Archive – Propositions pour la gestion et la promotion de notre diaspora, dans le cadre d’un grand ministère des Sénégalais de l’Extérieur. Par Damel Maïssa FALL

Damel Maïssa FALL Président de Sunu Naatange Réew - Président de la Commission Diaspora Macky 2012
Damel Maïssa FALL Président de Sunu Naatange Réew - Président de la Commission Diaspora Macky 2012
Damel Maïssa FALL Président de Sunu Naatange Réew – Président de la Commission Diaspora Macky 2012

A son Excellence Monsieur Macky SALL Président de la République du Sénégal

Objet : Propositions pour la gestion et la promotion de notre diaspora, dans le cadre d’un grand ministère des Sénégalais de l’Extérieur 

Thiès, le 31 octobre 2013

Excellence,

Afin de confirmer notre engagement à servir le peuple sénégalais, en nous fondant sur notre expérience d’émigré et les connaissances acquises grâce à une tournée qui nous a conduit dans cent (100) villes à travers le monde, nous souhaiterions porter à votre attention nos propositions quant à la gestion et la promotion de notre diaspora. Leur mise en œuvre qui relève de votre seul pouvoir exige une réorientation stratégique et donc une profonde redéfinition des objectifs et des méthodes.

Une large adhésion de notre diaspora serait un gage de réussite. Toutefois, Excellence, nous prenons la responsabilité de vous apprendre que cette diaspora éprouve un profond ressentiment. Elle s’estime instrumentalisée, abandonnée, voire trahie par les politiques de notre pays. Et partout où nous avons été, les sentiments qui se sont exprimés ont été si forts, si sincères, qu’ils imprègnent notre texte, que nous avons voulu fidèle à la réalité rencontrée, afin qu’il soit utile à la politique de notre gouvernement à l’endroit de notre diaspora.

I/ FAIRE DE NOTRE DIASPORA LE PILIER DE NOTRE ECONOMIE

L’extrême majorité de nos compatriotes émigrés, conscients de leurs responsabilités vis-à-vis de notre pays, ne formulent aucune demande sociale. Bien au contraire, ils soutiennent l’économie de notre pays du mieux qu’ils peuvent. Dès lors, c’est à cette majorité silencieuse que l’Etat devrait accorder toute son attention, pour lui permettre d’augmenter sa contribution, facteur d’équilibre dans notre pays. Cette opération de séduction de la diaspora doit viser à :

A / MOBILISER L’EPARGNE DE NOTRE DIASPORA AU SERVICE DE NOTRE ECONOMIE

Quelle que puisse être la rigueur de la crise économique, notre diaspora dispose d’une épargne qu’elle souhaiterait mettre au service de notre économie et de notre population. Mais, comme l’ont souligné nos compatriotes de Los Angeles (Californie) et d’ailleurs, il faudrait des préalables à cela : aller à la conquête de cette diaspora, la convaincre de l’opportunité de la démarche et la rassurer sur la sécurité de son investissement. Un Centre d’Appui à l’Investissement de la Diaspora (CAID) serait chargé de la mise en œuvre.

Si l’Etat réussit le pari de mobiliser l’épargne de notre diaspora, il aura trouvé un bailleur qui, pour des raisons évidentes de patriotisme, amoindrira la pression des institutions financières internationales sur notre économie et offrira de réelles opportunités à notre jeunesse.

B/ ENCOURAGER LE RETOUR DES CADRES NOVATEURS

Quels que soient les domaines d’activités, nos compatriotes s’illustrent à l’étranger, au sein de grands groupes. Très souvent, c’est moins pour la rémunération que pour le cadre de travail qu’ils y restent. Autrement, si un cadre adéquat est créé, ils mettront leurs expériences et compétences au service de notre pays. Mieux, ils souhaitent apporter leur contribution à la création du cadre en question, enrichi de toutes les connexions qu’ils ont établies à travers le monde.

Cette élite veut du « Big and Bright » pour notre pays. Son ambition est à la mesure de ce qu’elle expérimente et met en œuvre dans les grandes métropoles et multinationales du monde. Il incombe donc à notre Etat d’aller à sa conquête.

C/ SOUTENIR LES CREATEURS D’EMPLOIS

Nombreux étant les émigrés porteurs de projets, il faudrait créer les conditions de mise en œuvre et surtout de réussite de leurs ambitions. Ceci est d’autant plus important que chaque projet est créateur d’emplois, ce dont manque cruellement notre pays. La stratégie devrait s’articuler autour de deux pôles :

* Un centre de collecte des données économiques pour dévoiler les opportunités.

* Un centre d’appui à l’entreprenariat pour optimiser les capacités.

