Afrique du Sud : Transition en Afrique du Sud avec Cyril Ramaphosa

« I must accept that if my party and my compatriots wish that I be removed from office, they must exercice that right and do so in the manner prescribed by the Constitution. I fear no motion of no confidence or impeachment. (…) I have, therefore, come to the decision to resign as the President of the Republic with immediate effect, even through I desagree with the decision of the leadership of my organization, I have always been a disciplined member of the ANC. As I leave, I will continue to serve the people of South Africa as well as the ANC, the organization I have served all of my life, in it. (…) I do not fear exiting political office. However, I have only asked my party to articulate my transgressions and the reason for its immediate instruction that I vacate office. This was important in view of the discussions I had with the président of ANC and the secretary-general of the party that were aimed at uniting our organization, the ANC. » (Allocution télévisée de Jacob Zuma, le 14 février 2018).

La revue d’actualités du mercredi 14 février 2018, journée vaguement commerciale de la Saint-Valentin qui tombait cette année le même jour que le mercredi des Cendres qui correspond, pour les chrétiens (je le rappelle à tout hasard), au début du Carême, a montré un flux très dense d’informations importantes.

Il y a eu la disparition de deux anciens Premiers Ministres qui ont joué un rôle majeur dans leur pays, Morgan Tsvangirai au Zimbabwe et Ruud Lubbers aux Pays-Bas. Pour le gouvernement d’Édouard Philippe, cette journée devait être consacrée à la réforme du baccalauréat adoptée au conseil des ministres de la matinée, mais l’espace médiatique des chaînes d’information continue fut monopolisé par la découverte macabre du corps de la petite Maëlys dans la montagne, sur les indications spontanées de son meurtrier qui bénéficie toujours, selon le rappel très formel du procureur de la République de Grenoble, de la présomption d’innocence.

Ce terrible fait-divers a éclipsé la seconde plainte pour abus de faiblesse contre le ministre Gérard Darmanin (plainte qui a été classée sans suite le surlendemain). Le ministre continue à conserver le soutien de sa “hiérarchie” et a encore clamé son innocence sur BFM-TV le 19 février 2018, mais contrairement à la première plainte, le mot “confiance” n’a plus été prononcé, ni n’a eu lieu de nouvelles ovations dans l’hémicycle. Sans compter les victimes du jour au Proche- et Moyen-Orient, on peut aussi évoquer la fusillade dans un lycée de Floride qui a traumatisé tout le peuple américain, un ancien lycéen renvoyé de son établissement a en effet tué dix-sept personnes. Déjà une trentaine de fusillades meurtrières de ce type aux États-Unis …rien que depuis le début de l’année ! La législation sur les armes à feu (y compris automatiques) ne semble pas être remise en cause par le Président Donald Trump.

L’information la plus importante du 14 février 2018 me paraît néanmoins la fin de la crise politique en Afrique du Sud. C’est un pays très important du monde, et l’un des principaux de l’Afrique, et son économie est rongée par la corruption et une gouvernance de quasi-parti unique que n’aurait probablement jamais accepté Nelson Mandela, même s’il venait lui-même de ce même parti, l’ANC.

Après deux mois de pressions politiques provenant de ce parti, son parti, largement majoritaire au parlement sud-africain, Jacob Zuma a annoncé (enfin) sa démission de Président de l’Afrique du Sud le 14 février 2018, au grand soulagement de toute la classe politique : « J’en suis venu à prendre la décision de démissionner de mes fonctions de Président de la République avec effet immédiat. ». Et d’ajouter qu’il voulait préserver l’unité du pays et l’unité de son parti : « No life should be lost in my name. And also, the ANC should not be divided in my name. » [“Aucune vie ne doit être détruite en mon nom. Et aussi, l’ANC ne doit pas être divisé en mon nom”].

L’un de ses opposants politiques, Julius Malema, a accueilli la nouvelle avec satisfaction : « Toute la nation a été victime, depuis plus de dix ans, d’un délinquant et d’un imposteur (…). Il va rejoindre les poubelles de l’histoire. ». Même réaction de la Fondation Nelson-Mandela : « C’est la fin d’une période où la plus haute fonction du pays a été détournée en vue d’un pillage généralisé des coffres du pays. » (Cités par “Le Point” et l’AFP le 15 février 2018).

