ABSENCE DE DÉMOCRATIE DANS LES PARTIS POLITIQUES Au cœur du système monarchique

Les partis politiques au Sénégal tardent à être de véritables espaces de liberté d’expression. Leurs membres ne sont pas d’égale dignité. Qu’on l’appelle secrétaire général, président ou président-fondateur, le leader distribue les bons et les mauvais points. Sa volonté ne souffre aucune contestation. Rive gauche, rive droite, c’est partout pareil. Rewmi Quotidien s’est penché sur ce système autocratique pernicieux qui mine la vitalité et la viabilité du jeu démocratique.lolo

Les hommes politiques sénégalais ont souvent la mémoire élastique. Qui s’étire, lorsqu’il s’agit par exemple de goûter à la froideur du plat de la vengeance et se rétrécit, s’il est question d’apprendre des erreurs du passé, notamment. Sinon comment comprendre que les partis politiques ne soient pas encore ces espaces démocratiques où le choc des opinions est considéré comme une richesse à préserver et pas comme une anomalie à corriger ? La voix et la volonté du leader, qu’il se nomme secrétaire général, président ou président-fondateur, continuent de sonner comme un décret divin. Indiscutable. Incontestable. Irrévocable. Sans appel. Tout le monde est appelé à s’y plier. Élever une voix contre est un crime de lèse-majesté passible de la peine capitale, l’exclusion. Souvent la sentence est assortie d’une campagne de dénigrement menée par une horde de fous du roi infatigables, intraitables. Plus royalistes que le roi.

Derrière les reluisantes façades, l’horreur

L’histoire politique récente du Sénégal est jalonnée d’exemples qui montrent que la démocratie est la chose la moins partagée au sein des partis. Toutes obédiences confondues. Derrière la reluisante façade des statuts qui prétendent promouvoir et encourager les différences de vues entre leurs membres d’un même parti, se déroulent, à l’arrière-cour des formations politiques, les pires formes d’atteinte à la liberté d’expression. Lorsqu’il s’agit de choisir le candidat à une présidentielle, de nouer des alliances avec d’autres chapelles, d’adopter des positions sur des questions de portée nationale, d’établir les listes pour des consultations électorales, entre autres décisions qui engagent le Groupe, la voix du leader est la seule audible. Il suffit de bien emballer le paquet, soit par un congrès sans débat (ça vous rappelle quelque chose, non ?), des consultations savamment téléguidées ou tout autre subterfuge démagogique, et le tour est joué. Tant mieux pour ceux qui émettent réellement sur la même longueur d’onde que le patron. Tant pis pour ceux qui pensent autrement. Souvent cette catégorie de militants à l’échine peu souple est obligée de moufter en coulisses, sinon d’assumer ouvertement sa position, avec tout ce que cela comporte comme risque de mort subite politique pour les ambitieux les plus téméraires. Parfois la révolte paye, mais c’est rare et coûteux.

Le pouvoir de l’argent

Des cas de rébellion due à l’absence de démocratie à l’intérieur d’un parti, il en existe la tonne et le quintal dans le champ politique sénégalais. Les querelles de chapelles ne sont plus bipolaires, rive gauche-rive droite. Entre frères et entre camarades, les divergences ont souvent conduit à des déchirures profondes dont la conséquence la plus visible est la naissance d’entités dissidentes des flancs de l’originelle. L’Union pour le renouveau démocratique (Urd) de Djibo Kâ et l’Alliance des forces de progrès (Afp) de Moustapha Niasse ne sont-elles pas des rejetons du Ps ? Rewmi d’Idrissa Seck et l’Alliance pour la République (Apr) de Macky Sall ne viennent- ils pas du Pds ? Aj/Pads n’a-t-il pas volé en deux, avec Landing Savané d’un côté et Mamadou Diop «Decroix» de l’autre ? Le Rnd de Cheikh Anta Diop n’est-il pas tiraillé entre Madior Diouf et Dialo Diop et compagnie ? Même certains partis nés d’une dissidence, sont touchés ou menacés. L’Urd a connu l’Urd/Fal. A Rewmi et l’Apr, les murs de l’unité sont en train de craqueler. A l’Afp, la tension couve. Hélène Tine a claqué la porte depuis belle lurette et il monte une odeur de soufre, au fur et à mesure qu’approche la retraite politique du chef des progressistes. Le mal est quasi général. Pour Ibrahima Sène, responsable au Parti de l’indépendance et du travail (Pit), la cause de ces frictions est simple : lorsqu’une seule personne prend le «risque» de fonder son parti et le finance avec ses propres moyens, difficile de lui contester son hégémonie. Pour lui, «tant que l’argent sera un facteur important sur le terrain politique», la démocratie interne sera une chimère dans les partis.

