Carton jaune pour Macky Sall (Jeune Afrique)

015072014082318000000sall$Réduction de la durée du mandat présidentiel, pouvoir d’achat, couverture sociale… Le président sénégalais, Macky Sall, élu il y a plus de deux ans, n’a pas encore tenu ses nombreuses promesses sur le terrain. Un bilan mitigé sanctionné lors des élections locales du 29 juin.

Dans les rues sans âge de la Médina, les voitures roulent au pas, et slaloment entre les moutons omniprésents… Le linge sèche, suspendu à des cordes tendues au-dessus des trottoirs, où des nuées d’artisans travaillent à ciel ouvert. Dans ce vestige du Dakar populaire, niché à un jet de pierre des hôtels, banques et immeubles d’affaires du quartier du Plateau, Seydou Guèye, le ministre-secrétaire général du gouvernement et porte-parole de l’Alliance pour la République (APR, parti présidentiel), a été sèchement battu lors des élections locales du 29 juin par le candidat de Taxawu Dakar, la liste du socialiste Khalifa Sall, maire de Dakar depuis 2009.

C’est dans ce quartier centenaire que vit Djily Bagdad, 35 ans, rappeur et activiste membre de Y’en a marre, le mouvement citoyen né en janvier 2011, fer de lance de la mobilisation anti-Wade qui aboutira à l’élection de Macky Sall, en mars 2012. “Les gens ont voté pour Khalifa car il a une vision pour Dakar et il la met en oeuvre sans se préoccuper de savoir

s’il sera réélu ou pas.” Selon le militant, c’est ce qui distingue le maire de la capitale du clan présidentiel. “La seule chose qui préoccupe l’entourage de Macky Sall, c’est de se maintenir au pouvoir en 2017. Leur principale ambition, c’est de grossir les rangs de l’APR en vue de la prochaine présidentielle.”

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Au soir de sa victoire, le nouveau président avait rendu un hommage appuyé aux “y’en-a-marristes”. Mais pour ces derniers, le départ de Wade n’était qu’une étape. “On l’avait prévenu qu’on resterait une épée de Damoclès et qu’on jugerait son bilan sur pièces”, rappelle Djily. Pour son camarade Cheikh Diarra, 34 ans, les changements tant espérés se font attendre et la Mackymania de 2012 apparaît comme un lointain souvenir. “Certaines dérives qu’on dénonçait sous Wade se reproduisent avec Macky. Quand nous avons manifesté contre le mur érigé sur la Corniche pour construire l’ambassade de Turquie, certains leaders de Y’en a marre ont été arrêtés sans ménagement. Je ne reconnais plus ces gens

qui ont marché à nos côtés.”

À l’instar de nombreux Sénégalais, Cheikh et Djily ne sont pas devenus hostiles à Macky Sall. Mais la “rupture” qu’ils espéraient demeure, à leurs yeux, inexistante. “Au début de

son mandat, on a entendu de belles promesses, rappelle Djily : la diminution du train de vie de l’État, la lutte contre la corruption, la réduction de la durée du mandat présidentiel

à cinq ans, la baisse du prix de l’essence, dont Macky s’étonnait qu’elle soit plus chère au Sénégal qu’au Mali…” Deux ans et demi plus tard, les deux militants constatent

que la politique politicienne a repris ses droits. “Ils ont diminué le nombre de ministres tout en nommant je ne sais combien de ministres-conseillers en marge du gouvernement !”

ironise Djily.

Fatigués de Wade et de son gouvernement

Depuis plusieurs mois déjà, une expression ironique fait florès dans les milieux populaires sénégalais pour traduire cette déception : Rewmi daffa Macky (d’après Rewmi daffa metti, “le pays est fatigué, le pays va mal”). “Le bilan est négatif, explique Meddoune, un menuisier de 48 ans. Le travail est de plus en plus rare, l’électricité coûte cher, on subit

la concurrence des meubles importés, et tout ce que l’État nous propose, ce sont des taxes.” Aissatou Cissé, 34 ans, n’a pas perçu d’amélioration non plus. “Avant, le restaurant

qui m’emploie faisait le plein du lundi au dimanche. Aujourd’hui, les clients se font plus rares.” Une opinion entendue maintes fois chez les commerçants, selon lesquels “l’argent

ne circule plus”.

Quand on lui demande si les mesures sociales mises en avant par le gouvernement ont eu un impact sur sa vie quotidienne, Aissatou relativise leur portée. “Des familles déjà installées ont profité d’une baisse de loyer, c’est vrai, mais pour compenser cette décision, les agences et les propriétaires ont gonflé les prix pour les nouveaux arrivants. Il aurait

fallu réglementer le niveau des loyers en fonction de la surface et du quartier.”