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Ce fut presque un scénario à la zimbabwéenne, tant le Président sortant, légitime lui car issu des urnes (au contraire de Robert Mugabe), assommé par de multiples affaires et scandales politiques, financiers, sexuels, etc., s’accrochait avec ténacité au pouvoir alors qu’il n’en avait plus ni crédit ni autorité sur ses propres troupes. Le lendemain, le 15 février 2018, les parlementaires ont élu, par acclamations, Cyril Ramaphosa Président de la République d’Afrique du Sud en attendant les élections générales prévues en 2019. La Fondation Frederik-De-Klerk a exprimé le défi qui l’attend : « Il a la tâche énorme de faire oublier le bilan de son prédécesseur et de remettre l’Afrique du Sud sur la voie de l’unité et du renouveau. » (Cité par “Le Point” et l’AFP le 15 février 2018).

Actuellement, l’ANC détient 249 sièges de députés sur 400, devant les 89 sièges de l’Alliance démocratique (DA, soit Democratic Alliance, fondée le 24 juin 2000, libéraux de centre droit) dirigée par Mmusi Maimane (37 ans), chef de l’opposition parlementaire depuis quatre ans, et les 25 sièges des Economic Freedom Fighters (EFF, extrême gauche d’inspiration marxiste), fondés le 26 juillet 2013 et dirigés par Julius Malema (36 ans).

Reprenons rapidement le contexte politique en Afrique du Sud.

Jacob Zuma (75 ans) a été élu Président de la République le 6 mai 2009 et réélu le 21 mai 2014. Il a exercé le pouvoir entre le 9 mai 2009 et 14 février 2018. Il était auparavant le Vice-Président de la République du 17 juin 1999 au 14 juin 2005 à l’époque de son prédécesseur, Thabo Mbeki (75 ans).

Thabo Mbeki fut le premier Président “opérationnel” de l’Afrique du Sud d’après-apartheid. Il fut Premier Vice-président du 10 mai 1994 au 14 juin 1999 puis Président du 14 juin 1999 au 24 septembre 2008. Nelson Mandela, qui était le premier Président en titre, ne s’occupait pas beaucoup de la gestion économique du pays (il était trop âgé et cela ne l’intéressait pas) et tenait surtout un magistère régalien et moral. Il a donc laissé Thabo Mbeki gérer le pays (avec les pouvoirs d’un chef du gouvernement).

L’histoire de l’Afrique du Sud moderne se confond avec celle du parti majoritaire hégémonique, le Congrès national africain, à savoir l’ANC (African National Congress). Fondé le 8 janvier 1912, il fut interdit par l’apartheid à partir du 21 mars 1960, et redevenu légal le 2 février 1990. Comme dans des démocraties comme l’Allemagne et le Royaume-Uni (pas comme aux États-Unis et encore moins comme en France), le chef de l’exécutif est aussi le président du parti majoritaire, l’est parce qu’il est le chef du parti majoritaire.

Thabo Mbeki fut président de l’ANC de 1999 à 2007. À partir de 2005, il y a eu une grande rivalité politique entre le Président Thabo Mbeki, accusé d’avoir perdu le lien avec le peuple et de privilégier l’élite du pays, et son Vice-Président Jacob Zuma qui, en plus, a dû démissionner le 14 juin 2005 à cause d’un scandale financier. Jacob Zuma, très apprécié de la base de l’ANC (lui la base, Mbeki l’élite) et accusé de corruption, n’a pas hésité à se dire victime d’un complot politique (hélas, François Fillon a réagi de la sorte en mars 2017).

Le point d’orgue de la rivalité Mbeki/Zuma a eu lieu lors du congrès de l’ANC à Polokwane entre le 15 et le 20 décembre 2007. Thabo Mbeki ne pouvait pas postuler pour un troisième mandat, mais il s’est représenté à la tête de l’ANC pour pousser sa Ministre des Affaires étrangères, Nkosazana Dlamini-Zuma (69 ans).

Face au Président en exercice, Jacob Zuma s’est présenté avec l’ambition de devenir le futur Président, malgré les scandales qui n’ont jamais cessé d’être associés à sa personne. Les discussions étaient tellement au ras des pâquerettes que ces comportements furent condamnés publiquement par Nelson Mandela qui n’a jamais apprécié le “populisme” de Jacob Zuma. Finalement, lors du vote du 18 décembre 2007, Jacob Zuma fut élu président de l’ANC par 2 329 délégués contre 1 505 à Thabo Mbeki, sur un total de 4 075 délégués. Ce fut un complet désaveu contre Thabo Mbeki.

