Au Brésil, Lula investi candidat à la présidentielle, Fernando Haddad confirmé comme colistier

A person holds a sign reading "Free Lula" during the national convention of the Workers' Party (PT) in Sao Paulo, Brazil on August 04, 2018. Even though he's behind bars, Brazil's Luiz Inacio Lula da Silva was set to secure his leftist party's nomination Saturday, maintaining him as the most-watched candidate in the country's least predictable presidential election for decades. / AFP / Nelson ALMEIDA

Le Parti des travailleurs a confirmé dimanche soir le ticket Luiz Inacio Lula da Silve-Fernando Haddad pour la présidentielle alors que la justice s’apprête à déclarer Lula inéligible.

« La politique, c’est l’art de l’impossible », aime à répéter Lula. Le prisonnier le plus célèbre du Brésil semble se surpasser en la matière. Non seulement il a réussi à se faire investir par le Parti des travailleurs (PT, gauche) réuni en convention samedi 4 août à Sao Paulo, mais les sondages le donnent toujours favori du scrutin présidentiel qui doit se tenir en octobre, avec 30 % des intentions de vote après quatre mois d’incarcération. Depuis le fond de sa cellule, l’indomptable poursuit son bras de fer implacable avec les juges et compte bien imposer son agenda aux autres candidats.

« Je suis Lula », ont lancé plus de 2 000 partisans à la convention du PT, portant le masque de leur leader détenu à 400 kilomètres de là. « Ils s’imaginaient que Lula perdrait de son prestige. Mais le peuple connaît Lula et nous sommes face à une bataille décisive », a lancé Fernando Haddad, l’ex-maire de Sao Paulo âgé de 55 ans.

Celui-ci a été désigné comme colistier de l’ancien président (2003-2010) tard dans la soirée de dimanche après quatre heures de négociations entre le PT et le Parti communiste. C’est lui qui sera amené à le remplacer en cas d’inéligibilité. La candidate communiste à la présidentielle, Manuela d’Avila, devrait renoncer à sa candidature pour rejoindre le ticket du PT aux côtés de Fernando Haddad si Lula est exclu de la course.

Lula : « Pourquoi je veux à nouveau être président du Brésil »

L’ancien chef de l’Etat brésilien purge depuis le 7 avril une peine de douze ans de prison pour corruption. Dans une tribune au « Monde », il dit ce qui le pousse à se présenter en octobre.

Ancien chef de l’Etat brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva, dit « Lula », est emprisonné depuis le 7 avril dans une cellule de la police fédérale de Curitiba, dans le sud du Brésil, où officie le célèbre juge anticorruption Sergio Moro. Lula y purge une peine de douze ans et un mois de prison infligée à la suite d’un procès précipité l’accusant de « corruption passive » et de « blanchiment d’argent ». Selon l’accusation, une entreprise de bâtiment et de travaux publics avait prévu d’offrir un appartement de trois étages à Lula en remerciement de diverses faveurs. L’ancien président fait l’objet de six autres procédures en attente de jugement.]

Tribune. Je suis candidat à la présidence du Brésil, pour les élections d’octobre, car je n’ai commis aucun crime et parce que je sais que je peux faire en sorte que le pays reprenne le chemin de la démocratie et du développement pour notre peuple.

Après tout ce que j’ai accompli comme président de la République [entre 2003 et 2010], j’ai la certitude que je pourrai redonner au gouvernement toute sa crédibilité, sans laquelle il ne peut y avoir de développement économique ni de défense des intérêts nationaux. Je suis candidat pour rendre aux pauvres et aux exclus leur dignité, pour garantir leurs droits et leur donner l’espoir d’une vie meilleure.

Rien dans ma vie ne fut facile, mais j’ai appris à ne pas renoncer. Quand j’ai commencé à faire de la politique, il y a plus de quarante ans, il n’y avait pas d’élections dans le pays, pas de droit pour les organisations syndicales et politiques.