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Alibeta, Cheikh et Djily, des militants du mouvement Y’en a marre. © Sylvain Cherkaoui pour J.A.

Maman d’une petite fille de 4 ans, a-t-elle bénéficié de la couverture maladie universelle (CMU), censée assurer la gratuité des soins aux enfants de moins de 5 ans ? “Tout reste à ma charge. Dernièrement, j’ai encore dû payer ses lunettes de ma poche.” En 2012, la jeune femme avait soutenu Macky Sall. “On était fatigués de Wade et de son gouvernement, ils étaient trop arrogants.” Mais le 29 juin, comme la majorité des habitants de la Médina, elle a voté pour Bamba Fall, le candidat de Khalifa Sall.

Et de citer, en vrac, les mesures adoptées par la mairie de Dakar en faveur des écoliers (distribution de lait, d’un petit déjeuner ou d’uniformes, bourses scolaires pour les familles en difficulté…), le pavage des rues et la densification de l’éclairage public qui ont permis de sécuriser des zones devenues infréquentables à la nuit tombée… Sans parler d’une action qui a marqué de nombreux Dakarois : “Khalifa a osé faire déguerpir les marchands ambulants qui encombraient les rues du Plateau, alors que même les présidents de la République avaient reculé !”

Pour autant, les déçus du “mackysme” ne jettent pas le bébé avec l’eau du bain. “Macky essaie de restaurer des valeurs, et un certain civisme”, estime l’artiste Alibeta, venu rendre visite à ses amis “y’en-a-marristes” dans son ancien quartier. “J’aimais bien Mimi Touré [Aminata], elle semblait sincère, assure Cheikh. Mais ils ont fini par en faire une politicienne.”

De la moralisation de la vie publique aux ambitieux projets de développement (Plan Sénégal émergent, Pôle de développement de la Casamance), en passant par la restauration de l’image du pays à l’extérieur après les excès du wadisme finissant, nul ne conteste à Macky Sall un certain volontarisme depuis son élection. Mais dans une capitale où le coût de la vie a explosé sur fond de stagnation des salaires (formels ou informels) et d’absence de protection sociale digne de ce nom, la popularité d’un politique se mesure à l’aune d’améliorations tangibles et rapides, non à celle de chantiers ambitieux qui porteront leurs fruits dans dix ans. “On attend de Macky Sall qu’il améliore notre quotidien, c’est ce message qui lui a été adressé lors de ces locales”, analyse Djily Bagdad.

Or, à la Médina comme ailleurs dans la capitale, les derniers changements constatés n’ont rien de réjouissant. Sur les marchés, le poisson est devenu inabordable pour les familles modestes et la viande a augmenté. Les coupures de courant ont repris à la pire période (au début de la saison chaude et du ramadan) et celles de l’eau deviennent de plus en plus fréquentes. Et à l’université, les étudiants attendent depuis la rentrée que leur bourse soit versée… “Tous ces professionnels de la politique qui se chamaillent pour obtenir un poste sacrifient l’intérêt du pays. L’histoire récente m’a montré que je ne pouvais pas leur faire confiance”, juge, fataliste, Djily Bagdad.

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© Sylvain Cherkaoui pour J.A.

Khalifa Sall : le cinquième président du Sénégal ?

Une défiance que la traque aux biens mal acquis, croisade ultramédiatisée du nouveau régime contre les ténors de l’ère Wade, ne semble pas atténuer. “Que Karim Wade soit en prison ou pas, on s’en moque, lance Aissatou Cissé. Les gens sont fatigués de la Crei [Cour de répression de l’enrichissement illicite], ils préfèrent avoir de quoi manger.” En 2017, si

la réduction de la durée du mandat présidentiel est finalement adoptée et que son candidat fétiche se présente, Aissatou espère voir Khalifa Sall devenir le cinquième président

du Sénégal.

Avant de rejoindre la réunion hebdomadaire de Y’en a marre aux Parcelles-Assainies, Djily Bagdad exprime un ultime regret : “Nous faisions des campagnes de sensibilisation citoyenne dans les écoles jusqu’à ce que le ministère de l’Éducation nous l’interdise. Le régime nous traite désormais comme des trouble-fête.” Avant de donner à Macky Sall

ce conseil d’ami : “Monsieur le président, si vous voulez un second mandat, travaillez comme si celui-ci devait être le dernier.”

 

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