Actuellement créditée d’environ 20% d’intentions de vote dans les sondages, Nkosazana Dlamini-Zuma, ancienne épouse de Jacob Zuma (jusqu’en 1997), a été ministre sans discontinuer entre le 10 mai 1994 et le 3 octobre 2012 (d’abord à la Santé, puis aux Affaires étrangères du 14 juin 1999 au 10 mai 2009, enfin à l’Intérieur), puis Présidente de la Commission de l’Union Africaine du 15 octobre 2012 au 30 janvier 2017 (la fonction qui a pris la suite de Secrétaire Générale de l’Organisation de l’Unité Africaine). Elle fait partie des présidentiables potentiels.

La fin de la Présidence de Thabo Mbeki fut très mouvementée avec une contestation interne de son parti. Ce fut le cas notamment lors de la crise politique au Zimbabwe en 2008. L’ANC, en effet, dirigé par Jacob Zuma, a apporté son soutien au MDC de Morgan Tsvangirai, leader de l’opposition, contre Robert Mugabe, ménagé par Thabo Mbeki qui fut médiateur dans ce conflit. Cela n’a pas empêché Jacob Zuma, lors de la dernière élection présidentielle zimbabwéenne, le 31 juillet 2013, complètement discréditée par les irrégularités, de féliciter chaleureusement Robert Mugabe et d’appeler tous les partis politiques à reconnaître cette réélection.

Thabo Mbeki fut finalement conduit à la démission le 24 septembre 2008, désavoué par l’ANC la veille, à la suite d’une vague affaire sur une intervention auprès du juge qui a prononcé un non-lieu dans les affaires de corruption contre Jacob Zuma.

Secrétaire général de l’ANC du 18 décembre 1997 au 18 décembre 2007 puis vice-président de l’ANC du 18 décembre 2007 au 18 décembre 2012, Kgalema Motlanthe (68 ans) fut désigné Président de la République du 25 septembre 2008 au 9 mai 2009 (puis fut nommé Vice-Président par Jacob Zuma pour son premier mandat du 9 mai 2009 au 26 mai 2014). Jacob Zuma fut ensuite élu Président de la République.

Comme on le voit, avec ce rapide rappel, Jacob Zuma a été écarté du pouvoir par le manque de confiance de l’ANC un peu comme Thabo Mbeki en 2007-2008. La crise politique qui vient de finir a failli aboutir à un vote de défiance contre Jacob Zuma prévu le lendemain de l’annonce de sa démission. Les deux mandats de Jacob Zuma n’ont pas amélioré le sort des Sud-africains, la situation économique est dégradée, la violence en hausse, et la corruption reine.

De nombreuses affaires se sont accumulées contre Jacob Zuma et ses proches (agressions sexuelles, corruption, etc.). En décembre 2017, l’affrontement entre Jacob Zuma et ses rivaux a de nouveau eu lieu. Face à Nkosazana Dlamini-Zuma, soutenu par Jacob Zuma, s’est présenté le Vice-Président en exercice Cyril Ramaphosa. Ce dernier, vice-président de l’ANC du 18 décembre 2012 au 18 décembre 2017, fut élu président de l’ANC le 18 décembre 2017 par 2 440 délégués contre 2 261 à sa rivale (sur 5 000 délégués).

Pendant près de deux mois (décembre 2017 à février 2018), l’ANC appela Jacob Zuma à démissionner, le menaçant de le destituer s’il le refusait. Finalement, très impopulaire, Jacob Zuma a annoncé sa démission le 14 février 2018, le lendemain de l’ultimatum de l’ANC. Selon certains, Jacob Zuma voulait négocier la prise en charge de ses frais d’avocat pour sa défense dans de très nombreuses affaires…

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Son successeur, Cyril Ramaphosa (65 ans) arrive donc au pouvoir en Afrique du Sud dans une situation très difficile, tant économique que sociale. Il était jusque-là Vice-Président de la République depuis le début du second mandat de Jacob Zuma.

Né le 17 novembre 1952 à Soweto, il fut mis en prison plusieurs mois en 1974 et en 1976 lorsqu’il était étudiant en raison de son engagement contre l’apartheid. Il est devenu avocat en 1981 et fut conseiller juridique des syndicats sud-africains. Il est devenu syndicaliste et désigné en 1982 secrétaire général du Syndicat national des mineurs.

