Affaire Benalla : Macron et ses proches «ont géré la crise en clan»

Le pouvoir a attendu cinq jours avant de communiquer sur l’affaire Benalla. Cinq longues journées durant lesquelles de nombreux marcheurs se sont sentis bien seuls au front face à l’avalanche de révélations.

Cinq Jours. Le pouvoir a semblé inerte pendant cinq jours. Autant dire une éternité en politique. Le silence du chef, de qui et par qui tout procède en Macronie, fut si long qu’il a révélé de façon criante les faiblesses du dispositif par temps de crise. Il n’y a qu’à tendre l’oreille, encore aujourd’hui, au sein de la majorité pour se rendre compte de l’effroi qui l’a traversée au plus fort de la tempête Benalla.

Ce qui va changer à l’Elysée

Après l’onde de choc Benalla, Emmanuel Macron a décidé de changer en profondeur le système mis en place depuis un an et de réorganiser ses équipes.

« Des dysfonctionnements » au sein du Palais. C’est le terme pudique qu’a choisi l’Elysée pour qualifier les manquements et autres retards à l’allumage qui ont conduit à l’affaire Benalla. Emmanuel Macron a confié à son secrétaire général Alexis Kohler le soin de les passer au crible en vue d’une « réorganisation d’ampleur » des services de l’Elysée à partir de la rentrée.

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Des têtes vont-elles tomber ? « Le président n’est pas dans cette optique » balaie ses conseillers. Macron a renouvelé sa confiance à son directeur de cabinet Patrick Strzoda en première ligne dans la crise. « La nécessité de revoir l’organisation interne a été identifiée bien avant l’affaire » insiste-on au sommet de l’Etat où l’on évoque un « fonctionnement archaïque » datant des présidences précédentes. Revue de détails de ce qui devrait changer au château.

Un futur directeur des services

La décision est « actée ». D’ici la fin de l’année, un directeur général des services (DGS), comme il en existe dans les collectivités locales, devrait être nommé à l’Elysée. Son rôle : « être une sorte de directeur des ressources humaines, explique un proche du président. C’est lui qui gérerait officiellement les recrutements, les mouvements des uns et des autres, les missions attribuées aux salariés, les logements de fonction… C’est une grande première ! »

Mais, surtout, « Emmanuel Macron n’a pas vraiment le choix », poursuit ce connaisseur du dossier. « C’est un passage obligé pour le président afin de mettre de l’huile dans les rouages et envoyer un message de clarté aux Français, analyse-t-il. Lorsque le secrétaire général et le directeur de cabinet n’ont pas pu dire, lors de leurs auditions en commission, quand et comment avait été recruté Alexandre Benalla, ça n’a pas été bien vécu. Avec un DGS, ce type de scénario ne pourrait plus se reproduire ».

La communication réorganisée

Dans le premier cercle du président, ils sont plusieurs à lui conseiller de remettre de l’ordre dans sa communication. « Il n’y a pas de chef dans ce truc », tranche un intime du président. Partagée entre la conseillère presse et communication Sibeth Ndiaye et le porte-parole de la présidence Bruno Roger-Petit, dont il est de notoriété publique qu’il a du mal à travailler avec le conseiller spécial du président Ismaël Emelien en charge de la stratégie numérique ainsi qu’avec la plume du président, Sylvain Fort, la communication est parfois devenue illisible pendant la crise.

« Quand vous voyez un porte-parole qui parle pour la première fois en pleine tempête, cela interroge, glisse un familier du chef de l’Etat. Il faut un directeur de la communication qui reprenne en main le récit. »

La sécurité du président rationalisée

C’est l’un des chantiers prioritaires. Le GSPR (groupe de sécurité de la présidence de la République) qui gère la sécurité des déplacements du président et le commandement militaire pour tout ce qui relève du Palais vont fusionner. Un état-major commun devrait être mis en place avec centralisation de la logistique.

Qui du général Bio-Farina, actuel patron du commandement miliaire, ou du colonel Lionel Lavergne, celui du GSPR, en prendra les rênes ? L’Elysée botte en touche, préférant insister sur la fin de certaines « missions sans queues ni têtes » dévolues à ces services. Exemple : aujourd’hui, le commandement militaire gère l’impression des cartons d’invitation quand le GSPR achemine les bagages des membres des délégations présidentielles à l’étranger.

