Carolina Echeverri, Psychiatre bénévole à Village Pilote : «Il faudrait changer la perception qu’on a des jeunes dans la rue»

Carolina Echeverri est une femme de cœur.  Elle a choisi de mettre son expertise médicale à la disposition des enfants de la rue. Bénévole à Village Pilote, elle soutient, conseille et interprète les comportements de ces jeunes en rupture et des animateurs, qui, très souvent, sont les seuls à leur tendre la main.

Quel est votre rôle au sein de Village pilote ?
Je m’occupe du soutien psychologique des jeunes et des animateurs de Village Pilote. Je suis bénévole dans l’association depuis 3 ans. Je reçois les jeunes en entretien individuel régulièrement en compagnie d’une animatrice qui fait la traduction, puisque je ne parle pas wolof et la plupart des jeunes ne parlent pas français. Je fais des entretiens avec les animateurs aussi, notamment lorsqu’ils  sont en difficulté par rapport à certaines situations. Un dernier volet que j’ai commencé à développer  est celui de la formation des animateurs dans les aspects psychologiques des jeunes en rupture. Nous avons organisé quelques causeries avec les équipes au sujet des problèmes de comportement que les jeunes peuvent présenter, comme c’est le cas des fugues de la structure, l’agressivité, etc. Le but de cette formation est de donner aux animateurs des éléments de compréhension de certains comportements qui peuvent être difficiles à décrypter si on ne tient pas en compte les facteurs psychologiques sous-jacents. 

Comment se déroulent vos interventions et à quel niveau se situent-elles ?
Les jeunes qui intègrent la structure du Village Pilote du Lac Rose sont vus en entretien pour leur expliquer d’abord en quoi consiste le soutien psychologique et aussi pour connaître leur parcours. Il s’agit d’explorer leur histoire personnelle pour repérer les facteurs de rupture dans la famille où dans l’école coranique qui ont pu motiver le départ dans la rue. On discute aussi des événements traumatiques que le jeune a pu vivre dans la rue ou en prison. Après le premier entretien, on met en place un suivi régulier, notamment pour les jeunes pour lesquels l’intégration dans la structure est problématique et pour ceux qui rencontrent des difficultés au moment du retour en famille et dans la phase d’autonomisation et d’insertion professionnelle.  L’objectif du suivi est de faire un travail avec le jeune afin de lui donner des outils sur lesquels s’appuyer dans son processus de reconstruction psychologique.
Avec les enfants les plus jeunes, on organise des séances de groupe pour discuter des sujets qui intéressent cette tranche d’âge, comme l’énurésie nocturne (faire pipi au lit), qui est très fréquent dans cette population. L’objectif de ces séances est de donner aux enfants des explications par rapport à l’origine de ce problème, pour qu’ils sachent que l’énurésie n’est pas une maladie en soi et que dans la plupart des cas, elle va disparaître au fur et à mesure que l’enfant grandit.

Généralement, quel est l’état psychologique de ces enfants quand ils arrivent dans les centres ?
A l’arrivée dans les centres, les jeunes sont souvent perturbés après un séjour dans la rue. Même si le séjour est court, les conditions de vie y sont extrêmement difficiles, de par la violence à laquelle ils sont confrontés : les enfants peuvent être agressés par des jeunes plus âgés ou par des adultes, des cas d’abus sexuels nous ont été témoignés. Il y a aussi le fait de devoir se débrouiller en permanence pour trouver à manger et un endroit pour dormir. Ils sont obligés de garder un état d’alerte permanent afin de pouvoir survivre dans la rue. Ils sont donc épuisés en arrivant et, une fois qu’ils se sentent en sécurité, ils vont se relâcher et beaucoup dormir. Au départ les jeunes ont tendance à être un peu irritables et agités, ils ont du mal à reprendre un rythme de vie «normal», qui implique de respecter des horaires et de participer à des activités qui leur sont proposées. Au fur et à mesure qu’ils se stabilisent, l’intégration devient plus facile.

Mais est-ce qu’il arrive que les violences vécues dans la rue aient une répercussion sur le long terme ?
Tout à fait. On a reçu des jeunes qui ont été traumatisés dans la rue et surtout dans les écoles coraniques. J’ai entendu des témoignages d’enfants qui ont été maltraités jusqu’à un point qu’on pourrait considérer comme de la torture. Il s’agissait d’enfants qui avaient fugué du daara, qui avaient été rattrapés et qu’on avait pendus par les chevilles avec la tête en bas. Et d’autres jeunes qui avaient fugué aussi, et pour les punir, on avait mis du piment dans leurs yeux, leurs narines, la bouche et dans les organes génitaux. 
Quand un enfant est ramené au daara après une fugue, on le garde souvent avec les pieds enchaînés pour éviter qu’il reparte et ce, pendant des semaines. A tout ceci s’ajoutent les punitions corporelles lorsque l’enfant ne ramène pas le montant d’argent demandé par jour. C’est une source de traumatisme très importante. Ensuite, il y a des cas d’abus sexuels, des jeunes qui ont été abusés par d’autres plus âgés et même par des adultes qui vont profiter de la vulnérabilité d’un enfant qui se trouve dans la rue pour lui proposer par exemple à manger et l’attirer dans leurs maisons pour les abuser.