Bon négociateur lors des grandes grèves de 1987, Cyril Ramaphosa a fait partie de ceux qui ont œuvré, aux côtés de Nelson Mandela, pour une sortie de crise et une fin d’apartheid pacifiques entre 1990 et 1994. Élu le 24 mai 1994 Président de l’Assemblée constituante à l’issue des premières élections nationales du 26 au 29 avril 1994, Cyril Ramaphosa fut considéré comme le dauphin de Nelson Mandela, mais finalement, Thabo Mbeki fut désigné Premier Vice-Président (au début, il y a eu deux Vice-Présidents, le second étant le prédécesseur de Nelson Mandela, à savoir Frederick De Klerk).

Cyril Ramaphosa quitta la vie politique et s’est reconverti en homme d’affaires avisé au point de devenir, dix ans plus tard, parmi les cinquante personnes les plus riches du continent africain (Le magazine “Forbes” l’a placé 42e fortune d’Afrique en 2005 avec une fortune de 450 millions de dollars).

Le métier d’administrateur d’entreprises n’est pas forcément sans catastrophe humaine. En 2017, Cyril Ramaphosa, jugé hors de cause dans cette affaire, a cependant présenté ses excuses pour avoir été favorable, en tant qu’administrateur au sein du conseil d’administration de Lonmin, qui exploite la mine de platine de Marikana, à l’envoi des troupes armées pour arrêter la grève des mineurs (qui dura du 10 août 2012 au 20 septembre 2012). La police avait tiré sans sommation sur les grévistes. Le bilan de l’intervention armée du 16 août 2012, qui fut un massacre, avait été de 34 mineurs tués. Jacob Zuma avait décrété un deuil national.

Peut-être à cause de ce contexte très dur, Cyril Ramaphosa a quitté les affaires pour revenir dans la vie politique à la fin de l’année 2012. Il s’est fait élire vice-président de l’ANC le 18 décembre 2012, puis fut désigné Vice-Président de la République le 3 juin 2014 après la réélection de Jacob Zuma. Le 18 décembre 2017, il fut élu président de l’ANC et accéda à la Présidence de la République ce jeudi 15 février 2018. Il est aujourd’hui crédité d’environ 40% d’intentions de vote dans les sondages dans la perspective de la prochaine élection présidentielle.prévue au printemps 2019.

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La proclamation a été prononcée par Mogoeng Mogoeng (57 ans), Président de la Cour Constitutionnelle depuis octobre 2009 : « Je déclare l’honorable Cyril Ramaphosa officiellement élu Président de la République d’Afrique du Sud. ». Les premiers mots de Cyril Ramaphosa furent : « Je vais essayer avec beaucoup d’effort de ne pas décevoir le peuple sud-africain. ». Son premier test a eu lieu le vendredi 16 février 2018 à 18 heures (heure de Paris) où il a présenté devant les députés ses propositions contre la corruption dans son premier discours sur l’état de la nation.

L’élection du Cyril Ramaphosa à la Présidence de la République d’Afrique du Sud par le parlement sud-africain ne lui ouvre toutefois pas un boulevard à cette échéance électorale essentielle. En effet, le pays est dans une mauvaise situation sociale, avec 30% de chômage (plus de 50% chez les jeunes) et beaucoup d’inégalités. Le “modéré” Cyril Ramaphosa va n’avoir qu’une quinzaine de mois pour convaincre le peuple de son efficacité à la tête de l’État et il est déjà contesté à la fois sur sa droite (par l’Alliance démocratique qui fustige la corruption généralisée) et sur sa gauche (qui critique sa fortune et son passé d’homme d’affaires).

Par ailleurs, l’ANC, qui avait quasiment le monopole électoral en Afrique du Sud depuis près d’un quart de siècle, a subi de très grands échecs lors des dernières élections, les élections municipales du 3 août 2016, en perdant notamment les municipalités de Johannesburg (4,4 millions d’habitants), d’Ekurhuleni (3,2 millions d’habitants), de Tshwane (2,9 millions d’habitants, dont Pretoria), de la Métropole Nelson Mandela Bay (970 000 habitants, dont Port Elizabeth) et de Mogale City (360 000 habitants, dont Krugersdorp). Pendant la campagne, il y a même eu des règlements de compte internes qui ont abouti à l’assassinat de plusieurs cadres de l’ANC. Le score de l’ANC au niveau natioanal a chuté à 53,9%, très loin des 62,2% des dernières élections générales du 7 mai 2014. La réputation de l’ANC a donc été très affaiblie par les années Zuma.