La clé du succès des mouvements citoyens

Cet émiettement des forces, qui semble aller crescendo, constitue un paradoxe, à l’heure où les grands ensembles sont tendance. Il affaiblit les entités concernées et favorise la multiplication de partis qui ne sont en fait que des groupes de pression et de chantage. Youssou Ndour, leader de Fekke maci boolé, a claqué la porte de Benno Bokk yaakar, en affirmant que cette coalition de coalitions est infestée de lobbyistes. Il a tardé à le dire, mais il l’a dit quand même, et ce n’est pas faux. «Macky 2012», qui a porté la candidature de Macky Sall lors de la présidentielle de 2012, est accusé de vouloir faire chanter le président de la République.

Les murs des idéologies ont foutu le camp, et ce n’est pas pour le meilleur. L’engagement pour le devenir de la Cité est banalisé. La casquette d’homme politique est désacralisée et sa parole, décrédibilisée. Dans ce contexte de flou artistique, le succès des mouvements citoyens ne doit pas surprendre. Mais est-ce une solution viable dans une République ? Ceux qui se réclament de la société civile constituent-ils vraiment une alternative crédible ? Question à mille balles.

Mêmes causes, mêmes effets

Si certaines des têtes de gondole de la société civile jouissent d’une moralité irréprochable (ça pèse sur la balance de nos jours), il leur manque souvent un projet de société viable et des moyens, humains, matériels et financiers conséquents, pouvant leur permettre de convertir leur volonté en action. Certains finissent par s’acoquiner avec les partis politiques, sans doute, avec l’espoir d’influencer positivement leurs actions, mais à l’arrivée, s’ils ne rentrent pas dans le rang du politiquement correct, leurs voix deviennent inaudibles. Dès lors, faute d’une issue salutaire, la démocratie tourne dans une impasse. Le mieux ne serait-il pas, dès lors, de bannir le mélange des genres ? Que les politiques prennent le pouvoir, que la presse assume son rôle de contre-pouvoir et que la société civile veille en vigie ?
Quoi qu’il en soit, les partis politiques ont davantage à gagner qu’à perdre, en défendant la démocratie et la liberté en leur sein. Le hic, c’est que personne ne semble y croire. Car en passant en revue les différentes formations politiques sénégalaises (voir par ailleurs), à quelque niveau qu’elles se situent et quelle que soit leur coloration, l’on constate que les mêmes causes qui ont ravagé des écuries comme le Ps ou le Pds- l’absence de démocratie interne principalement-, sont en train de produire les mêmes effets.

ALLIANCE POUR LA RÉPUBLIQUE Dérives autoritaires de Macky ?