II/ RECONNAITRE LE CITOYEN POUR RECONCILIER L’ETAT ET NOTRE DIASPORA

A/ UN PASSEPORT POUR TOUS

Plus qu’un slogan, ceci est une nécessité, la première d’entre toutes. En effet, la difficulté à renouveler le passeport sénégalais, que ce soit à Catane (Sicile) ou à Portimao (Algarve), cristallise toute la rancœur de notre diaspora. Ce renouvellement impose des déplacements onéreux (30% à 50% des revenus mensuels de certains émigrés) ou dangereux (rapatriement en cas de contrôle de police entre le Portugal et l’Espagne, par exemple). Nous avons pu constater à Madrid comment il s’est transformé en moment de détresse pour un jeune sénégalais résident à Almeria (Andalousie). Un exemple parmi tant d’autres, avec des demandeurs de plus en plus excédés et qui, dès qu’ils en ont la possibilité, sollicitent le passeport de leur pays de résidence au détriment du nôtre. Ils s’estiment poussés dans les bras de la France ou de l’Italie par les manquements de notre administration.

Les conflits ne sont pas rares dans nos consulats, tout comme les menaces contre nos autorités consulaires. Une consultation des forums internet en apporte la preuve. Et le pire est à craindre avec les nouveaux émigrés. Ils ont souvent affronté les affres de l’océan, côtoyé la mort et vaincu toutes leurs peurs.

Une telle situation dicte l’intervention de l’Etat, pour pacifier les rapports entre administration et administrés, en assurant le renouvellement du passeport dans les meilleures conditions et les meilleurs délais. Cela équivaudrait à confirmer nos compatriotes émigrés dans leur citoyenneté sénégalaise et à garantir leur liberté de circuler.

En résumé, la délivrance du passeport doit devenir une évidence, quelle que soit le lieu de résidence de notre compatriote émigré. Pour l’Etat, ce serait l’occasion de marquer sa présence, malgré la distance. Une proximité qui serait très appréciée par notre diaspora.

B/ UNE CITOYENNETE EFFECTIVE POUR TOUS

La citoyenneté contributive de notre diaspora n’étant plus à démontrer, il importe de rendre justice à celle-ci en garantissant sa citoyenneté effective. Cette dernière se résume à l’exercice des droits politiques qui exige la détention d’une carte d’électeur dont la délivrance, annexée à celle de la carte d’identité, devrait être une évidence également.

Ce serait d’autant plus apprécié que, même dans les villes les plus reculées, telle Agrigente (Sicile) ou Bovalino (Calabre), nos compatriotes veulent exercer leur premier droit de citoyen, à savoir voter. A défaut de bureaux ouverts à cet effet, ils souhaiteraient pouvoir s’exprimer par voie électronique. Un défi lancé à notre administration, pour un gain double : conforter notre diaspora dans sa citoyenneté et donner aux services concernés l’occasion d’une réelle modernisation.

C/ UNE CITOYENNETE INALIENABLE ET UN PATRIOTISME INCONTESTABLE

« Douniou dara ! Les vrais sénégalais ne prennent pas la nationalité… », voilà une remarque de nos fonctionnaires de police que plus d’un émigré a entendu l’aéroport LSS.

Un général de notre armée a déclaré que les binationaux ne devraient pas occuper des postes de responsabilité. Des propos lourds de sens qu’il n’est plus le seul à défendre, depuis la polémique autour de la nomination de monsieur

Abou Lo au poste de ministre de la Communication. Le débat alimenté par l’opposition politique – Abdoulaye Makhtar diop – et la société civile – Mamadou Mbodji – fut inquiétant.

A entendre les uns et les autres, notre diaspora est responsable des problèmes de notre pays et coupable de haute trahison. Mais laquelle ? A-t-elle participé à la mise à sac de notre pays ? Non. A-t-elle bradé nos terres et nos océans ? Non. Peut-elle être auditée ? Non. Et face aux accusations dont elle fait l’objet, elle s’interroge : à quand une équipe nationale de football sans aucun binational ? Qu’est-ce qu’un bon ou mauvais binational ?

La mise en vigueur du visa d’entrée au Sénégal ne fut pas source d’apaisement. Que ce soit en Allemagne ou en Espagne, nos concitoyens frappés par cette mesure, plus qu’excédés, se disent révoltés. Que leur reproche-t-on, d’avoir choisi une nationalité qui facilite leur intégration économique, leur permet d’avoir une meilleure rémunération, leur permet d’investir plus au Sénégal et donc d’aider davantage leur pays ? Ils se posent une autre question : pourquoi n’ont-ils pas été consultés au sujet d’une mesure qui les affecte directement ? Leurs syndicalistes de Barcelone (Catalogne) ou de Francfort (Hesse) soulignent que la mise en place de commissions mixtes sénégalo-allemande et sénégalo-espagnole leur auraient évité le doute et le trouble qui les habitent actuellement.

