Bonsa, artiste musicien et comédien burkinabé : «Le Burkina ne va pas bien parce qu’il y a un Président qui ne veut pas foutre le camp»

Mohammed Lamine dit Bonsa est un artiste musicien burkinabé qui fait aussi du théâtre et du cinéma. Avec sa kora, accompagné des bassistes, guitaristes, saxophonistes, l’homme chante les valeurs et richesses culturelles africaines comme on peut aisément le constater  à travers son second album Boedoma. Mardi, il a «presté» à l’Institut français dans la pièce théâtrale Et si je les tuais tous madame. Pour mieux connaître cet artiste baroudeur, l’on est parti à sa rencontre. Il a parlé de la pièce, de sa carrière musicale, de ses ambitions et de la situation sociopolitique qui prévaut au pays des hommes intègres.

Vous êtes à Dakar pour «prester» au Centre culturel français ce soir (mercredi dernier) et vous allez présenter avec votre groupe théâtral (nommé Acclamation) une pièce intitulée Et si je les tuais tous madame. Donnez-nous un aperçu de l’œuvre.

Tout d’abord, j’invite tout Africain, peu importe son origine, de venir voir cette pièce parce que c’est une pièce qui parle de départ. J’ai joué cette pièce, il y a deux ans et j’ai «presté» en Hongrie, Rou­ma­nie, Belgique, France, Alle­ma­gne, Sénégal (Ziguinchor en décembre dernier, Ndlr), Bénin. Dakar s’ajoutera à la liste ce soir.  La pièce parle du départ des uns et des autres vers un autre lieu. Or, il n’y a plus de place nulle part. Mais nous sommes toujours obligés de nous poser quelque part. Donc, cette pièce parle de cette histoire-là. C’est l’histoire de quelqu’un qui est parti, comment il est parti, pourquoi il est parti, est-ce qu’il voulait partir ? Est-ce qu’il est parti de son propre gré ? Bref, la pièce interpelle les Africains à se conformer à leur réalité et arrêter l’hypocrisie. Le Président doit être au service de son Peuple et non l’avilir.

Parlant de départ, faites-vous aussi allusion à l’émigration que l’on constate de plus en plus chez les jeunes Africains ?

Je ne le dirai pas en ce sens parce que chacun a son départ. Vous êtes togolais et la raison de votre départ du Togo n’a rien à voir avec mon départ du Burkina-Faso. Alors en réalité, il y a de milliers de raisons qui ont motivé nos départs respectifs. C’est de ça que parle la pièce.   

Vous êtes en tournée depuis des années pour faire connaître cette pièce partout dans le monde, déclinez-nous les autres destinations.

Après Dakar ce soir (mercredi dernier), nous serons à Malabo jeudi (Guinée Equatoriale, Ndlr). Après, nous retournerons pour la seconde fois au Mali. On continuera au Mozambique, en Ethiopie, etc. puis, on finit à Ouaga.

Vous êtes aussi artiste-musicien, parlez-nous du nouvel album que vous avez mis sur le marché le 11 mai dernier.

C’est un album d’une maturité pour moi. C’est un album de 12 titres et de 12 lives.  Il est titré Boedoma en langue Bissa qui est une langue locale chez nous  et qui veut dire : «Que sais-tu de ce que l’avenir te réserve ?». Seul Dieu détient ce secret.  Dans cet album, je promeus les valeurs africaines. Vous savez, en Afrique, nous avons tellement de choses à faire valoir, du point de vue culturel. C’est très important et c’est pour cela que je suis allé dans mon village apprendre pendant quatre bonnes années le Koanni (kora en bissa). 

Aucun Peuple au monde ne peut décoller sans sa culture.  Et moi, je peux dire que l’Afrique était bien ordonnée avant que l’Occident ne vienne tout gâcher avec la colonisation. Chez nous (en Afrique), quand on donne la chefferie à  quelqu’un, on lui donne la contre-chefferie. Et si tu ne gères pas bien la chefferie, il y a une potion que tu dois boire pour mourir parce que tu as trahi le Peuple.  En second lieu, j’appelle la jeunesse africaine à se ressaisir. 

Dans le second morceau de l’album nommé Africa, j’ai dit que le plus important c’est que nous nous aimions et nous nous appropriions notre culture. Il faudrait qu’on agisse maintenant. Nous avons trop perdu du temps.

Vous êtes artiste classé dans le genre tradi-moderne avec votre kora et vous chantez les valeurs ancestrales du continent noir. Qu’est-ce qui vous inspire autant ?