L’Alliance pour la République (Apr) a célébré son cinquième anniversaire, dimanche 1er décembre. La fête fut belle. L’enfant était beau dans ses habits beige-marron. Ses parents ont fait preuve d’attention et d’affection à son endroit, en le bordant de tendresse. Mais en scrutant de près ses yeux pétillants de malice, il scintillait une lueur de tristesse qui semble dire que l’Apr aurait plus préféré une fête simple dans l’unité qu’un banquet fastueux dans la division. En effet, les écarts se creusent au sein du parti présidentiel. La guerre des tendances fait rage. Récemment, Thiès en a été le théâtre. La commission de discipline du parti est saisie et les mis en cause avertis, mais rien ne dit que la hache de guerre sera enterrée. Mais l’événement qui semble chagriner encore plus «bébé-Apr», c’est la cassure entre Macky Sall et Alioune Badara Cissé. Les deux hommes étaient à la même table, le jour de la mise au monde du Parti. Cinq ans plus tard, ABC a disparu de la photo, écarté par le chef de l’Etat qui lui reproche sa liberté de ton. Une décision qui surprend, venant de quelqu’un qui a été victime de cabale pour avoir défendu des positions de principe au sein du Pds. Un parti où la Constante décidait de tout et avait pouvoir sur tout. Macky Sall serait-il en train de marcher sur les pas de Wade, sur le terrain autocratique ?

PARTI DÉMOCRATIQUE SÉNÉGALAIS Le fantôme de Wade

Arrivé au pouvoir en 2000 avec le coup de pouce de Moustapha Niasse, transfuge du Ps et troisième du premier tour de la Présidentielle, Abdoulaye Wade n’a pas, dans ses rapports avec ses collaborateurs du Pds, évité les dérives anti-démocratiques qui ont précipité la chute des Socialistes. Moins de trois ans après son élection, il commence à s’étriper avec Idrissa Seck, à l’époque n°2 du Parti. Il accuse ce dernier de détenir un agenda secret destiné à l’envoyer à la retraite. L’actuel maire de Thiès, pour sa part, soupçonnait Wade de vouloir se faire succéder par son fils, Karim. Il finira par créer son parti (Rewmi) pour se présenter contre son ex-mentor à la présidentielle de 2007. Idy, arrivé deuxième, récoltera près de 15% des suffrages. Wade sera réélu sans problème au premier tour, mais la victoire aurait été plus éclatante peut-être, si le leader de Rewmi était encore à ses côtés. Sans être instruit par ce coup de semonce, le secrétaire général du Pds remet le couvert la même année, cette fois contre Macky Sall. L’homme qui, en tant que directeur de campagne, a contribué à sa réélection. Coupable d’avoir «cautionné» la convocation de Karim Wade par l’Assemblée nationale, entre autres griefs, l’actuel chef de l’État, qui était le président de la chambre basse, a été débarqué par la Loi Sada Ndiaye et poussé à quitter le Pds. Il fondera l’Alliance pour la République (Apr), le 1er décembre 2008, et remportera la présidentielle de 2012 contre Wade. La volonté de changement du peuple a beau constituer le moteur des deux alternances survenues à la tête de l’État, les scissions au sein des partis vaincus en ont été les accélérateurs. Mais jusqu’à présent, le fondateur du Pds ne semble pas assimiler la leçon. Au lendemain de sa défaite du 25 mars 2012, il a bombardé Oumar Sarr à la tête de sa formation et continue de tirer les ficelles. Des courants et des partis sont nés des flancs du Pds, à la suite de cette décision unilatérale. Les Libéraux s’acheminent vers un congrès, mais rien ne dit que les jeux ne sont pas déjà faits.

PARTI SOCIALISTE Les incertitudes de l’après-Tanor

L’Afp de Moustapha Niasse et l’Urd de Djibo Kâ ont vu le jour au lendemain du «congrès sans débat» de 1996 qui a consacré l’avènement d’Ousmane Tanor Dieng à la tête du Ps. Les leaders de ces formations ont peu goûté l’adoubement par Abdou Diouf d’un jeune issu de nulle part, au nez et à la barbe des caciques socialistes comme eux. Si Niasse et Djibo avaient ravalé leur orgueil une première fois, en 1980, en acceptant de supporter l’intronisation de Diouf par Senghor, concomitamment au sommet de l’État et du Parti, ils se sont montrés pas disposés à subir la double peine sans réagir, près de 20 ans plus tard.