Tout aussi affectés, nos compatriotes d’Almeria (Andalousie) se demandent ce qu’ils feraient du corps d’un des leurs détenteur du seul passeport espagnol. D’une part les autorités espagnoles ne devraient pas autoriser sa sortie du territoire. D’autre part les nôtres ne devraient pas l’accepter. Seulement, le corps de cet espagnol, pour nos compatriotes émigrés, c’est bel et bien celui d’un sénégalais qui doit être enterré au Sénégal. Un dilemme qui, malheureusement, un jour ou l’autre, se posera en Espagne ou en Allemagne.

De leur côté, inquiets, nos compatriotes de Pamplune (Navarre) se demandent si notre administration fiscale ne s’en prendrait pas, un jour, à ceux d’entre eux qui ont la nationalité espagnole. Les sources d’angoisse sont multiples, au point d’amener certains à songer vendre les biens qu’ils possèdent au Sénégal, pour ensuite mettre en sécurité le produit de ces ventes en Espagne.

En Allemagne comme en Espagne, la colère mine des parents conscients que leurs enfants nés « là-bas » ne pourront pas prétendre à la magistrature suprême. Et cette disposition constitutionnelle qui exclut les binationaux de la course présidentielle est jugée blessante et discriminatoire en France, en Belgique, aux Etats-Unis ou au Canada.

Au regard de ce qui précède, nos compatriotes émigrés attendent de l’Etat qu’il les rassérène sur la base des cinq principes que voici :

* L’unicité de la citoyenneté sénégalaise ;

* L’égalité entre les citoyens sénégalais ;

* L’égalité des Sénégalais face à la double nationalité, quel que soit leur pays de résidence ;

* L’égalité des Sénégalais face aux postes de responsabilité, qu’ils soient binationaux ou pas ;

* La fin de l’impunité pour ceux qui remettent publiquement en cause leur patriotisme.

D/ LE RETABLISSEMENT DE L’GALITE CITOYENNE

1. Importation de véhicule automobile : mettre fin à la discrimination

Comment expliquer qu’un dakarois puisse détenir une voiture de trente ans d’âge et qu’un autre soit empêché de jouir d’une voiture plus récente parce qu’il réside à Gijon (Asturies) ? Comment expliquer qu’après des années de privation un émigré ne puisse pas rentrer au pays avec une voiture ? Comment demander aux émigrés de payer pour l’échec des politiques urbaines mises en œuvre par nos différents gouvernements et ayant conduit à l’engorgement de notre capitale ? Comment expliquer que le cas de Dakar détermine celui de Nioro où le nombre de foyers disposant d’une voiture est extrêmement faible ?

Autant d’interrogations soulevées par nos compatriotes émigrés et qui sont révélatrices de leur déception, si grande que la révision des règles d’importation des voitures passe aujourd’hui pour un leurre électoral. Une situation à laquelle il convient de remédier. Pour cela, il faudrait un débat dont les résultats protègent notre production automobile, notre environnement, mais également, les intérêts et les droits de nos compatriotes émigrés. Le sujet leur importe si bien qu’une avancée significative infléchirait la défiance que nous avons notée chez une partie d’entre eux vis-à-vis du gouvernement.

2. Prestations médicales : harmoniser les tarifs

De leur contact avec les structures sanitaires de notre pays, nos compatriotes émigrés de Corsico (Lombardie) disent avoir retenu ceci : leurs épouses payent des consultations plus onéreuses que les autres femmes, tout comme leurs ordonnances sont plus longues. Y a-t-il une justification médicale à cela ? Non, protestent-ils.

Quand un de nos compatriotes vivant à Marbella (Andalousie) doit débourser 100.000 FCFA pour une dialyse, contre 10.000 FCFA pour celui qui vit au Sénégal, dans un même hôpital de Dakar, il estime que l’égalité entre les citoyens est bafouée.

Nos compatriotes émigrés sont d’autant plus en colère qu’ils s’estiment piégés, forcés de payer, quelle que soit la note, parce qu’il s’agit de la santé d’une mère, d’une épouse ou d’un enfant. Remédier à cet état de fait, assimilé à un racket par les intéressés, c’est rétablir la confiance entre le citoyen et un secteur hospitalier qui doit être exemplaire.

III/ UNE NOUVELLE APPROCHE DE LA PROTECTION DE NOTRE DIASPORA

La manière dont nos compatriotes émigrés sont traités par les autorités des pays d’accueil procède souvent de celle dont ils sont traités par notre propre pays. Autrement, le bon exemple doit venir du Sénégal. A cet effet, nous proposons des axes prioritaires d’intervention.