Mon inspiration ne vient pas de loin. Elle vient de cette vieille qui s’est levée de bonne heure pour aller chercher de l’argile nécessaire pour badigeonner sa maison. Et pendant qu’elle travaille, elle chante. Mon inspiration vient de là et je suis né là-dedans. Lorsqu’on doit récolter dans le champ de mon papa, il y a toute une communauté qui est invitée et le travail se fait ensemble. Durant la récolte, il y a des griots qui chantent pour donner de la joie et de l’énergie aux travailleurs. C’est dire que mon inspiration vient de mon environnement, de ma culture et de ma réalité.

Vous faites vos compositions avec des instruments 100% traditionnels. Comment arrivez-vous à vous en sortir avec la mondialisation qui a presqu’endormi, voire en­glouti la musique traditionnelle ?

J’évolue aussi en tenant compte de la mondialisation parce que la musique électronique est plus en vue. Aujourd’hui, c’est cette musique qu’on joue dans les boîtes, les bars, etc. Ce qui fait que les jeunes ont même oublié les pas de danse du village. Alors, pour aider ces jeunes à consommer aussi le local à leur manière, moi je vais au village, je prends le rythme du village, je le travaille avec un batteur qui est très bon, (je paie le prix),  je travaille avec un bassiste qui est très fort, je travaille avec un guitariste très habile, un pianiste, un saxophoniste, un contre-bassiste et je trouve un bon milieu. Le rythme part de  ma guitare traditionnelle, mais j’essaie de trouver des sonorités pour faire danser mon frère la danse du village en boîte de nuit. C’est ça mon combat parce que si mon frère est en train d’oublier les pas de danse de chez lui, c’est qu’il est en train de se perdre. C’est ma manière de valoriser notre culture.

Aujourd’hui, les promoteurs préfèrent inviter les artistes musiciens qui font de la musique électronique et qui viennent «prester» en play-back à 150 ou 200 000 francs Cfa. Ce n’est pas de  la musique sérieuse. Pour moi, la musique sérieuse c’est la musique live. Et puisque cela revient plus onéreux, je rencontre souvent ce problème, mais je l’assume. 

Quels sont vos relations avec les artistes qui produisent dans le même régistre que vous ? 

J’ai de bonnes relations avec Nel Oliver, l’artiste béninois qui produit de la musique traditionnelle, mais qui est genre R&b, qui fait du funk. C’est aussi l’exemple de King Mensah du Togo avec qui j’étais tout récemment aux Nuits atypiques de Koudougou au Burkina-Faso, un évènement culturel ; Youssou Ndour du Sénégal ; Salif Keïta, Oumou Sangaré du Mali, etc. Voilà des artistes qui ont refusé de tomber dans la facilité, des gens qui ont accepté ce qu’ils sont et qui l’ont fait valoir.  

Bonsa, vous faites aussi du cinéma. Parlez-nous des réalisations déjà faites dans ce domaine.

En 2004, j’ai été l’acteur principal d’un long métrage dénommé Ouaga Saga qui est une réalisation de Dany Kouyaté, le fils de Sotigi Kouyaté, le grand artiste comédien burkinabé qui fait aussi du cinéma et qui est mondialement reconnu.  Ce film retrace les conditions désastreuses dans lesquelles les jeunes se débrouillent pour faire une place au soleil. J’ai aussi participé à la réalisation d’une série nommée Celibatorium de Adama Luamba.

Vous êtes artiste burkinabé et nous allons finir avec la politique, comment va au­jourd’hui le pays des hommes intègres ?

Le Burkina-Faso ne va pas bien tout simplement parce qu’il y a un Président qui ne veut pas foutre le camp. Supposons que mon enfant a 20 ans et il n’a pas connu un autre Président que celui qui est là depuis qu’il est né… après ça saoule. Il y a un proverbe arabe qui dit : «Mange et bois jusqu’à ce que cela ne te suffise», mais on ne dit pas  d’en abuser. C’est impossible de vouloir mourir sur le trône. Oui, je l’appelle trône parce que l’on prend le pouvoir comme un royaume. Il ne faut pas s’accaparer de tout un pays comme si c’était pour toi et ton enfant.

Vos projets d’avenir ? 

Je vais construire un centre de recyclage des instruments musicaux locaux en voie de disparition. Ce ne sera pas pour un musée. C’est les installer et inviter ceux qui maîtrisent leur utilisation, de l’apprendre aux jeunes. Et je me concentre également sur mon album Boedoma  pour qu’il connaisse un plein succès parce que c’est du live à 100%.

Stagiaire

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