Barka Bâ journaliste TFM: « Avec les jeunes, Macky Sall risque de faire les frais de son revirement »

mackyBarka Bâ, directeur de l’Information de la TFM : « C’est surtout parmi la jeunesse que le chef de l’État risque de payer son revirement. Avec les utilisateurs des réseaux sociaux qui sont en train de créer une culture politique inédite. »

En renonçant à réduire de 7 ans à 5 ans son mandat en cours, Macky Sall « a fait une prise de risque maximale ». Il est parti pour le payer cher lors la prochaine présidentielle, en 2019. Surtout avec les jeunes. C’est le point de vue défendu dans cet entretien avec SenePlus  par le journaliste Barka Bâ, chercheur en sciences politiques et directeur de l’information de la TFM.

Comment appréciez-vous la décision du président de la République de renoncer à réduire son mandat de 7 ans à 5 ans pour, dit-il, se conformer à la décision du Conseil  constitutionnel ?

C’est un véritable coup de tonnerre ! Même si depuis quelques temps, certains indices pouvaient laisser croire que le président de la République, soumis à une forte pression de la part de certains proches, vacillait sur ses certitudes, on pouvait raisonnablement espérer que, pour beaucoup de raisons, il ne reviendrait pas sur un engagement aussi solennel, réitéré plusieurs fois.

Pourquoi ?

D’abord parce que le fameux « wax waxett » du président Wade, délivré avec une désinvolture sidérante à l’époque, avait fortement secoué les fondements d’une société sénégalaise où le respect de la parole donnée est une valeur cardinale. Ce dédit, assimilé à un reniement, a beaucoup pesé sur la balance dans le départ de Wade. Et le candidat Macky Sall, surfant sur cette vague d’indignation, a construit une partie de son discours de campagne, sur la nécessité de restaurer des valeurs qui avaient fini par déserter le champ politique. Donc, sous son magistère, le respect des engagements a été érigé au rang de marqueur très fort.

Ensuite, vu les conditions de son accession au pouvoir, qui a consacré une deuxième alternance exemplaire sur le continent africain, Macky Sall pouvait légitimement incarner un nouveau leadership sur un continent en pleine mutation démocratique. De ce fait, son engagement à réduire son mandat, un fait très rare à l’échelle  mondiale, pouvait hisser très haut l’image de marque du Sénégal. Si en dépit de l’avis négatif du Conseil constitutionnel, il avait choisi avec panache de, quand même, réduire son mandat, nul doute que le lendemain, il aurait  fait la Une de la presse mondiale.

S’il avait choisi cette option, même s’il advenait par extraordinaire qu’il perde la présidentielle de 2017, les portes d’une carrière internationale  lui étaient ouvertes avec sans doute des conférences sur la démocratie dans les plus prestigieuses universités du monde.

En matière d’avancées démocratiques, le seul fait comparable, vu le contexte de l’époque, aurait été la renonciation volontaire du pouvoir du Président Senghor. Mais, le Président semble avoir privilégié la tactique sur la stratégie et par là, me semble-t-il, a manqué une occasion en or de marquer l’Histoire et peut être même de remporter un prix Nobel.

Est-ce qu’il ne peut pas profiter des trois ans qui lui restent pour redorer son blason, par exemple en multipliant les réalisations ?

La rallonge de deux ans sur laquelle le Président compte pour terminer quelques infrastructures et présenter ainsi un bilan appréciable en 2019 pour se faire réélire pourrait constituer un piège. Macky Sall est plus attendu par une bonne partie de l’opinion sur la rupture et les valeurs que sur les chantiers.

Macky Sall pouvait-il vraiment passer outre la décision du Conseil constitutionnel ?