A/ ARRETER LE CYCLE INFERNAL DES AGRESSIONS ET MEURTRES

Ces dernières années, nombreux sont nos compatriotes qui ont été tués en terre étrangère. Face à cela, que ce soit à Florence (Toscanie) ou à Palma de Majorque (Baléares), le jugement de notre diaspora est invariable : « le gouvernement est absent et les consuls défaillants ». Un sentiment d’abandon contre lequel il convient d’agir, en étant présent, dans les meilleurs délais, là où notre diaspora a besoin d’une présence rapide de l’Etat. Elle a également besoin de sa parole, une voix forte.

Il importe de donner des gages de sécurité à notre diaspora et au besoin, répondre de manière proportionnelle à chaque agression contre l’un de nos compatriotes.

B/ RECOUVRER LES PENSIONS DE RETRAITE

Nos compatriotes émigrés s’estiment victimes de racket concernant leurs pensions de retraite qui sont bloquées dès lors qu’ils reviennent vivre au Sénégal ou se retrouvent « sans-papier ». Cette injustice frappe nombre d’entre eux et dans différents pays. Surtout, il s’agit d’une manne financière utile à plusieurs titres. Elle permettrait aux émigrés d’un certain âge de rentrer au pays, pour enfin se reposer. Elle permettrait également à notre économie de profiter d’un flux financier et au chômage de baisser. En effet, nombreux sont nos compatriotes émigrés qui envisagent, une fois leurs pensions recouvrées, de revenir s’installer au Sénégal, pour créer leurs propres entreprises.

Il nous semble essentiel de travailler à la mise en place de commissions mixtes entre notre ministère des Affaires Etrangères et ceux des pays concernés. D’ailleurs, nos compatriotes syndicalistes établis à Florence (Toscanie) ou à Barcelone (Catalogne) estiment que ces derniers sont bien disposés à ce sujet.

C/ PROTEGER CONTRE LES RAPATRIEMENTS

Que ce soit à Cincinnati (Ohio) ou à Bari (Pouilles), à Oviedo (Asturies) ou à Porto (Costa Verde), nos compatriotes émigrés dénoncent la rapidité avec laquelle nos consuls délivrent des sauf-conduits destinés à faciliter leur rapatriement. Une rapidité vécue telle une trahison parce que les mêmes consuls accepteraient à peine de leur délivrer une carte consulaire. En résumé, notre Etat est ainsi perçu : au lieu d’aider ses citoyens à rester dans leur pays de résidence, il facilite leur expulsion.

En comparaison, dans le cas de Cincinnati, les autorités mauritaniennes ou gambiennes ne fournissent pas de sauf-conduit destiné au rapatriement de leurs citoyens. Naturellement, nos compatriotes ne manquent pas de citer ces exemples, pour exprimer leur incompréhension et dénoncer l’attitude jugée ambivalente de nos consuls.

L’émigration est très souvent un investissement économique, celui consenti par une famille, pas toujours nantie, pour permettre à un fils d’aller gagner sa vie à l’étranger, afin de la soutenir. Donc le retour forcé de ce fils est vécu tel un

échec et surtout un drame familial. Ce qui nous a été rappelé à Valence et ailleurs par nos compatriotes émigrés qui exhortent nos autorités consulaires à prendre en compte tous ces paramètres, avant de poser un acte visant à faciliter le rapatriement de l’un d’eux.

D/ AUDITER ET ENCADRER LES COOPERATIVES D’HABITAT

A Bruxelles (Flandre), nos compatriotes dénoncent malversations et escroqueries, entre parcelles vendues au-dessus du prix annoncé et cotisations détournées. Et partout, les récits mêlent regret et amertume. La colère vient souvent s’y mêler, mais contre qui ? L’histoire des coopératives d’habitat est comme celle de fantômes insaisissables. Les promoteurs disparaissent, tout comme l’argent de nos compatriotes émigrés. Les banques et nos sociétés nationales (HLM) ne sont pas non plus exemptes de tout reproche.

De Bruxelles à Milan (Lombardie) les récits se ressemblent. Pour autant, nos compatriotes n’abdiquent pas sur deux choses : le fait d’un jour recouvrer leur argent et celui de considérer les coopératives tel un moyen d’acquérir une parcelle ou un logement au Sénégal. Mais dans un cas comme dans l’autre, ils ont besoin de l’intervention de l’Etat et toute action de sa part, visant à les rétablir dans leurs droits et à sécuriser leurs investissements serait très bien accueillie.