Avec armes et bagages, ils claqueront la porte du Ps, qui ne s’en relèvera pas. Ces deux épisodes ayant sonné le glas de 40 ans de règne socialiste et constitué le premier jalon vers la première Alternance au sommet de l’État. Mais comme le Pds ou l’Apr actuellement, le Ps semble n’avoir pas retenu la leçon de ses déboires. Il semble ignorer le danger d’une absence de transparence et de démocratie dans le fonctionnement d’un parti. Si le secrétaire général de Verts semble entériner le principe d’un vote pour la désignation de son successeur à la tête du Parti, il continue de plaider pour un «consensus» qui, souvent, pose plus de problèmes qu’il n’apporte de solutions. Pis, Tanor Dieng serait en train de manœuvrer pour barrer la route à Khalifa Sall, présenté comme le favori pour la relance du Ps et qui n’est pas son meilleur ami.

ALLIANCE DES FORCES DE PROGRÈS Le calme avant la tempête ?

Apparemment tout semble y aller dans le meilleur des mondes. Moustapha Niasse, son fondateur, est toujours à la tête de l’Alliance des forces de progrès (Afp), mais il gère une transition. L’actuel président de l’Assemblée nationale a déclaré qu’il va passer la main au sein de la formation qu’il a créée en 1999. Malick Gackou fait office de dauphin désigné, mais rien n’est encore officiel. Les choses ne s’annoncent pas simples. Les progressistes favorables à Madieyna Diouf n’ont visiblement pas rendu les armes. Ils continuent de croire que leur champion sera intronisé. Mais le grand danger pour l’unité à l’Afp reste la position du Parti au sein de la coalition Benno bokk yaakar. Niasse a juré fidélité au chef de l’État, qui lui a «renouvelé sa confiance» à la tête de l’Assemblée nationale. Le leader progressiste a comme relégué sa formation au second plan pour travailler davantage au rayonnement de la coalition qui soutient Macky Sall. Cette posture ne semble pas convenir à la jeune garde de l’Afp. Récemment, Mbaye Dione, Pcr de Ngoudiane, a déclaré que «la fidélité à Benno Bokk Yakaar ne veut pas dire tuer l’Afp». Après le départ avec fracas d’Hélène Tine, qui a pointé l’absence de démocratie en son sein, l’Afp va-t-elle enregistrer d’autres remous ? L’avenir le dira, mais déjà une certaine tension est perceptible, au fur et à mesure que Moustapha Niasse se rapproche de la porte de sortie.

PARTIS DE GAUCHE La fin de l’exception 

Jusque-là, les partis de gauche à coloration marxiste pouvaient être considérés comme l’exception qui confirme la règle. N’ayant jamais été fondés et financés par un seul individu, n’ayant jamais exercé le pouvoir et ne se battant même pas pour sa conquête, ces partis ont toujours été préservés des démons de la division. Membre du Parti de l’indépendance et du travail (Pit), Ibrahima Sène s’en enorgueillit : «Nous sommes des démocrates. Dans nos partis, tous les militants sont égaux.

La différence fondamentale entre nous et les autres, c’est que ce n’est pas une personne qui a créé notre parti et le finance. Nous nous cotisons pour fonctionner.» Mais, les temps ont changé. La Gauche n’est plus cette exception qui faisait son charme. Sur l’autel de la Realpolitik, ses partis ont tissé des liens coupables avec d’autres formations aux idéaux contraires à ceux d’une gauche décomplexée. Cette mutation ne sera pas sans conséquence : division par deux d’Aj/Pads, Landing Savané d’un côté, Mamadou Diop «Decroix» de l’autre ; remous au Rnd où Madior Diouf est contesté par Dialo Diop et compagnie ; grogne à la Ld suite à la succession d’Abdoulaye Bathily par Mamadou Ndoye au poste de secrétaire général. Autant de crises de leadership qui ne militent pas en faveur de l’idée de la constitution, maintes fois agitée sans suite, d’un redoutable Pôle de Gauche.

Par Cheikh Ibrahima Fall

 

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