Malgré cette incertitude, il reste néanmoins le grand espoir d’un redémarrage de l’économie sud-africaine et surtout, d’une politique plus sociale avec, par exemple, l’accès gratuit aux universités qui permettrait de proposer un véritable ascenseur social. Et cela se fera avec une lutte sans merci contre la corruption à toutes les échelons de la société sud-africaine. Il est évidemment trop tôt pour le dire, mais avec l’arrivée au pouvoir de Cyril Ramaphosa, on pourrait envisager d’affirmer que c’est, pour la première fois, l’arrivée réelle au pouvoir de …feu Nelson Mandela, son mentor.

Par Sylvain Rakotoarison (19 février 2018)

La revue d’actualités du mercredi 14 février 2018, journée vaguement commerciale de la Saint-Valentin qui tombait cette année le même jour que le mercredi des Cendres qui correspond, pour les chrétiens (je le rappelle à tout hasard), au début du Carême, a montré un flux très dense d’informations importantes.

Il y a eu la disparition de deux anciens Premiers Ministres qui ont joué un rôle majeur dans leur pays, Morgan Tsvangirai au Zimbabwe et Ruud Lubbers aux Pays-Bas. Pour le gouvernement d’Édouard Philippe, cette journée devait être consacrée à la réforme du baccalauréat adoptée au conseil des ministres de la matinée, mais l’espace médiatique des chaînes d’information continue fut monopolisé par la découverte macabre du corps de la petite Maëlys dans la montagne, sur les indications spontanées de son meurtrier qui bénéficie toujours, selon le rappel très formel du procureur de la République de Grenoble, de la présomption d’innocence.

Ce terrible fait-divers a éclipsé la seconde plainte pour abus de faiblesse contre le ministre Gérard Darmanin (plainte qui a été classée sans suite le surlendemain). Le ministre continue à conserver le soutien de sa “hiérarchie” et a encore clamé son innocence sur BFM-TV le 19 février 2018, mais contrairement à la première plainte, le mot “confiance” n’a plus été prononcé, ni n’a eu lieu de nouvelles ovations dans l’hémicycle. Sans compter les victimes du jour au Proche- et Moyen-Orient, on peut aussi évoquer la fusillade dans un lycée de Floride qui a traumatisé tout le peuple américain, un ancien lycéen renvoyé de son établissement a en effet tué dix-sept personnes. Déjà une trentaine de fusillades meurtrières de ce type aux États-Unis …rien que depuis le début de l’année ! La législation sur les armes à feu (y compris automatiques) ne semble pas être remise en cause par le Président Donald Trump.

L’information la plus importante du 14 février 2018 me paraît néanmoins la fin de la crise politique en Afrique du Sud. C’est un pays très important du monde, et l’un des principaux de l’Afrique, et son économie est rongée par la corruption et une gouvernance de quasi-parti unique que n’aurait probablement jamais accepté Nelson Mandela, même s’il venait lui-même de ce même parti, l’ANC.

Après deux mois de pressions politiques provenant de ce parti, son parti, largement majoritaire au parlement sud-africain, Jacob Zuma a annoncé (enfin) sa démission de Président de l’Afrique du Sud le 14 février 2018, au grand soulagement de toute la classe politique : « J’en suis venu à prendre la décision de démissionner de mes fonctions de Président de la République avec effet immédiat. ». Et d’ajouter qu’il voulait préserver l’unité du pays et l’unité de son parti : « No life should be lost in my name. And also, the ANC should not be divided in my name. » [“Aucune vie ne doit être détruite en mon nom. Et aussi, l’ANC ne doit pas être divisé en mon nom”].

L’un de ses opposants politiques, Julius Malema, a accueilli la nouvelle avec satisfaction : « Toute la nation a été victime, depuis plus de dix ans, d’un délinquant et d’un imposteur (…). Il va rejoindre les poubelles de l’histoire. ». Même réaction de la Fondation Nelson-Mandela : « C’est la fin d’une période où la plus haute fonction du pays a été détournée en vue d’un pillage généralisé des coffres du pays. » (Cités par “Le Point” et l’AFP le 15 février 2018).

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Ce fut presque un scénario à la zimbabwéenne, tant le Président sortant, légitime lui car issu des urnes (au contraire de Robert Mugabe), assommé par de multiples affaires et scandales politiques, financiers, sexuels, etc., s’accrochait avec ténacité au pouvoir alors qu’il n’en avait plus ni crédit ni autorité sur ses propres troupes. Le lendemain, le 15 février 2018, les parlementaires ont élu, par acclamations, Cyril Ramaphosa Président de la République d’Afrique du Sud en attendant les élections générales prévues en 2019. La Fondation Frederik-De-Klerk a exprimé le défi qui l’attend : « Il a la tâche énorme de faire oublier le bilan de son prédécesseur et de remettre l’Afrique du Sud sur la voie de l’unité et du renouveau. » (Cité par “Le Point” et l’AFP le 15 février 2018).