Nous avons affronté la dictature et créé le Parti des travailleurs (PT), croyant à la démocratie. J’ai perdu trois élections présidentielles avant d’être élu en 2002. J’ai prouvé, avec le peuple, que quelqu’un d’origine modeste pouvait être un bon président. J’ai achevé mes deux mandats avec 87 % d’approbation. C’est le niveau de rejet…

Inéligibilité quasiment certaine

La candidature de Lula doit être officiellement enregistrée d’ici au 15 août, date à partir de laquelle le Tribunal supérieur électoral pourra se prononcer sur son inéligibilité. Celle-ci est considérée quasiment certaine en vertu d’une loi interdisant la candidature de personnalités condamnées en deuxième instance pour corruption ou blanchiment d’argent, ce qui est précisément le cas de Lula.

Ses avocats font néanmoins valoir que les voies de recours n’ayant pas été épuisées, leur client devrait être éligible au titre de la présomption d’innocence. Le tribunal aura jusqu’au 17 septembre pour prendre sa décision, soit seulement trois semaines avant le scrutin. Le président du tribunal, Luiz Fux, a répété début août que Lula était « inéligible ».

Susceptibilités au sein de la gauche

En choisissant de rester dans la course jusqu’au bout, le charismatique Lula espère transférer à la dernière minute son capital électoral à Fernando Haddad, pour le propulser au second tour. Celà, même sans être autorisé à faire campagne ou à participer aux débats, pour lesquels il sera remplacé par Haddad.

André Singer, proche de Lula et auteur du livre Lulismo (« Lulisme »), s’interroge sur cette stratégie dans une interview au site UOL et estime que Lula aurait dû désigner un remplaçant plus tôt pour que l’électorat ait le temps de se familiariser.

Fernando Haddad est méconnu hors de Sao Paulo, dans ce pays immense de plus de 200 millions d’habitants. Selon un sondage mené par DataPoder360 en juillet, si 44 % des électeurs ont entendu parler de lui, 33 % ne le connaissent pas du tout. Malgré cela, l’ancien ministre de l’éducation de Lula suscite, dans une opinion écœurée, un taux de rejet proche de celui de politiciens en vue. Celui-ci s’élève à 57 % contre 60 % pour Lula et 65 % pour Jair Bolsonaro, le candidat d’extrême droite. « Haddad est moins connu, moins charismatique, moins expérimenté et souffre comme Lula du dégoût qu’inspire le PT », note Carlos Melo, professeur de sciences politiques à l’Institut Insper.

Les tactiques de l’ex-syndicaliste ont en outre froissé les susceptibilités au sein de la gauche. Occupant tout l’espace, il a provoqué l’ire de Ciro Gomes (Parti travailliste démocratique) en fragilisant sa candidature. « Sa stratégie d’autopréservation par voie d’hégémonie sur la gauche divise celle-ci et fait le jeu de la droite et l’extrême droite », estime Oliver Stuenkel, professeur à la Fondation Getulio Vargas.

Provoquer la confusion parmi les électeurs

Quant à sa décision de continuer à faire front à la justice, les avis divergent radicalement sur son bien-fondé et ses conséquences.

Lula, qui clame son innocence, se dit persécuté par la justice, les médias et les élites. Il peut compter sur son électorat le plus fidèle qui continue à le soutenir sans faille et sur une partie de l’opinion qui juge sa condamnation trop sévère au regard des accusations de corruption bien plus graves pesant sur le reste de la classe politique.

Il a opté pour une stratégie jusqu’au-boutiste face aux juges. Au risque de polariser encore plus l’opinion, il parle déjà d’une élection « truquée ».

La droite dure brésilienne soupçonnée de manipuler l’information

« S’il continue à faire appel, on court le risque d’avoir son nom sur les bulletins de vote, ce qui provoquerait la confusion totale parmi les électeurs, déplore Silvana Batini, ex-procureure et spécialiste de droit électoral à la Fondation Getulio Varga. C’est une attitude dangereuse pour la démocratie. »

Mais pour les défenseurs de Lula, le ver est dans le fruit depuis la destitution de sa dauphine, Dilma Rousseff, en 2016, qu’ils considèrent comme un coup d’Etat parlementaire. Celle-ci aurait, selon eux, contribué à la montée des extrêmes, représentée aujourd’hui par le candidat Jair Bolsonaro, deuxième dans les sondages. Lequel a choisi comme vice-président sur son ticket le général de réserve Hamilton Mourao, celui-là même qui défendit l’idée d’une intervention militaire pour mettre fin à l’incurie générale en 2017. « La démocratie brésilienne s’est affaiblie et peut céder », prévient André Singer.

lemonde.fr

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