi, Fawzi Barhoum assumait cette nouvelle politique en revendiquant que toute «attaque de l’occupant recevra une réponse immédiate de la résistance».

«Plus grand-chose à perdre»

Selon les analystes, c’est pour casser cette «nouvelle équation» que Tsahal a décidé d’augmenter la férocité de ses raids. Sans pour autant faire plier les factions palestiniennes, donnant à ce troisième round d’hostilité une coloration aussi futile que dangereuse. Benyamin Nétanyahou, en tout cas, n’entend pas changer de tactique : «Si le Hamas n’a pas compris le message aujourd’hui, il le comprendra demain», a-t-il menacé samedi soir, dans une courte vidéo.

Pour le chercheur, le mouvement islamiste perçoit la vulnérabilité de Nétanyahou, qui n’a pas de réelle stratégie post-Hamas pour Gaza. «La dissuasion ne fonctionne que si le camp d’en face à beaucoup à perdre. Le problème, c’est que la stratégie de Nétanyahou a été d’affaiblir graduellement le Hamas au fil des années sans voir plus loin. Aujourd’hui, le Hamas n’a donc plus grand-chose à perdre, d’autant qu’il s’inquiète de la bronca de son opinion publique, lassée du peu d’avancées obtenues par la “Marche”. Il devient de plus en plus difficile d’imaginer comment une opération semblable à celle de 2014 peut être évitée.» 

Personne ne veut la guerre, mais le précipice se rapproche chaque jour.

Guillaume Gendron-libération

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