Actuellement, l’ANC détient 249 sièges de députés sur 400, devant les 89 sièges de l’Alliance démocratique (DA, soit Democratic Alliance, fondée le 24 juin 2000, libéraux de centre droit) dirigée par Mmusi Maimane (37 ans), chef de l’opposition parlementaire depuis quatre ans, et les 25 sièges des Economic Freedom Fighters (EFF, extrême gauche d’inspiration marxiste), fondés le 26 juillet 2013 et dirigés par Julius Malema (36 ans).

Reprenons rapidement le contexte politique en Afrique du Sud.

Jacob Zuma (75 ans) a été élu Président de la République le 6 mai 2009 et réélu le 21 mai 2014. Il a exercé le pouvoir entre le 9 mai 2009 et 14 février 2018. Il était auparavant le Vice-Président de la République du 17 juin 1999 au 14 juin 2005 à l’époque de son prédécesseur, Thabo Mbeki (75 ans).

Thabo Mbeki fut le premier Président “opérationnel” de l’Afrique du Sud d’après-apartheid. Il fut Premier Vice-président du 10 mai 1994 au 14 juin 1999 puis Président du 14 juin 1999 au 24 septembre 2008. Nelson Mandela, qui était le premier Président en titre, ne s’occupait pas beaucoup de la gestion économique du pays (il était trop âgé et cela ne l’intéressait pas) et tenait surtout un magistère régalien et moral. Il a donc laissé Thabo Mbeki gérer le pays (avec les pouvoirs d’un chef du gouvernement).

L’histoire de l’Afrique du Sud moderne se confond avec celle du parti majoritaire hégémonique, le Congrès national africain, à savoir l’ANC (African National Congress). Fondé le 8 janvier 1912, il fut interdit par l’apartheid à partir du 21 mars 1960, et redevenu légal le 2 février 1990. Comme dans des démocraties comme l’Allemagne et le Royaume-Uni (pas comme aux États-Unis et encore moins comme en France), le chef de l’exécutif est aussi le président du parti majoritaire, l’est parce qu’il est le chef du parti majoritaire.

Thabo Mbeki fut président de l’ANC de 1999 à 2007. À partir de 2005, il y a eu une grande rivalité politique entre le Président Thabo Mbeki, accusé d’avoir perdu le lien avec le peuple et de privilégier l’élite du pays, et son Vice-Président Jacob Zuma qui, en plus, a dû démissionner le 14 juin 2005 à cause d’un scandale financier. Jacob Zuma, très apprécié de la base de l’ANC (lui la base, Mbeki l’élite) et accusé de corruption, n’a pas hésité à se dire victime d’un complot politique (hélas, François Fillon a réagi de la sorte en mars 2017).

Le point d’orgue de la rivalité Mbeki/Zuma a eu lieu lors du congrès de l’ANC à Polokwane entre le 15 et le 20 décembre 2007. Thabo Mbeki ne pouvait pas postuler pour un troisième mandat, mais il s’est représenté à la tête de l’ANC pour pousser sa Ministre des Affaires étrangères, Nkosazana Dlamini-Zuma (69 ans).

Face au Président en exercice, Jacob Zuma s’est présenté avec l’ambition de devenir le futur Président, malgré les scandales qui n’ont jamais cessé d’être associés à sa personne. Les discussions étaient tellement au ras des pâquerettes que ces comportements furent condamnés publiquement par Nelson Mandela qui n’a jamais apprécié le “populisme” de Jacob Zuma. Finalement, lors du vote du 18 décembre 2007, Jacob Zuma fut élu président de l’ANC par 2 329 délégués contre 1 505 à Thabo Mbeki, sur un total de 4 075 délégués. Ce fut un complet désaveu contre Thabo Mbeki.

Actuellement créditée d’environ 20% d’intentions de vote dans les sondages, Nkosazana Dlamini-Zuma, ancienne épouse de Jacob Zuma (jusqu’en 1997), a été ministre sans discontinuer entre le 10 mai 1994 et le 3 octobre 2012 (d’abord à la Santé, puis aux Affaires étrangères du 14 juin 1999 au 10 mai 2009, enfin à l’Intérieur), puis Présidente de la Commission de l’Union Africaine du 15 octobre 2012 au 30 janvier 2017 (la fonction qui a pris la suite de Secrétaire Générale de l’Organisation de l’Unité Africaine). Elle fait partie des présidentiables potentiels.

