Air Sénégal : le pari risqué du président Macky Sall [Tribune]

Par Emmanuel DUPUY, Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE)

Alors que les autorités sénégalaises ont sommé la compagnie française Corsair d’abandonner la ligne Dakar-Paris au profit de sa concurrente Air Sénégal, les voix s’élèvent pour dénoncer l’impréparation de la jeune compagnie aérienne, par ailleurs confrontée à de sérieux incidents techniques et à des difficultés financières et de recrutement. La précipitation du président sénégalais, Macky Sall, qui joue sa réélection, aura-t-elle raison d’Air Sénégal ?

« Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage » : voici une maxime qu’a, semble-t-il, oublié de faire sienne Macky Sall, le président du Sénégal. Tout à son ambition de voir enfin éclore, après deux échecs successifs, une compagnie aérienne sénégalaise, l’homme fort de Dakar a autorisé son administration, par la voix de l’Agence nationale de l’aviation civile du Sénégal (Anacim), à récuser l’autorisation de la compagnie française Corsair d’exploiter la ligne Dakar-Paris.

Après un été meurtrier, le départ de Corsair inquiète

A compter du 1er février 2019, Corsair, qui assurait depuis l’arrêt de feu Senegal Airlines en 2014 les sept fréquences hebdomadaires de Dakar à Paris, sera donc contraint de passer le manche des commandes à la nouvelle compagnie Air Sénégal. Un véritable challenge, alors que la jeune entreprise n’opère, pour l’heure, que la seule ligne intérieure reliant Dakar à la ville de Ziguinchor, dans le sud du pays ; soit l’équivalent de trois heures d’utilisation quotidienne. La ligne Dakar-Paris représente, quant à elle, pas moins de 300 000 passagers par an, dont Corsair s’accaparait 45% du marché. Le changement d’échelle est à la hauteur des ambitions présidentielles, Macky Sall se présentant à sa réélection le 24 février prochain. Un pari risqué.

Air Sénégal a, en effet, connu un été meurtrier. Les 2 ATR-72-600 que la compagnie a acquis pour 50 millions d’euros sont restés en France jusqu’en mai dernier. A peine livrés, une série d’incidents techniques -conséquences d’intempéries pour l’un, et d’une collision avec des oiseaux pour l’autre- les a cloués au sol pendant près de deux semaines. Seul l’un d’entre eux a repris ses rotations à partir du 20 juillet, l’autre devant subir de lourdes réparations en Europe. S’il est impossible de connaître avec certitude le montant de ces préjudices sur les recettes d’Air Sénégal, la facture pour la compagnie pourrait s’élever à plusieurs millions de francs CFA.

Un pari trop téméraire ?

L’état actuel d’Air Sénégal ne constitue pas le seul sujet d’inquiétude, loin de là. Les professionnels du milieu s’inquiètent ouvertement de la capacité de l’entreprise à assurer une ligne transcontinentale. A l’image de plusieurs anciens cadres de Sénégal Airlines, qui évoquent tous qu’une telle desserte ne se préparait par en six mois. Ce n’est pas tout d’avoir des avions, il faut aussi les remplir et singulièrement prévoir une politique commerciale…

Il faut donc avoir les moyens de cette politique ! ».

En outre, Air Sénégal devra s’accommoder de créneaux sur l’aéroport de Roissy. Saturé et ultra-compétitif, ce dernier convient moins à une compagnie de taille modeste que celui d’Orly.

Par ailleurs, Air Sénégal est confronté à de réelles difficultés de recrutement de pilotes, ou personnels navigants techniques (PNT), dans le jargon aérien. Le pays faisant face à une forte pénurie de pilotes, la compagnie a lancé un vaste programme de sélection et de formation. Un processus laborieux, qui s’étend sur plusieurs mois, et auquel une trentaine de pilotes sénégalais a accepté de se soumettre. Au menu, une incroyable batterie de tests et entretiens, encore renforcée par une direction soucieuse de minimiser ses frais d’assurance, et destinée à recruter des pilotes de qualité, payés à prix d’or – un commandant de bord émargeant entre 12 000 et 15 000 dollars américains par mois. En octobre 2017, seuls deux pilotes étaient encore en lice.

Enfin, l’avenir d’Air Sénégal n’est pas plus radieux sur le plan financier. Entre les accidents et problèmes techniques à répétition, l’achat de deux nouveaux Airbus A330 NEO et A320 CEO -pas encore livrés- et le recrutement de pilotes au prix fort, le coût de l’aventure Air Sénégal pourrait être exorbitant. Et ce alors que l’Etat sénégalais a déjà mis la main à la poche, à hauteur de 40 milliards de francs CFA.

In fine, la précipitation électoraliste du président Macky Sall pourrait s’avérer fatale à la compagnie qu’il chérissait dans ses rêves et qui devait, avec le nouvel aéroport international de Dakar, supporter son ambition pour le Sénégal. Un bien mauvais calcul, alors que déjà les voix s’élèvent, fustigeant les millions de francs CFA jetés par les hublots d’une compagnie en vol libre. En vain ?

afrique.latribune.fr

 

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