E/ METTRE FIN AUX HUMILIATIONS A L’AEROPORT LSS

« Quelle est ton adresse ? Quel travail tu fais là-bas ? », demande un policier aux frontières, à une dame qui revient de Belgique. Celle-ci répond. Elle est toutefois étonnée car les réponses qu’elle donne figurent sur la fiche qu’elle a remise au policier. Celui-ci l’a t-elle interrogée pour s’assurer qu’elle dit la vérité ? En tout état de cause, il l’a poussée à dire devant les autres passagers son lieu de résidence et son occupation professionnelle. Ce qu’elle ne souhaitait pas. Non content de son fait, le policier aux frontières poursuit : « Qu’est-ce que tu fais là-bas ? Rentre ici way ! Il y a des maris au Sénégal… » En faut-il davantage pour savoir que cet entretien survenu la nuit du 24 octobre 2013 n’a rien de professionnel ? Et une telle intrusion dans la vie privée de nos compatriotes émigrés, comme le fait de leur reprocher de voyager avec un passeport étranger ou d’être « modou-modou », il y en a à longueur de journée, de mois et d’année, à l’aéroport LSS.

La condescendance et le mépris vis-à-vis de l’émigré – et du voyageur en général – sont quasiment la règle, que ce soit au départ ou à l’arrivée. Parfois le ton monte et, si la menace ne produit pas son effet, l’émigré est amené au poste. L’agression, à défaut d’être physique, est moralement profonde. Le citoyen sénégalais quitte son pays en maudissant sa police, son administration, son gouvernement et l’ensemble du pays. Et nombreux sont nos compatriotes émigrés qui disent avoir vécu ce traumatisme. Ils comprennent d’autant plus mal l’agressivité et le manque de considération de notre police que celles de leurs pays de résidence, souvent jugées racistes, sont moins brutales avec eux.

Le manque de considération atteint l’humiliation avec l’obligation de remplir la fiche de police, au départ et surtout à l’arrivée. En effet, lorsque notre administration, pour quelque raison que ce soit, demande à un citoyen sénégalais qui revient dans son pays, à quelle adresse il va résider, dans quel type d’hébergement et pour combien de temps, elle l’humilie. « Dans quelle partie du monde demande-t-on l’autorisation de rentrer chez soi ? », s’insurgent nos compatriotes émigrés, avant de rappeler qu’ils ne sont pas soumis à l’obligation de remplir une fiche de police dans les

aéroports de leurs pays de résidence.

Si tant est que la justification de la fiche de police soit sécuritaire, cela ne constitue pas une raison valable pour traiter nos compatriotes émigrés comme des sous-citoyens. Bien au contraire, ils sont une chance pour notre administration. En exigeant d’elle un autre traitement, ils l’invitent à se moderniser et à se professionnaliser. Il s’agit plus de relever ce défi que de consentir quelque privilège à notre diaspora.

F/ METTRE FIN AUX TRACASSERIES POLICIERES ET DOUANIERES A NOTRE FRONTIERE NORD

Aux grandes heures du Rallye Paris-Dakar, les pilotes « blancs » apparaissaient tels des surhommes capables de dompter montagnes et désert. Mais aujourd’hui, ce sont de jeunes sénégalais, au volant de voitures ordinaires, et sans GPS, comme ils aiment le rappeler, qui font du Berlin-Dakar, du Paris-Dakar, du Milan-Dakar ou du Lisbonne-Dakar. Ils arrivent de toutes les villes européennes et ont démythifié le pilote « blanc » tout puissant. En plus de cela, ils introduisent les dernières innovations du monde occidental jusque dans les endroits les plus reculés de notre pays. Ils sont une chance pour notre pays.

Toutefois, de Cosenza (Calabre) à Sliema (Malte), cette jeunesse est unanime : c’est une fois au Sénégal, leur pays, que leurs problèmes commencent. Les contrôles sont multiples : douane, police, gendarmerie. Il faut payer une taxe auprès de chaque corps, souvent sans aucun justificatif. La conclusion de nos compatriotes émigrés est sans appel : c’est du racket et chaque corps prend sa part du gâteau. Il est parfois question de matériel subtilisé par notre douane.

La situation est moins inquiétante pour les faits incriminés que pour la concordance des témoignages qui suggère que la corruption est bien installée au sein des brigades concernées. Du reste, il semblerait qu’il suffise de payer les services d’un policier mauritanien, à 400 euros, pour que celui-ci introduise sur notre territoire une voiture qui dépasse la limite d’âge (8 ans) fixée par notre législation. Comment parvient-il à satisfaire à tous les contrôles ? Est-ce avec la complicité de nos fonctionnaires ?

Apporter des clarifications à notre jeunesse qui importe des voitures par notre frontière nord reviendrait à lever les soupçons qu’elle fait peser sur les brigades visées ou combattre la corruption qui y sévit. Dans un cas comme dans l’autre, c’est notre administration qui y gagnerait en crédibilité et notre population qui en profiterait.