La fin de la Présidence de Thabo Mbeki fut très mouvementée avec une contestation interne de son parti. Ce fut le cas notamment lors de la crise politique au Zimbabwe en 2008. L’ANC, en effet, dirigé par Jacob Zuma, a apporté son soutien au MDC de Morgan Tsvangirai, leader de l’opposition, contre Robert Mugabe, ménagé par Thabo Mbeki qui fut médiateur dans ce conflit. Cela n’a pas empêché Jacob Zuma, lors de la dernière élection présidentielle zimbabwéenne, le 31 juillet 2013, complètement discréditée par les irrégularités, de féliciter chaleureusement Robert Mugabe et d’appeler tous les partis politiques à reconnaître cette réélection.

Thabo Mbeki fut finalement conduit à la démission le 24 septembre 2008, désavoué par l’ANC la veille, à la suite d’une vague affaire sur une intervention auprès du juge qui a prononcé un non-lieu dans les affaires de corruption contre Jacob Zuma.

Secrétaire général de l’ANC du 18 décembre 1997 au 18 décembre 2007 puis vice-président de l’ANC du 18 décembre 2007 au 18 décembre 2012, Kgalema Motlanthe (68 ans) fut désigné Président de la République du 25 septembre 2008 au 9 mai 2009 (puis fut nommé Vice-Président par Jacob Zuma pour son premier mandat du 9 mai 2009 au 26 mai 2014). Jacob Zuma fut ensuite élu Président de la République.

Comme on le voit, avec ce rapide rappel, Jacob Zuma a été écarté du pouvoir par le manque de confiance de l’ANC un peu comme Thabo Mbeki en 2007-2008. La crise politique qui vient de finir a failli aboutir à un vote de défiance contre Jacob Zuma prévu le lendemain de l’annonce de sa démission. Les deux mandats de Jacob Zuma n’ont pas amélioré le sort des Sud-africains, la situation économique est dégradée, la violence en hausse, et la corruption reine.

De nombreuses affaires se sont accumulées contre Jacob Zuma et ses proches (agressions sexuelles, corruption, etc.). En décembre 2017, l’affrontement entre Jacob Zuma et ses rivaux a de nouveau eu lieu. Face à Nkosazana Dlamini-Zuma, soutenu par Jacob Zuma, s’est présenté le Vice-Président en exercice Cyril Ramaphosa. Ce dernier, vice-président de l’ANC du 18 décembre 2012 au 18 décembre 2017, fut élu président de l’ANC le 18 décembre 2017 par 2 440 délégués contre 2 261 à sa rivale (sur 5 000 délégués).

Pendant près de deux mois (décembre 2017 à février 2018), l’ANC appela Jacob Zuma à démissionner, le menaçant de le destituer s’il le refusait. Finalement, très impopulaire, Jacob Zuma a annoncé sa démission le 14 février 2018, le lendemain de l’ultimatum de l’ANC. Selon certains, Jacob Zuma voulait négocier la prise en charge de ses frais d’avocat pour sa défense dans de très nombreuses affaires…

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Son successeur, Cyril Ramaphosa (65 ans) arrive donc au pouvoir en Afrique du Sud dans une situation très difficile, tant économique que sociale. Il était jusque-là Vice-Président de la République depuis le début du second mandat de Jacob Zuma.

Né le 17 novembre 1952 à Soweto, il fut mis en prison plusieurs mois en 1974 et en 1976 lorsqu’il était étudiant en raison de son engagement contre l’apartheid. Il est devenu avocat en 1981 et fut conseiller juridique des syndicats sud-africains. Il est devenu syndicaliste et désigné en 1982 secrétaire général du Syndicat national des mineurs.

Bon négociateur lors des grandes grèves de 1987, Cyril Ramaphosa a fait partie de ceux qui ont œuvré, aux côtés de Nelson Mandela, pour une sortie de crise et une fin d’apartheid pacifiques entre 1990 et 1994. Élu le 24 mai 1994 Président de l’Assemblée constituante à l’issue des premières élections nationales du 26 au 29 avril 1994, Cyril Ramaphosa fut considéré comme le dauphin de Nelson Mandela, mais finalement, Thabo Mbeki fut désigné Premier Vice-Président (au début, il y a eu deux Vice-Présidents, le second étant le prédécesseur de Nelson Mandela, à savoir Frederick De Klerk).

