Cameroun – Des voyages coûteux de Paul Biya: Plus de 110 milliards de FCFA dépensés

« Pour qui se prend-il ? Une seule personne peut-elle bloquer toute les rues ?» dit un citoyen excédé lors d’un des retours de Paul Biya à Yaoundé. Pour seul écho, le rire gêné de quelques passants, car tous redoutent d’éventuels policiers en civils.

Plus de 2009 jours passés à l’étranger…, Plus de 110 milliards dépensés: Au coeur des très coûteux voyages de Paul Biya

L’origine de leur frustration est la circulation. Lorsque le président prend l’avion, les artères principales de la capitale sont bloquées, souvent pour une journée entière. Un défilé d’une douzaine de 4×4 noirs et berlines parcourt la route de l’aéroport de Nsimalen au Palais de L’Unité.

Florian Ngimbis, bloggeur camerounais, note : « quand on barre l’artère principale, la poste centrale, parce que le président passe, c’est là que chaque Camerounais se dit ‘mais zut, en fait il n’y a pas de routes’. Et tous ces voyages sont vus comme des dépenses somptuaires, certes, mais surtout comme une espèce de mépris à l’encontre du peuple camerounais. »

Les voyages du président sont nombreux : il a passé plus de 5 ans et demi à l’étranger depuis 1982. Certaines années, il a passé un tiers de son temps à l’étranger, comme en 2009 et 2016.

Graphique des voyages à l’étranger de Paul Biya depuis son accession au pouvoir.

En parcourant plus de 4000 Unes du Cameroun Tribune, une enquête de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project a pu documenter plus de 190 voyages du président.

Pendant que le cortège passe, des snipers sont positionnés au sommet des immeubles de part et d’autre des grands boulevards de la capitale. Des soldats taciturnes en treillis font le guet à chaque coin de rue, leur doigt flotte au dessus la gâchette de leur fusil d’assaut. On se croirait en pleine guerre. Les voitures, motos et même piétons sont interdis de traverser la route. De chaque côté des avenues vides, les taxis jaunes s’agglutinent et d’énormes embouteillages se forment.

En attendant, les passants partagent des légendes urbaines, comme celle des mariés qui se seraient fait séparer par le défilé du président, de part et d’autre de l’avenue. Selon le récit, ils n’auraient pas pu se marier ce jour là. Quand le président arrive, Yaoundé est asphyxiée.

Au total, Paul Biya a passé au moins 4 ans et demi en « courts séjours privés » depuis son accession au pouvoir en 1982. Ces « court séjours privés », qui durent souvent plus d’un mois, sont le vieil euphémisme officiellement utilisé pour les voyages privés du président, principalement à Genève, en Suisse.

Ces estimations sont un strict minimum car les copies du Cameroun Tribune sont difficiles à dénicher au Cameroun, et les archives que nous avons pu consulter aux Etats-Unis et en France ne sont pas complètes – des années entières manquent à l’appel avec autant de voyages-.

Le coût du voyage

Tandis qu’un quart des camerounais se débrouille avec moins de 1055 FCFA par jour, Paul Biya voyage en jet privé. A Genève, il réside à l’hôtel Intercontinental, un 5 étoiles qui offre des vues saisissantes sur le lac de Genève et le Mont Blanc.

Très peu de gens savent ce qu’il y fait, les rumeurs parlent de soins médicaux dans des hôpitaux locaux. L’hôtel Intercontinental n’a pas répondu à nos questions.

Il ne part pas seul. Sa femme, Chantal Biya l’accompagne, ainsi qu’un entourage d’une cinquantaine de ministres, gardes du corps, maitres d’hôtel et autres assistants.

L’addition de ces voyageurs dépasse 21 millions de FCFA par jour, d’après nos estimations, soit un total de plus de 34 milliardsde FCFA depuis l’arrivée de Paul Biya au pouvoir, sans compter les voyages officiels ou la location de l’avion privé.

En effet, le président ne possède pas d’avion suite à l’affaire de l’Albatros. En 2004, Paul Biya avait décidé d’acheter un jet flambant neuf, mais ceux qui étaient chargés du marché sont revenus avec un vieux coucou qui s’est presque écrasé à son premier vol, avec le président à bord. Depuis, Paul Biya a préféré louer ses avions, à prix d’or.

