November 21, 2017
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Carles Puigdemont : mine placide, mots acides

Le président catalan est un militant indépendantiste de la première heure, entièrement voué à ses deux passions : le journalisme et le catalanisme.

Avec sa coupe de cheveux à la Beatles, son air placide et souriant, on le prendrait pour un gentil premier de la classe, de ceux qui ne font pas de vagues et tentent d’arrondir les angles. De fait, Carles Puigdemont est un homme affable, respectueux, qui sait écouter, à cheval sur les bonnes manières et qui n’élève pas le ton, de sa voix monocorde au timbre faible. Difficile de faire coïncider ces contours avec ceux d’un leader séparatiste qui défie aujourd’hui Madrid au point d’avoir brisé la légalité constitutionnelle (en organisant un référendum illégal, le 1er octobre), qui a réussi à placer la Catalogne sur la carte du monde (première région d’un Etat membre de l’UE à exiger la séparation unilatérale) et qui a causé une déchirure profonde entre ceux qui veulent se maintenir dans le giron espagnol et ceux qui n’imaginent pas autre chose qu’une «République indépendante de Catalogne».

Identité

Urbain, raffiné et polyglotte – il parle l’anglais, le français et le roumain, la langue de sa femme, Marcela Topor, avec laquelle il a deux enfants -, Carles Puigdemont est tombé très jeune dans la marmite de l’indépendantisme, buvant au sein d’un catalanisme militant, organisé, enthousiaste : c’est certainement la principale cause de sa détermination inflexible. Né en 1962 dans la bourgade d’Amer, «El Puigdi» (comme l’appellent ses amis) a très vite deux vocations. La première, c’est le journalisme, la passion des faits, des chroniques et des opinions, avec les affaires catalanes pour contenu principal. Dès l’âge de 16 ans, il est un modeste correspondant du journal Los Sitios, de Gérone ; puis il fondera une sorte d’AFP catalane, l’Agència Catalana de Notícies (ACN), avant de s’occuper de Catalonia Today, en anglais.

Son autre vocation, c’est l’identité régionale, la construction d’un «catalanisme» à la fois culturel et politique. Le baptême, pour lui, a lieu à l’âge de 18 ans, lors d’un meeting de Jordi Pujol, ce «père de la nation catalane» qui gouverna la région pendant deux décennies (1980-2003) avant de sombrer dans le discrédit à cause d’affaires de corruption. Ce jour-là, c’est le coup de foudre. Qu’est-ce que le journaliste Puigdemont apprend de son mentor ? Que le nationalisme se construit jour après jour, que la langue catalane est un «instrument émancipatoire» crucial, et que la Catalogne doit mettre à profit les importantes prérogatives dont elle dispose (ou va disposer) : un exécutif, un Parlement et une police propres, le pouvoir décisionnel dans l’enseignement, des médias publics à sa botte, afin d’édifier une forteresse identitaire. Ce processus ayant pour mission d’éloigner de plus en plus la riche et puissante région de sa grande rivale historique, la Castille, dont Madrid est le centre.

«Notre combat n’est pas anti-espagnol, explique Carles Puigdemeont. Nous n’avons rien contre eux. Nous voulons juste disposer de notre liberté pour nous en aller, nous souhaitons avoir ensuite les meilleures relations possible avec notre voisin.» Ces récents propos, il les a prononcés souvent. Son idéologie serait, dit-il, un nationalisme de bon aloi et démocratique, sain, dépourvu de rancœur.

«Leader accidentel»

Il est difficile de le croire. Tout d’abord, parce que l’actuel président du «govern», l’exécutif de Catalogne, a été immergé depuis sa tendre jeunesse dans la province de Gérone, de loin la plus «catalaniste», très identifiée à son histoire, sa culture et sa langue. Il fut, entre 2002 et 2004, directeur de la Maison de la culture de Gérone, puis, à partir de 2011, son maire, tout en consonance avec l’ambiance nationaliste qui se respire dans cette ville ancienne, notamment dans les milieux intellectuels. Ensuite parce que, malgré son air débonnaire, le jeune Carles fut un militant séparatiste de la première heure, cofondateur dans les années 80 des Juventud Nacionalistas de Cataluña («jeunesses nationalistes de Catalogne») : un vivier qui se nourrissait de la haine envers Madrid, encore associé à la dictature franquiste, catalanophobe, et qui prohibait sa langue. En 1992, Puigdemont fait partie des militants qui défendent les 45 activistes de «Terra Lliure» (une organisation catalane séparatiste et terroriste, qui a commis 200 attentats et causé deux morts), incarcérés par le juge Baltasar Garzón. Enfin parce que, ces dernières années, l’homme politique-journaliste, que le New York Times décrit à juste titre comme «un leader accidentel aux convictions fermes», et qui allait devenir le président du «govern», n’a cessé de délivrer, de-ci de-là, des messages notoirement anti-espagnols. En 2014, dans une conférence qu’il donne à l’université Harvard, il parle de «l’involution démocratique» de ce pays dont il est supposé faire partie. Il n’hésite pas, depuis, à comparer sans rougir l’Espagne à la Turquie d’Erdogan. A ses yeux, comme à ceux de ses compères séparatistes (Junqueras, Romeva, Mas…), «l’Espagne a un problème structurel, c’est une démocratie autoritaire, irrémédiablement malade. […] Ce n’est pas un Etat de droit».

Ce qui est curieux, dans son cas, c’est de défendre cette idée et de ne pas avoir hésité, le 7 septembre, à faire approuver par le Parlement de Barcelone une législation anticonstitutionnelle autorisant le référendum et une transition vers l’indépendance. Comme ses coreligionnaires sécessionnistes, il estime que la légalité espagnole ne vaut pas lourd, et que seul prévaut «le droit du peuple catalan à décider». Un peuple dont il a décrété qu’il était le berger.

François Musseau Correspondant à Madrid

Libération

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