Le remaniement attendra

Officiellement il n’existe pas. Officieusement, c’est sur la date du remaniement que l’on cogite en Macronie. « Avant l’affaire Benalla, il fallait le faire fin août glisse un proche conseiller du président. Après le scandale, il ne peut plus intervenir à la rentrée. »

Car tous le répète tel un mantra : « Emmanuel Macron n’agit pas sous la pression ». « Ça n’est pas dans sa psychologie », précise même l’Elysée. Alors quand remanier ? Pas après les élections européennes de mai 2019, plaident plusieurs proches. « Tirer les leçons d’un scrutin électoral en changeant les équipes, c’est très ancien monde », confie l’un de ceux avec qui le chef de l’Etat a échangé sur le sujet avant la trêve estivale. « Ça nous banaliserait. Il faut tirer en premier ! Poursuit-il et laisser ainsi sortir les ministres qui veulent se présenter aux municipales. »

Impossible aussi de remanier pendant l’examen du budget en octobre. Ce qui laisse peu de fenêtres de tir. La fin de l’année pourrait se révéler le meilleur créneau. En attendant, l’Affaire Benalla révèle à nouveau le manque cruel de poids lourds au sein du gouvernement et a mis en lumière la faiblesse de plusieurs ministres.

Gérard Collomb en sort fragilisé. « Les flics ont le sentiment que le ministre de l’Intérieur les a lâchés » commente un familier du château. Parmi les autres pistes évoquées, revient la nécessité de « clarifier certains pôles ministériels ». Comme la Cohésion des Territoires où les périmètres de Jacques Mézard et Julien Denormandie ne seraient « pas lisibles ». Agnès Buzyn, la ministre de la Santé et des Solidarités, pourrait déléguer une partie de son portefeuille à l’approche de la réforme de retraites.

« Le haut de la pyramide ne semblait plus opérationnel, c’était comme si tout l’édifice s’écroulait » se souvient un élu LREM. Comme si cette affaire leur avait montré, à leurs dépens, les limites de la verticalité de ce pouvoir. « Il va falloir que le président élargisse son cercle de confiance, je ne revivrai pas ça ! » lâche un macroniste, encore choqué de s’être senti si seul au front face à l’avalanche de révélations sur l’ex-chargé de mission d’Emmanuel Macron.

Des troupes désemparées face à la pression médiatique et politique

Le chef de l’Etat a laissé ses troupes désemparées face à la pression médiatique et politique. Certaines scènes resteront gravées dans les mémoires. Comme au premier jour de la crise lorsque la ministre de la Justice apprend dans l’hémicycle, où elle défend la réforme constitutionnelle, que le parquet ouvre une enquête.

« J’ai vu le doute dans ses yeux, raconte une élue présente à l’Assemblée. Nicole Belloubet représente l’institution judiciaire et elle apprend que la justice est saisie dans une affaire qui peut atteindre l’Elysée. Elle semblait perdue. » L’intervention de Bruno Roger Petit, le porte-parole de la présidence, pour expliquer que des sanctions ont été prises, est un flop retentissant.

« L’odeur du sang »

Au Palais Bourbon, les opposants s’engouffrent dans la brèche dans une alliance de circonstances inédite, de LR à la France insoumise en passant par les élus de Marine Le Pen. « Ils avaient senti l’odeur du sang. Pendant quatre jours, j’ai eu l’impression d’occuper la tranchée et de servir de chair à canon », se souvient un autre élu LREM.

Dans les couloirs, les ministres rasent les murs. « On ne peut pas reprocher à tel ou tel de ne pas s’être assez mouillé, l’Elysée avait donné la consigne de ne surtout pas s’exprimer », explique le député de Paris Pierre Person. Quant au Premier ministre ? « Il a bien riposté mais beaucoup trop tard », juge a posteriori un marcheur de la première heure.

« S’ils veulent que nous soyons une famille politique, il va falloir qu’ils changent »

Une communication calamiteuse alors que l’incendie de l’Affaire Benalla se propage partout. « Ils n’ont pas pris la mesure de la déflagration », glisse un conseiller dans l’entourage d’Edouard Philippe. Les éléments de langage finiront par circuler de façon organisée mais seulement au 4e jour de crise.

Aujourd’hui, certains pointent « le bunker de l’Elysée » auquel seul un petit nombre de députés ont accès. « Ils fonctionnent en clan et ont géré la crise en clan, juge a posteriori un parlementaire marcheur. S’ils veulent que nous soyons une famille politique, il va falloir qu’ils changent. »

Emmanuel Macron a gagné la présidentielle en mode commando grâce à un petit cercle fermé de fidèles rompu au culte du secret. Avant l’affaire Benalla, les arbitrages à l’Elysée étaient pris de plus en plus tard, quitte parfois à mettre les ministres devant le fait accompli. « Macron fait partie de ces hommes qui incarnent et assument leurs décisions, oui, il y a un chef », se félicite la porte-parole LREM Olivia Grégoire. Certes, mais le président va peut-être devoir faire évoluer sa pratique du pouvoir.

leparisien.fr

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