ALY KHOUDIA DIAW, SOCIOLOGUE, DIRECTION DE L’ACTION SOCIALE, MINISTERE DE LA SANTE « L’argent a fini de prendre le pas sur presque tout »

ALY KHOUDIA DIAW, SOCIOLOGUE, DIRECTION DE L’ACTION SOCIALE, MINISTERE DE LA SANTELa famille   élargie traditionnelle a tendance à disparaitre dans les grandes villes du Sénégal au profit d’une nucléarisation qui n’est pas sans conséquences sur le fonctionnement de la société. Pour le sociologue, Aly Khoudia Diaw, cette évolution est due “ en partie au règne de l’argent qui a fini de prendre le pas sur presque tout”.

Nous assistons aujourd’hui, de plus en plus à une nucléarisation des familles, surtout dans la ville de Dakar. Quelle en est la cause ?
Cela s’explique en partie par le fait que la société sénégalaise subit les effets de la civilisation mondialisée, par le biais d’une agression multiple de nos valeurs qui reposaient sur les coutumes et sur la tradition. La société communautaire tend de plus en plus à disparaitre au profit d’une société de type individualiste. Les familles se nucléarisent par le biais de l’émancipation et des changements de mentalités qui frappent de plus en plus à nos portes. Nous prenons conscience de nos responsabilités et des attentes qui pèsent sur nous, mais surtout de la compétition pour la vie ou la survie qui donne la rhétorique du « chacun pour soi et de Dieu pour tous ». Forcément cela déteint sur notre environnement.
Ce processus va-t-il s’accentuer ?
 Le genre et la parité ont renforcé la conviction que seule l’autonomie financière et intellectuelle de chacun d’entre nous est source de salut et de bien-être social, tout le reste suivra après. L’évolution de notre environnement immédiat montre que la famille sénégalaise  entre dans une phase critique de déconstruction d’un imaginaire collectif fait de survalorisation de nos pères et de nos mères, de nos marabouts, de nos dirigeants politiques, de nos imams, bref de nos référentiels qui jusque là nous servaient de repères. Or le temps a montré les limites physiques, biologiques et psychologiques de ses repères. Cela est dû en partie au règne de l’argent qui a fini de prendre le pas sur presque tout. Plus nous mettons une dose de rationalité dans la pratique quotidienne de la vie, plus nous nous émancipons de certaines contingences. La famille n’est plus ce qu’elle était et je ne pense pas qu’on puisse revenir à l’ancienne structuration familiale.
Quelles sont les conséquences de cette dislocation sur la société ?
 Si les choses ne changent pas, la famille en tant que telle risque de disparaitre à cause de la prédation féminine et de la malhonnêteté masculine, à cause des comportements d’intérêts. La société sénégalaise est devenue prisonnière des mutations et des agressions culturelles mondiales et cet aspect se répercute sur notre mode de pensée, d’agir et de sentir. La course vers les biens matériels et la recherche d’un mieux-être social poussent les populations à mettre en avant les critères d’intérêt au détriment de la sincérité des sentiments. C’est ainsi que les mariages d’intérêt sont devenus un créneau porteur où les femmes sénégalaises n’hésitent plus à se mettre la corde au cou suivant la tête du partenaire et pourvu qu’il soit riche. Le mariage, jadis sacré, vécu comme un sacerdoce et comme un sacrifice au bénéfice de la progéniture et des recommandations du prophète, est devenu de nos jours un moyen de promotion sociale pour les femmes. Soit pour maintenir les apparences et conserver un standing de vie, soit pour accumuler et soutirer au conjoint le maximum de ressources et de biens meubles ou immeubles et de le larguer au moindre signe d’essoufflement financier. Ce sont les mariages sans fondements sincères, sans sentiments véridiques, sans amour.
Comment caractériser ce type de mariage ?
 Ce sont des mariages d’intérêt, qui prennent naissance sur la base de calculs froids que les hommes et les femmes font de nos jours  et qui fait que les mariages se disloquent rapidement et la conséquence immédiate est l’éparpillement des membres de la famille qui perdent leurs repères, leur environnement, leurs systèmes de représentation et bien sûr, l’ambiance familiale qui leur garantissait confort, sécurité et éducation. C’est au vu de tous ces aspects que nous comprenons la nucléarisation des familles, parfois leur caractère monoparental qui entraine chez l’enfant une perte d’identité et un référent naturel sur lequel il puisse s’appuyer pour affronter la vie.
 Quelles étaient alors les caractéristiques de la   famille sénégalaise  traditionnelle ?
A proprement parler, la famille sénégalaise reposait sur le règne du patriarcat avec le schéma classique de la représentation du père comme chef de famille. La famille avait pour principaux objectifs, la protection, l’éducation et l’épanouissement de l’individu par l’apprentissage d’un certain nombre de valeurs que les membres de la famille intériorisaient pour ensuite les incarner dans le réel. C’est ce qui donne naissance à la morale et à ce titre le père comme la mère sont d’une importance capitale dans la symbolique et l’imaginaire des enfants et des autres membres de la famille. Il est vrai que la famille sénégalaise reposait exclusivement sur une division sexiste du travail qui faisait qu’à peu prés tout le monde était conscient de ses responsabilités. Dans la famille traditionnelle sénégalaise, l’apprentissage de la vie commençait par l’école coranique, mais aussi par le mimétisme et la reproduction des actes, paroles, allusions et comportements que nous léguaient nos parents au fur et à mesure que nous grandissions.
Quelles sont les valeurs sur lesquelles se fondait ce type de famille sénégalaise ?
 Tout  cela tournait autour de valeurs comme le jom, la kersa, la teranga, la piété, le respect des parents et des anciens et l’amour du travail. Pour plus tard subvenir aux besoins de nos parents et leur assurer une protection sociale. L’aboutissement de l’homme se mesurait à sa capacité à travailler et à subvenir non seulement aux besoins de sa famille, mais aussi de toute la communauté car la famille sénégalaise baignait dans un environnement communautaire. C’est ce qui explique l’impact extraordinaire que la famille avait sur les membres de la communauté car la conscience collective était si forte que l’écart n’était pas permis. Dans cette communauté, chaque personne avait le droit de redresser la progéniture de ses semblables car on considérait le fils du voisin comme son propre fils et ce quoi est valable pour ma famille était aussi valable pour toutes les familles. C’est la solidarité de type mécanique, caractéristique des sociétés traditionnelles et c’est ce qui fait qu’au plan global, on avait l’impression d’être surveillé par toute la communauté et que les phénomènes marginaux et déviants étaient très rares pour ne pas dire inexistants. En définitive, la famille sénégalaise traditionnelle  était à cheval sur les recommandations islamiques et les coutumes et mœurs en vigueur qui permettaient à l’enfant de se forger une solide carapace que rien ne pouvait dévier.

Ndeye Aminata CISSE

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