G/ METTRE FIN AU RACKET ET RETABLIR L’HONNEUR DE NOTRE ADMINISTRATION

Lorsque l’un de nos compatriotes émigrés évoque notre administration, entre qualificatifs utilisés et sentiments exprimés, nous ne sommes pas loin de penser qu’il s’agit d’une bande de malfaiteurs, voire d’une mafia aux méthodes bien rodées. Trois fonctionnaires le hantent principalement :

* Le policier (avec le gendarme) :

Face à notre compatriote émigré, il perd de vue qu’il est en face d’un citoyen sénégalais comme les autres. Alors tout ce que dit et fait celui-ci, lors d’un banal contrôle routier ou pas, est jugé à l’aune de sa condition d’émigré. Vite accusé de se croire supérieur et jugé arrogant, simplement parce qu’il rappelle la nécessité de lui opposer les lois de notre pays et rien d’autres, il est souvent menacé et rabaissé au point de s’entendre dire qu’il n’oserait pas avoir la même exigence dans son pays de résidence. Il est parfois amené au

poste, le lieu de toutes les humiliations, comme le rappellent ses accompagnants et les passants, qui lui suggèrent de présenter des excuses et de négocier, pour ne pas y aller. Négocier, c’est payer, sans aucun document prouvant que l’argent va au Trésor public. Autrement il est conduit au poste pour outrage. Notre compatriote émigré se dit humilié et racketté par notre police, avec ce sentiment terrible de n’avoir aucun moyen de recours.

* Le douanier :

Après avoir dédouané son container par l’entremise d’un transitaire officiel, avec des documents en bonne et due forme en poche, notre compatriote émigré peut avoir la visite de la douane à son domicile ou son lieu de travail, pour lui apprendre, a sa grande surprise, qu’il n’a pas rempli toutes ses obligations douanières. Une information qui soulève au moins deux questions : pourquoi les fonctionnaires du port ont-ils laissé sortir son container ? Quelle preuve a-t-il de la sincérité de ceux qui sont en face de lui ? Toutefois, il doit payer, une nouvelle fois. Autrement, devant sa famille ou ses employés, il sera accusé de fraude et verra sa marchandise saisie.

Après sa sortie du port, il arrive que le container soit contrôlé au poste douanier de Diamniadio. Là, les documents en possession de notre compatriote émigré sont contestés par les fonctionnaires. Celui-ci a l’obligation de sortir toute la marchandise du container. Naturellement, un homme seul ne peut pas y arriver. Il a besoin de manœuvres qui sont introuvables la nuit. Dans ce cas, il lui faut passer la nuit dans le camion porte-container ou dehors, en attendant le lendemain. Donc le contrôle lui coûte beaucoup de temps et de l’argent. Sans oublier que les fonctionnaires vont relever quelques infractions qui vont elles aussi avoir un coût. Voilà notre compatriote émigré dans une situation délicate, obligé de négocier, c’est-à-dire de payer, une nouvelle fois. Autrement il sera accusé de fraude et verra sa marchandise saisie.

Que les différentes brigades se fassent confiance ou pas, qu’elles soient de connivence ou pas, le fait est que nos compatriotes émigrés ont la conviction de se faire purement et simplement racketter par notre douane, avec ce sentiment terrible de ne disposer d’aucun recours, de ne pas être protégés par leur Etat.

* L’agent du cadastre (avec celui des impôts et domaines) :

Notre compatriote émigré retient de lui sa grande capacité à gérer le temps. Il l’accuse d’attendre le dernier moment, donc la veille du retour vers son pays de résidence, pour annoncer que c’est son supérieur qui « bloque son dossier ». Le motif du blocage reste flou, mais l’agent sait comment le lever : négocier, donc payer, et le prix fort. Autrement, il lui faudra rester au Sénégal encore quelques jours, avec les conséquences suivantes : perdre son billet d’avion, perdre une partie de sa rémunération, perdre de sa crédibilité aux yeux de son employeur et bien d’autres inconvénients, sans avoir aucune garantie quant au déblocage de son dossier.

Cette corruption généralisée est devenue la règle. Mais une règle à laquelle nos compatriotes émigrés refusent en général de se conformer. Ce qui leur cause de réelles difficultés au contact de notre administration. Toutefois, c’est dans l’intérêt de l’ensemble de notre population que l’Etat doit les écouter, surtout les entendre, et combattre jusqu’à la

dernière énergie les fonctionnaires qui déshonorent notre administration et ruinent les efforts consentis par la majorité pour la prospérité de notre pays.

