CEDEAO : Le « Grand Maroc » est-il de retour ?

La Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a décidé samedi 17 décembre à Abuja de repousser à début 2018 l’adhésion du Maroc à sa zone de libre-échange. L’institution recule pour mieux sauter : à moins d’un refus très improbable dans les mois qui viennent, rien ne devrait freiner l’affirmation croissante du Maroc en Afrique de l’Ouest.

 La stratégie de retour de l’influence du Maroc en Afrique s’est accélérée et approfondie en 2017 à l’occasion de deux événements. D’abord sa réintégration au sein de l’Union Africaine (UA) le 30 janvier dernier, après s’en être retiré 33 ans plus tôt. Puis six mois plus tard, son adhésion à la CEDEAO recevait un accord de principe ; l’officialisation fixée au 16 décembre vient d’être reportée à « début 2018 » par les autorités communautaires ouest-africaines, qui ont invoqué la nécessité de consulter plus avant une étude d’impact pour formaliser leur décision.

En intégrant la CEDEAO, le Maroc, qui compte un marché intérieur parmi les plus accessibles et les plus industrialisés du continent, souhaite développer sa puissance à l’intérieur d’un ensemble économique peuplé par 360 millions d’habitants, composé d’Etats moins développés que lui, et dont le PIB global en fait hypothétiquement la 20e zone la plus riche au monde.

C’est principalement la recherche de nouveaux débouchés pour ses services, pour ses produits alimentaires et les équipements construits par ses entreprises qui motive le redéploiement commercial du Maroc en Afrique subsaharienne plus que la quête de nouvelles sources d’approvisionnement. Cette expansion économique rend largement bénéficiaires l’Etat et les entreprises marocaines, et les excédents commerciaux du Maroc en Afrique de l’Ouest avoisinent annuellement le milliard de dollars depuis 2013, en défaveur des Etats de la CEDEAO.  Si le faible prix, l’accessibilité des marchandises marocaines séduisent les populations sur les marchés ouest-africains, l’intensification des échanges commerciaux des Etats sous-développés ou en voie de développement avec le Maroc se conjugue avec leur désindustrialisation systématique et la construction d’une nouvelle forme de dépendance économique. L’intégration du Maroc dans la CEDEAO n’ira pas non plus sans créer une compétition avec le Nigéria, dont l’économie est la plus riche mais aussi la plus instable parmi les Etats-membres, pour orienter le gouvernement de l’ensemble économique.

Au Nord du continent le redéploiement du Maroc en Afrique de l’Ouest dépasse et périme complètement l’Union du Maghreb Arabe (UMA). Depuis son adhésion à la CEDEAO, la Mauritanie et la Tunisie ont chacun déposé une candidature pour s’associer à la Communauté et à son espace de libre-échange. Cette ‘‘ruée vers l’Ouest’’ des pays maghrébins tend à renforcer l’isolement politique et économique de l’Algérie en Afrique : ses frontières sont déjà fermées avec la Mauritanie, le Mali et le Niger à cause de la situation sécuritaire au Sahel, elles sont dangereuses avec la Libye depuis son explosion, gelées avec le Maroc depuis 1994 (leurs échanges transitent par Marseille), enfin ses échanges avec la Tunisie sont trois fois plus faibles qu’avec ses partenaires européens et connaissent une forte baisse depuis cette année. La nouvelle stratégie du Maroc en Afrique condamnera-t-elle son voisin algérien à l’autarcie ? Elle participe en tout cas à accroître sa dépendance aux marchés européens et chinois dans un contexte budgétaire difficile : Alger a subi de plein fouet la chute des cours mondiaux des hydrocarbures (qui représentent 94% des exportations et 47% des recettes de l’Etat algérien en 2016) entamée depuis le second semestre 2014. Cette situation est très inquiétante pour le pays, qui connaît un chômage des jeunes de 29,7% en 2017 (Office national des statistiques) et dont la société connaît une recrudescence du fondamentalisme islamiste.

Plus de soixante ans se sont écoulés depuis la formation du ‘‘groupe de Casablanca’’ et la revendication par un petit groupe d’Etats emmenés par le royaume du Maroc, d’une redéfinition du tracé des frontières africaines plus conforme à leurs intérêts, au détriment de la souveraineté et de l’intégrité territoriale d’Etats moins puissants. Force est de constater que le principe d’intangibilité des frontières qui a prévalu, difficilement, pendant un demi-siècle, en Afrique du Nord et en Afrique de l’Ouest, n’a peut-être jamais été aussi fragile. Le réinvestissement récent du Maroc dans le jeu africain, son redéploiement économique et cultuel en Afrique subsaharienne renforcent la tendance au morcellement des Etats les plus fragiles en grandissant sur leurs faiblesses, et tendent à légitimer un nouveau mode d’organisation sur le continent, qui tend à remplacer progressivement les Etats par de grandes zones de libre-échange aux objectifs supranationaux.

Un article de Loup Viallet

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