Cyril Ramaphosa quitta la vie politique et s’est reconverti en homme d’affaires avisé au point de devenir, dix ans plus tard, parmi les cinquante personnes les plus riches du continent africain (Le magazine “Forbes” l’a placé 42e fortune d’Afrique en 2005 avec une fortune de 450 millions de dollars).

Le métier d’administrateur d’entreprises n’est pas forcément sans catastrophe humaine. En 2017, Cyril Ramaphosa, jugé hors de cause dans cette affaire, a cependant présenté ses excuses pour avoir été favorable, en tant qu’administrateur au sein du conseil d’administration de Lonmin, qui exploite la mine de platine de Marikana, à l’envoi des troupes armées pour arrêter la grève des mineurs (qui dura du 10 août 2012 au 20 septembre 2012). La police avait tiré sans sommation sur les grévistes. Le bilan de l’intervention armée du 16 août 2012, qui fut un massacre, avait été de 34 mineurs tués. Jacob Zuma avait décrété un deuil national.

Peut-être à cause de ce contexte très dur, Cyril Ramaphosa a quitté les affaires pour revenir dans la vie politique à la fin de l’année 2012. Il s’est fait élire vice-président de l’ANC le 18 décembre 2012, puis fut désigné Vice-Président de la République le 3 juin 2014 après la réélection de Jacob Zuma. Le 18 décembre 2017, il fut élu président de l’ANC et accéda à la Présidence de la République ce jeudi 15 février 2018. Il est aujourd’hui crédité d’environ 40% d’intentions de vote dans les sondages dans la perspective de la prochaine élection présidentielle.prévue au printemps 2019.

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La proclamation a été prononcée par Mogoeng Mogoeng (57 ans), Président de la Cour Constitutionnelle depuis octobre 2009 : « Je déclare l’honorable Cyril Ramaphosa officiellement élu Président de la République d’Afrique du Sud. ». Les premiers mots de Cyril Ramaphosa furent : « Je vais essayer avec beaucoup d’effort de ne pas décevoir le peuple sud-africain. ». Son premier test a eu lieu le vendredi 16 février 2018 à 18 heures (heure de Paris) où il a présenté devant les députés ses propositions contre la corruption dans son premier discours sur l’état de la nation.

L’élection du Cyril Ramaphosa à la Présidence de la République d’Afrique du Sud par le parlement sud-africain ne lui ouvre toutefois pas un boulevard à cette échéance électorale essentielle. En effet, le pays est dans une mauvaise situation sociale, avec 30% de chômage (plus de 50% chez les jeunes) et beaucoup d’inégalités. Le “modéré” Cyril Ramaphosa va n’avoir qu’une quinzaine de mois pour convaincre le peuple de son efficacité à la tête de l’État et il est déjà contesté à la fois sur sa droite (par l’Alliance démocratique qui fustige la corruption généralisée) et sur sa gauche (qui critique sa fortune et son passé d’homme d’affaires).

Par ailleurs, l’ANC, qui avait quasiment le monopole électoral en Afrique du Sud depuis près d’un quart de siècle, a subi de très grands échecs lors des dernières élections, les élections municipales du 3 août 2016, en perdant notamment les municipalités de Johannesburg (4,4 millions d’habitants), d’Ekurhuleni (3,2 millions d’habitants), de Tshwane (2,9 millions d’habitants, dont Pretoria), de la Métropole Nelson Mandela Bay (970 000 habitants, dont Port Elizabeth) et de Mogale City (360 000 habitants, dont Krugersdorp). Pendant la campagne, il y a même eu des règlements de compte internes qui ont abouti à l’assassinat de plusieurs cadres de l’ANC. Le score de l’ANC au niveau natioanal a chuté à 53,9%, très loin des 62,2% des dernières élections générales du 7 mai 2014. La réputation de l’ANC a donc été très affaiblie par les années Zuma.

Malgré cette incertitude, il reste néanmoins le grand espoir d’un redémarrage de l’économie sud-africaine et surtout, d’une politique plus sociale avec, par exemple, l’accès gratuit aux universités qui permettrait de proposer un véritable ascenseur social. Et cela se fera avec une lutte sans merci contre la corruption à toutes les échelons de la société sud-africaine. Il est évidemment trop tôt pour le dire, mais avec l’arrivée au pouvoir de Cyril Ramaphosa, on pourrait envisager d’affirmer que c’est, pour la première fois, l’arrivée réelle au pouvoir de …feu Nelson Mandela, son mentor.

Par Sylvain Rakotoarison (19 février 2018)

: Afrique Monde

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