Le Conseil constitutionnel sénégalais souffre d’une tare congénitale.  Il est pratiquement calqué sur le modèle français hors celui-ci, avec la Constitution de 1958, qui a consacré l’avènement de la Ve République, était aux ordres du général de Gaulle qui a voulu d’abord qu’il soit un instrument de contrôle du Parlement  pour rompre avec l’instabilité qui a caractérisé la IVe République. Ce Conseil constitutionnel était d’ailleurs si inféodé au pouvoir que sa première décision retoquant un projet de loi du pouvoir exécutif français date seulement de 1971. Sous ce rapport, le Conseil constitutionnel sénégalais, en calquant presque au mot près le modèle français, n’était pas né sous les meilleures auspices, en dépit de la qualité de ses membres qui peuvent par ailleurs  être des juristes éminents, mais dont l’indépendance d’esprit et l’audace réformatrice peuvent être corsetées par une institution en totale décalage avec l’évolution politique et démocratique de la société sénégalaise. Pour ne rien arranger, la controverse née de la recevabilité de la  candidature de Wade en 2012 a considérablement affaiblie cette institution perçue, à tort ou à raison, par une large partie de l’opinion, comme  une simple  chambre d’enregistrement de la volonté du Prince. Alors que le rôle premier d’un juge constitutionnel, qui fait honneur à son serment, à l’égard de celui qui l’a nommé, autrement dit le président de la République, c’est le fameux « devoir d’ingratitude », théorisé par Robert Badinter. De ce point de vue, le chef de l’Etat, en dépit de toute la littérature juridique développée à ce sujet, avait toute la latitude de passer outre les recommandations du Conseil constitutionnel. D’autant plus que le projet de loi devait être soumis à un referendum, qui est le baromètre ultime dans une démocratie car le dernier mot doit toujours revenir au peuple qui, en tant que pouvoir constituant est au-dessus de tout, y compris du Conseil constitutionnel.

Quelles peuvent être pour Macky Sall les conséquences politiques du non respect de son engagement devant le peuple ?

En n’honorant pas un engagement aussi solennel, Macky Sall a fait une prise de risque politique maximale. Il ne faut pas oublier qu’au premier tour de la présidentielle de 2012, il n’avait réuni que 26% de l’électorat. Il a eu au second tour une sorte de plébiscite avec 65% des voix  alors que les électeurs qui ont fait basculer l’élection, pour en finir avec le système Wade, n’étaient pas forcément des militants de son parti, l’APR.

Ce parti qui est très jeune, pas encore bien structuré, n’a pas encore pu secréter des leaders forts-avec des fiefs identifiés, qui peuvent constituer des stocks de voix sécurisés, à la différence du régime de Wade qui en avait bénéficié de l’apport des baronnies locales du Pds pour se faire réélire sans coup férir en 2007. Au contraire, beaucoup de ténors du nouveau régime se sont fait tailler des croupières durant les dernières locales. Même des régions considérées comme des bastions naturels du parti au pouvoir comme le Fouta ou la région de Fatick, sont traversés par beaucoup de querelles intestines qui affaiblissent l’APR. Sans compter que de grandes villes comme Dakar, Thiès et Ziguinchor, avec un fort potentiel électoral, échappent à l’emprise de l’APR. Au vu de tout cela, si le président de la République voit en plus son image être brouillée auprès d’une partie de l’électorat, à cause de ce qui peut être perçu comme un reniement, cela pourrait l’affaiblir avantage.

Sans compter que l’opposition a comme repris du poil de la bête avec la question de la réduction du mandat présidentiel…

Oui, le non-respect de l’engagement présidentiel a redonné du tonus à une opposition que Macky Sall avait pratiquement fini par anesthésier. Si l’élection s’était tenue en 2017, on peut raisonnablement penser que Macky Sall, avec la prime au sortant et l’impréparation de l’opposition, avait une bonne chance de l’emporter. Mais avec l’option 2019, les cartes sont rebattues et tout peut désormais se passer.

À cet égard, le taux de participation pour le référendum annoncé pourrait être un premier test ainsi que les prochaines législatives. Sans compter  que les prochaines échéances électorales risquent d’être très disputées dans la mesure où, avec les découvertes du pétrole et du gaz, le Sénégal est assis sur un formidable gisement qui va susciter de féroces convoitises. De plus, une partie de la société civile qui était en pointe pendant le combat du 23 juin, pour ne pas être en porte-à-faux avec ses idéaux, est obligée de repartir au combat pour la préservation des acquis démocratiques, remportés de haute lutte.

Mais c’est surtout chez les jeunes que Macky Sall risque de faire les frais de son revirement. Depuis Mai 68, cette frange a été décisive dans les combats démocratiques. C’était vrai pendant la présidentielle de 1988 avec « la jeunesse malsaine », c’était vrai en 2000 où les jeunes ont fait basculer le vote en faveur de Wade et ce sont les mêmes, sous l’impulsion du mouvement Y en marre, qui ont joué un rôle décisif dans sa chute. Au sein de cette frange turbulente, Macky Sall devra surtout faire face aux utilisateurs des réseaux sociaux qui sont en train de créer une culture politique inédite, souvent fort critique, qui échappe aux radars politiques habituels et qui pourrait lui créer une mauvaise surprise. Le calme apparent qui a suivi ce coup de tonnerre pourrait donc cacher une tempête électorale dans les urnes, si le Président Sall ne parvient pas à renverser la tendance.

Abdoul Aziz DIOP
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