Avis d’inexpert – La leçon jamais sue des faux devins (Par Jean Meïssa DIOP)

jean-meissa-diopAux Etats-Unis, en Europe et partout ailleurs où leurs prévisions se sont révélées approximatives pour ne pas dire fausses, les instituts de sondage sont à l’image des voyants et voyantes de l’acabit de la Selbé Ndom du Sénégal : les agences d’études d’opinion, de prévisions de résultats, de notation de performance et d’autres officines des mêmes objets ont créé chez les médias une accoutumance telle que la presse ne semble jamais s’être résolue de se passer des prévisions qui n’en seront ou sont pas.

Sous le matraquage des résultats des gallups, il s’était trouvé peu de personnes en Amérique comme outre-Atlantique que le gagnant de la présidentielle américaine ne serait pas le très impopulaire, raciste, extravagant, farfelu et irritant milliardaire et candidat des Républicains, Donald Trump contre celle des Démocrates Mme Hillary Clinton. Est-ce l’opinion (et, à travers elle, l’électorat américain) qui a décidé ainsi de tourner en bourrique les diseurs d’avenir de chez eux, détenteurs autoproclamés et aussi proclamés des vérités à venir, des ‘’professionnels’’ qui prétendent, selon Dominique Wolton, chargé de recherches au Centre national français de recherche scientifique (Cnrs), invité de Radio France internationale le 10 novembre, ‘’raconter l’histoire avant son dénouement’’ ? Possible.

Les sondages s’étaient trompés au sujet des résultats du Brexit, ce référendum britannique pour décider si le Royaume Uni allait sortir de l’Union européenne ou y rester. Des instituts de sondage avaient prévu la défaite du Brexit ; mais des urnes, il est sorti un résultat tout à fait autre.

La presse et les instituts français ont eu, eux aussi, leur retentissante claque à travers ce que, là-bas en Hexagone, on dénomme de manière très pudique ‘’l’épisode de 2002’’ : cette année électorale-là, personne, aucun sondage n’avait prévu une présence de Jean-Marie Le Pen, leader de l’extrême-droite française, au deuxième tour face à Jacques Chirac qui finira par l’emporter.

C’est à peu près cela qui est arrivé aux Etats-Unis où bien des prévisions n’ont pas donné cher de la peau de Trump. Et la presse, surtout francophone, notamment sénégalaise, n’en est plus qu’à user de calembours inspiré des noms de deux protagonistes, pour décrire et se rire jaune de cette issue électorale américaine : ‘’Trump a trompé son monde’’ , a-t-on souvent lu.

En quoi Trump a-t-il trompé son monde ? En rien ou si peu. Le loufoque candidat des Républicains est plutôt resté lui-même, mais on a sous-estimé la capacité et le discernement du peuple américain à faire son propre choix en fonction de ses propres intérêts et non en tenant compte des desideratas du reste du monde.

Il en est de même des sondeurs européens que des devins d’ici ; ils se trompent aussi souvent sans que la presse en tire la conséquence de l’incertitude de ces sources d’information. Il ne faut pas se faire tromper plusieurs fois par la même source dont il faut désormais se méfier ou prendre les informations avec précaution. C’est à cela qu’a appelé Dominique Wolton en estimant que les études des instituts de sondage devraient être ‘’complétées par des enquêtes‘’.

‘’Nous ne devons plus accepter de nous laisser prendre aux pièges de ces faux devins, s’indigne un facebooker. La presse a une responsabilité historique pour faire la toilette dans ce secteur. Seule manière pour elle de faire son mea culpa, car à défaut d’être coupable, elle est tout au moins complice’’.

En prétendant avoir vu le côté par lequel tomberait Yékini, un de ces devins sénégalais a affaibli son triomphe en ce que c’est Balla Gaye II qui battrait le champion. La presse doit-elle continuer à s’arrimer au char de ces prévisions ou se recentrer sur sa mission traditionnelle d’enquêter sur le terrain, interroger les bonnes sources plutôt que les apprentis-sorciers… Woloton l’a dit lors de son passage sur Rfi : ‘’la presse doit ‘’être moins dépendante des sondages’’. Et qu’‘’il faut repenser tout‘’ ; et notamment ‘’compléter certains ou tous les sondages par des enquêtes’’. Mais, c’est comme si la presse, trop obnubilée par le scoop, n’est plus capable ou n’est pas du tout disposée à cette salvatrice autocritique. Quand un devin voit faux une ou deux fois, il cesse d’être une source fiable.

Ce travail de remise en question pourrait même s’étendre à la propension toute journalistique sénégalaise à n’interroger que les mêmes sources depuis plus de vingt ans, ainsi que l’a déploré, lors d’un ‘’Cas d’école’’, le journaliste Mademba Ndiaye, ancien leader du Synpics, aujourd’hui conseiller en communication senior de la représentation de la Banque mondiale au Sénégal.

‘’La fiabilité des sondages doit être mise en question’’ évidemment, prévient  Erwan Lestrohan, directeur d’étude au département opinion de l’institut Bva, à une interview à Rfi. Le sondage n’est pas un pronostic, ni un indicateur de victoire, mais bien une photo à un instant T de l’opinion électorale. On peut imaginer qu’il y a des éléments de dernière minute, ou des mobilisations différentielles, c’est-à-dire le camp d’un candidat qui se mobilise plus que l’autre et qui peut faire jouer à la marge les rapports électoraux et provoquer des surprises électorales comme c’est le cas aujourd’hui aux Etats-Unis.

Pour finir, nous disons notre intérêt pour la réflexion du journaliste Pape Sadio Thiam sur sa page Facebook au sujet des astuces dont usent des avocats sénégalais pour se faire une notoriété surfaite. Alors que leur éthique ne leur donne pas le droit de faire de la publicité, ils parviennent, avec la complicité et la complaisance de la presse, à se faire un nom. Ce sont des avocats de ce style qui plaident une cause devant les médias avant de le faire au prétoire. Le président de la Cour suprême, Mamadou Badio Camara, l’avait dit dans son allocution de rentrée solennelle 2016 des cours et tribunaux du Sénégal.

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