IV/ RETABLIR LE LIEN ENTRE NOTRE PAYS ET SA DIASPORA

Au fil du temps, au-delà de la distance qui est une réalité physique entre notre diaspora et le pays, s’est installée une autre plus difficile à surmonter parce que relative aux valeurs, aux sentiments, à la gestion, aux pratiques et à l’ensemble des aspects qui font un grand peuple. A certains égards, il s’agit d’une fracture entre notre diaspora et notre administration qu’elle juge extrêmement corrompue. Sans oublier le divorce entre elle et nos élites, principalement politiques et médiatiques. En effet, en plus de les rendre responsables de la situation peu reluisante du pays, elle accuse les premiers de les instrumentaliser pour gagner une élection et les seconds de les jeter en pâture pour gagner de l’audience.

La résolution des problèmes soulevés tout au long des chapitres précédents contribuerait à n’en pas douter à changer les termes du débat. Toutefois, il nous semble important, voire urgent, de prendre certaines mesures qui constitueraient un signal fort en direction de notre diaspora.

A/ LA CREATION D’UNE MAISON DE LA DIASPORA

Le séjour au Sénégal de nos compatriotes émigrés n’excède pas un mois, en général. Un temps court durant lequel ils ne parviennent pas à effectuer toutes leurs démarches administratives. Il serait donc opportun, dans toutes les zones de forte émigration, de mettre en place une Maison de la Diaspora chargée de faire l’interface entre nos compatriotes émigrés et les différentes administrations, de manière à ce que les fonctionnaires prennent en compte leur date de retour et qu’ils ne soient plus à le merci d’agents peu scrupuleux.

La Maison de la Diaspora devra fonctionner sous la houlette d’agents choisis pour leur connaissance de l’administration, leur respect des institutions, leur rigueur, leur dynamisme, leur probité, leur adaptabilité, leur inventivité et leur foi en la rupture souhaitée par notre population.

B/ LA RECONCILIATION ENTRE NOTRE DIASPORA ET NOS ELITES

Une chose est sûre, nos compatriotes émigrés ont une expérience certaine de la démocratie. Raison pour laquelle, entre autres, ils tiennent à parler pour eux. Aussi, ils souhaitent le rééquilibrage, voire une inversion du discours politico-médiatique qui s’adresse à eux ou parle d’eux car ils s’estiment instrumentalisés et méprisés. Naturellement, leurs interlocuteurs du monde politique et de la presse ont une autre appréciation de la situation. Alors, il serait judicieux que tous les acteurs concernés se retrouvent pour dialoguer autour de trois axes :

* Respect pour notre diaspora : qui exige la fin des tournées politiques opportunistes et les fausses promesses ;

* Protection de notre diaspora : contre les déclarations politiques et productions médiatiques qui l’affligent ;

* Valorisation de notre diaspora : eu égard à sa contribution pour la prospérité et la paix dans notre pays.

Si notre diaspora se sent véritablement considérée, c’est notre pays qui sera davantage respecté et soutenu par cette même diaspora.

C/ LE REMPLACEMENT DE L’ARGENT POLITIQUE PAR LES SYMBOLES

Nos rencontres avec nos compatriotes émigrés nous ont permis d’appréhender l’impact particulièrement négatif de « l’argent politique » au sein de notre diaspora. En plus de conforter certains « leaders » dans des logiques

mercantilistes, il provoque la scission des organisations au moment du partage – qui n’a jamais lieu. C’est ainsi que les efforts de plusieurs années de travail sont anéantis. Aussi, « l’argent politique » jette le discrédit sur des leaders intègres, accusés d’avoir détourné des sommes qu’ils n’ont jamais reçues. Surtout, cet argent entame l’image de l’ensemble de notre diaspora, qui apparaît telle une bande d’opportunistes, voire de ratés qui disputent les ressources du pays avec moins nantis qu’eux. Donc à la place de cet argent qui soulève plus de problèmes qu’il n’en résout, il faut rendre hommage à notre diaspora par d’autres moyens.

A travers le monde, les halls d’aéroport sont le lieu de toutes les publicités, de la plus caritative à la plus commerciale. Donc cette porte d’entrée de notre pays pourrait et devrait être le premier lieu de promotion de notre diaspora, en lui réservant un accueil particulier durant lequel celle-ci sentira toute l’estime et la reconnaissance de la nation. Un « Merci et bon retour à notre précieuse diaspora » dans le hall Départ et un « Merci et bon séjour à notre précieuse diaspora » dans le hall Arrivée rempliraient de bonheur nos compatriotes émigrés, surtout si l’attitude de notre police est à la mesure des messages de la nation. Ecrits dans plusieurs langues dont le wolof, ils permettraient au monde d’apprécier la place que nous réservons à notre diaspora.

Par ailleurs, pour entretenir l’amour du pays au sein de notre diaspora, l’Etat doit créer les voies et moyens pour distinguer nos compatriotes émigrés qui se singularisent dans leur patriotisme. Bien entendu, pour ne pas entamer la crédibilité de telles distinctions, il faudrait que les récipiendaires soient proposés par la diaspora. D’ailleurs, hormis les fortes individualités, il vaudrait mieux distinguer les organisations, afin d’encourager le travail d’équipe et d’honorer le plus grand nombre.