Ces Boeings affrétés pourraient transporter environ 300 passagers, mais pour les Very VIP, les sièges ont été remplacés par un lit, un salon et parfois même une douche. Seules 50 à 60 personnes peuvent ainsi voyager dans le plus grand luxe.

Des factures obtenues par OCCRP indiquent qu’un aller-retour de Yaoundé à Genève en 2010 a couté 401 millions de FCFA. A ce tarif, la facture du transport pour les voyages de Paul Biya serait d’au moins 76 milliards de FCFA depuis son arrivée au pouvoir.

Quelques heureux élus accompagnent le président presque à chaque sortie. L’un d’eux, Joseph Fouda, est un officier militaire et conseiller spécial qui a participé à au moins 86 voyages depuis 1993 – plus de trois ans mis bout à bout. Un autre allié du président est Martin Belinga Eboutou. A 78 ans, il a voyagé avec le président environ 3 ans en tout depuis 1987, d’abord comme chef du protocole puis Directeur du Cabinet civil de la présidence.

Gouverner par l’absence

Pendant que Biya est à l’étranger, tout indique qu’il ne travaille pas. Il gouverne principalement par décrets et quelques lois qu’il signe presque toujours lorsqu’il est à Yaoundé. En 2017, par exemple, il a signé la douzaine lois de l’année en deux jours et tous les décrets en trois jours.

« Sa manière d’exercer le pouvoir est de le faire à distance », explique le chercheur camerounais Achille Mbembe  joint par téléphone, « ce n’est pas du tout un effet du hasard, cela fait partie d’une stratégie bien calculée ». L’universitaire explique la longévité du président à son poste par une stratégie qui lui permet de « mettre tous ses adversaires dans la défensive parce qu’ils ne savent pas par quoi l’attaquer. Et parce qu’au fond il apparaît comme étant responsable de rien, et en même temps responsable de tout. »

La majorité des décisions que Paul Biya prend consiste à nommer des fonctionnaires à certains postes : Ministres, directeurs de société d’Etat ou militaires. Le texte de chaque nomination précise que « les intéressés auront droit aux avantages de toute nature prévus par la réglementation en vigueur », comme pour bien souligner les avantages de leurs postes. En plus de leur salaire, la corruption endémique du Cameroun peut rendre ces postes très lucratifs.

D’après Mbembe, les fonctionnaires « sont tous près de la radio. Ils s’attendent à être nommés. Et lorsque ce n’est pas tout de suite, ils continuent d’espérer que ce sera la prochaine fois. Et donc personne ne bouge parce que tous, on attend d’être nommé. Toutes les énergies physiques, psychiques, intellectuelles, sont domestiquées par l’espoir d’une nomination. »

Le laisser-faire à un coût

Le 1er octobre 2017, Biya était à nouveau en Suisse depuis une semaine, pour un « court séjour privé », lorsque des manifestations ont eu lieu à l’ouest du Cameroun. Les demandes de la minorité anglophone ont été violemment réprimées par les forces de sécurité qui ont tué, blessé et envoyé des centaines de personnes en prison.

Le président n’a pas daigné quitter la Suisse avant trois semaines. Face à l’absence de dialogue, plusieurs groupes armés sont nés dans les forêts denses et les collines à la frontière du Nigéria. Depuis, cette région auparavant très calme a été le témoin d’assassinats de forces de l’ordre dans plusieurs attaques surprises. Le mouvement sécessionniste a pris une ampleur inattendue. L’armée camerounaise a riposté en brûlant des villages entiers et en tuant des civils. Plus de 15.000 personnes se sont précipités vers le Nigéria pour trouver refuge.

Malgré ces coûts, le système de Paul Biya a été efficace depuis 35 ans, mais il ne peut se prémunir des lois de la nature. A 85 ans, il devra quitter le pouvoir tôt ou tard, et ce qui adviendra après est un mystère pour tous.

* Le titre est de la rédaction. Le titre originel de l’article est «Paul Biya, le président fantôme»

Par Emmanuel Freudenthal, Frank William Batchou, et Gaelle Tjat

Par Africa24monde

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*