Et la prise en charge de ce genre de traumatisme est facile ?
Il y a besoin d’un suivi psychologique régulier, ce qui, associé à un environnement soutenant et à la construction d’un projet de vie à travers la formation professionnelle, va également contribuer à la reconstruction psychologique des jeunes. Il est important de souligner que les jeunes ont une capacité de récupération très importante. Il s’agit de ce qu’on appelle en langage technique la «résilience», c’est-à-dire la capacité d’un être humain à se rétablir après un traumatisme. La plupart de nos jeunes vont pouvoir surmonter les événements de vie difficiles, mais certains vont avoir des difficultés, qui peuvent se manifester par exemple par une tendance à être violent avec ses pairs ou une difficulté à s’autonomiser.   

Quand ils sont dans la rue, ils sont aussi souvent confrontés à des problèmes de drogue. Il y a aussi le guinz qu’ils prennent. Comment vous arrivez à les sevrer de cela ?
Il est vrai qu’une partie des jeunes dans la rue consomme du guinz. Malgré les effets négatifs sur la santé, le guinz est un produit qui n’induit pas de dépendance physique, ce qui fait que le sevrage n’est pas difficile en comparaison à d’autres produits : quand les jeunes arrêtent de consommer le guinz, ils ne vont pas ressentir un manque très fort et ils ne vont pas être particulièrement anxieux. Nous avons un protocole de prise en charge dans la phase de sevrage qui consiste à une bonne hydratation (boire beaucoup d’eau), une alimentation équilibrée, beaucoup de repos, des suppléments vitaminiques et des activités sportives. En général, le sevrage se passe très bien avec ces mesures. Le sevrage du cannabis (chanvre indien) n’est pas difficile non plus d’un point de vue médical. La consommation de ce produit est moins fréquente dans la rue du fait qu’il est plus cher que le guinz.

Hormis les jeunes qui fuguent des daara, quelles sont les autres raisons qui peuvent les pousser à aller dans la rue ?
A peu près 75% des jeunes que l’on retrouve dans la rue ont fugué des daara à cause des mauvais traitements. Il y a d’autres situations qui peuvent pousser un jeune à fuguer de chez lui. C’est notamment le cas des familles dysfonctionnelles avec des problématiques de maltraitance. Certains enfants peuvent présenter des difficultés d’apprentissage ou du comportement et ils vont se faire battre par leurs parents, ce qui peut à la longue les pousser à partir de chez eux. Ces cas sont cependant minoritaires.

Mais quand  ils ont des problèmes avec  la famille, comment vous arrivez à refaire le lien avec la famille ?
L’objectif prioritaire de Village Pilote est le retour en famille des enfants en rupture. Il y a tout un travail de médiation qui est fait par nos animateurs afin de retisser les liens avec les familles. Ce travail continue une fois le jeune rentré chez lui à travers un suivi téléphonique. Les parents qui ont pu être maltraitants par le passé peuvent changer d’attitude grâce au soutien de nos équipes. Un autre élément important est le fait que le jeune rentre en famille avec un nouveau statut, du fait d’avoir bénéficié d’une alphabétisation et de l’apprentissage d’un métier, ce qui va faciliter sa réintégration au sein de la famille.

Vous avez dit tantôt que vous apportiez également du soutien psychologique aux animateurs ?
Oui, il faut dire qu’il s’agit d’un travail qui peut être stressant parce que les animateurs sont confrontés à des jeunes qui peuvent être difficiles à gérer, qui sont parfois dans l’agressivité, dans l’opposition et qui vont parfois quitter la structure pour revenir après. Le retour d’un jeune dans la rue est souvent dur à accepter pour un animateur, surtout quand il s’est beaucoup investi dans sa réinsertion. Je soutiens l’équipe dans ces moments-là en leur donnant des éléments pour mieux comprendre le comportement du jeune d’un point de vue psychologique.

Quels conseils donneriez-vous à une personne qui souhaite aller vers ces jeunes ?
Le plus important, à mon avis, est d’arriver à percevoir le jeune en rupture comme une personne en difficulté, qui se retrouve dans la rue non pas par volonté propre mais à cause d’une histoire personnelle problématique. Les gens auraient souvent tendance à se dire que ce sont des délinquants, des voyous, sans réfléchir aux raisons qui ont pu déclencher la rupture de ce jeune avec sa famille ou avec l’école coranique. Il faudrait commencer par changer la perception qu’on a des jeunes dans la rue.

Et vous-même dans votre pratique, quels problèmes vous rencontrez ? Qu’est-ce qui est le plus difficile pour vous ?
C’est probablement quand un jeune qui a fait un certain temps à Village Pilote, qui est très bien intégré et qui est en phase d’insertion professionnelle, met tout en échec par son comportement. Il peut retourner dans la rue ou simplement commencer à moins bien travailler, à ne pas respecter les horaires  alors qu’il n’avait aucun souci avant. On aurait alors tendance à se demander est-ce que je me suis trompé dans la prise en charge. Mais c’est  en fait la peur d’échouer dans son projet d’insertion qui pousse inconsciemment le jeune à tout mettre en échec pour retarder l’autonomisation de Village Pilote. C’est une régression due à la peur de grandir et de devenir un adulte autonome. Lorsqu’on arrive à interpréter de cette manière le comportement d’un jeune, on peut mieux le soutenir dans la reprise du cheminement qui a été interrompu.

mamewoury@lequotidien.sn

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