V / PROMOUVOIR UN NOUVEAU LEADERSHIP

Un préalable : nos compatriotes émigrés qui ont conscience de leurs responsabilités vis-à-vis de notre pays, quelle que soit leur condition ou leur appartenance politique, ne réclament pas d’argent aux tenants du pouvoir actuel, comme ils ne l’avaient pas fait avec les pouvoirs précédents.

A/ DES ASSOCIATIONS DEPOLITISEES, ENCADREES ET ACCOMPAGNEES AU SERVICE DU SOCIAL

Pour un leadership renouvelé et ambitieux, au service de notre pays et pour la défense de l’Afrique, il faudrait des associations dépolitisées. Autrement, à la place des dons d’argent qui déstabilisent les organisations et ruinent des années de travail comme précédemment indiqué, l’Etat doit proposer un accompagnement capable de renforcer leurs capacités d’action. Cet accompagnement peut se faire sous la forme d’exonération en cas d’envoi de matériel médical ou scolaire, sur la base d’une réglementation très précise. A tout le moins, c’est ce que les organisations sérieuses attendent de notre Etat.

Ce sera l’occasion de tourner la page des leaders corrompus. Mais également, le moyen d’éviter aux autres bien des désagréments. En effet, très souvent, ils sollicitent des « interventions » afin de disposer du matériel. Dans cette opération, ils perdent du temps et sont moralement éprouvés par la versatilité des politiques. Un résultat pour le moins incompréhensible et pour eux inacceptable dès lors qu’ils n’ont d’autre intention que d’aider notre population et donc d’accompagner notre Etat.

B/ EXPERTISER LES « EXPERTS »

Une fièvre sans précédent s’est emparée d’une partie de notre diaspora, depuis la victoire de mars 2012, au point qu’elle veuille créer observatoire, conseil, coordination et autres structures aux objectifs réels non identifiés. Des structures pour observer quoi, conseiller ou coordonner qui ? En réalité, au lieu de crédibiliser leurs promoteurs, ces projets sont révélateurs de leur anachronisme. En effet, il n’y a quasiment plus rien à observer, les principales difficultés de notre diaspora étant bien connues de ceux qui s’investissent véritablement pour elle. L’heure est donc à la formulation de propositions susceptibles de résoudre ces difficultés.

Naturellement, l’agitation du moment cache mal les manœuvres d’acteurs encore convaincus que notre pays est un gâteau à se partager et ils cherchent à arracher leurs parts par tous les moyens, quitte à instrumentaliser nos compatriotes émigrés. Mais faut-il le rappeler, les Sénégalais ont voté pour la rupture, donc pour un leadership renouvelé et garant des valeurs qui font les grands peuples.

Excellence, malgré tous les griefs portés à notre connaissance par notre diaspora, celle-ci n’abdique pas. Elle est plus que jamais déterminée à apporter une contribution significative à la prospérité de notre pays. Une ambition qui peut être concrétisée par un grand ministère des Sénégalais de l’Extérieur, qui serait principalement orienté vers l’économique, de sorte à ce que tout droit accordé à notre diaspora soit d’un réel bénéfice pour notre économie.

Des mécanismes capables de permettre à notre diaspora de contribuer de manière décisive à la lutte contre le chômage et à l’émergence de notre pays existent. C’est avec enthousiasme et dévouement que nous participerions à leur mise en œuvre au sein du gouvernement.

Damel Maïssa FALL

Président de Sunu Naatange Réew

Président de la Commission Diaspora Macky 2012

Salima Saa : « le gouvernement actuel devrait prendre le temps de regarder les quartiers tels qu’ils sont et n’ont tels qu’ils sont dans l’idéologie socialiste. Les jeunes des quartiers sont de leurs temps, ils ne sont pas de la chair à canon idéologique. L’intégration est encore un mot central du discours socialiste, mais comment peut-on sérieusement demander à un enfant de la troisième génération de s’intégrer ? La solidarité ce n’est ni les grands discours sur la justice, ni les discours de commisération. Ces jeunes ont parfaitement intégré les règles du jeu de la mondialisation : la compétition, le mérite, le travail, et ils ne veulent pas être perçus comme des victimes, mais comme un formidable potentiel dont la France aurait grand tort de se priver. Le temps de l’ »engagez-vous ! » est révolu, il faut proposer des perspectives réelles de création de valeur. » J’ajoute : les émigrés ne sont pas une variable d’ajustement, mais une constance. Parler d’une quinzième région c’est comme parler de l’outre-mer pour la France. Si c’est vraiment l’esprit, il faut un traitement particulier de la diaspora.

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