CHEIKH ANTA DIOP, Il aurait eu 94 ans aujourd’hui.

Une des meilleures façons de lui rendre hommage c’est d’essayer, pensons-nous, de comprendre sa démarche.

Curieusement, ce penseur qui dit avoir tout donné à l’Afrique demeure encore méconnu pour l’essentiel. Certains éléments permettent d’étayer cette méconnaissance.

1. Dans certains milieux, on le présente encore comme un penseur du passé, parlant de choses passées et n’ayant traité que des civilisations antiques. Pourtant Cheikh Anta Diop est un penseur littéralement tourné vers le futur. Lui-même nous dit qu’il n’évoque le passé que pour mieux situer les Africains dans le futur : “Mon attitude n’est pas une attitude passéiste de quelqu’un qui se délecte du passé. Toute mon activité est tendue vers l’avenir”, écrivait-il.

2. On pense également souvent que Cheikh Anta Diop institue une sorte de racisme à rebours. C’est par exemple l’ avis d’un intellectuel français, François Fauvelle-Aymar.

Prétendre une telle chose, c’est n’avoir rien compris à sa pensée qui prône au contraire un humanisme de bon augure dont le monde devrait s’inspirer. Cheikh Anta Diop nous dit que la découverte de la vraie histoire de l’Afrique ne doit pas mener à un rejet d’autrui. Pour lui, l’Africain doit tirer le bénéfice de son passé seulement pour retrouver une place de choix dans le monde, et non nourrir un sentiment haineux ou raciste envers les autres peuples. Il l’écrit : “Le Nègre doit être capable de ressaisir la continuité de son passé historique national, de tirer de celui-ci le bénéfice moral nécessaire pour reconquérir sa place dans le monde moderne, sans verser dans les excès d’un nazisme à rebours, car la civilisation dont il se réclame eût pu être créée par n’importe quelle autre race humaine – pour autant que l’on puisse parler d’une race – qui eût été placée dans un berceau aussi favorable, aussi unique.”

Toutefois, l’humanisme de Cheikh Anta Diop est un humanisme vigilant et non abstrait et naïf. Conscient que certains peuples, au nom d’un humanisme abstrait qui les arrange, se permettent de subjuguer d’autres peuples et de se livrer à des exactions et carnages, Cheikh Anta Diop appelait à la vigilance. L’humanité, selon lui, ne doit pas se faire par l’effacement des uns au profit des autres. Il nous faut, écrivait-il, un “minimum de précautions jusqu’à ce que tout le monde joue le même jeu”. Mais son idéal à lui, c’est “l’humain débarrassé de toutes les coordonnées ethniques”. J’ai l’espoir, disait-il, de “voir éclore demain l’ère d’une humanité véritable”. Pour lui, la “fraternisation sincère des peuples et l’unification planétaire seront réalisables à partir du moment où les différents peuples seront également forts, éduqués, au point qu’aucun ne puisse plus espérer tromper l’autre”.

3. On pense également que Cheikh Anta Diop se vautre dans un culte de traditions africaines pétrifiées qu’il promeut.
Cela est pourtant très éloigné de sa pensée. Cheikh Anta Diop est un ÉVOLUTIONNISTE et un PROSPECTIVISTE. Sa pensée fustige un retour vers des valeurs figées car le monde crée à chaque fois du nouveau selon lui.

Cheikh Anta Diop nous apprend que le monde est une réalité continue qui révèle les potentialités des choses. Il est le lieu de production de la nouveauté. Le monde est ouvert et est doté d’un caractère créateur. Tout donc n’est pas déjà donné dans ce monde qui se révèle être une création continue de choses. Dans un tel monde, le futur n’est pas quelque chose de fixé; il est au contraire libre possibilité.
Dans un monde clos, il n’y a pas de place pour la nouveauté et l’initiative. “La nature, écrit-il, ne passe jamais deux fois par le même point dans son évolution…La nature ne revient pas en arrière pour créer deux fois ou trois fois l’homme.”

Par ailleurs, un peuple va de l’avant par intégration d’éléments nouveaux qui consolident son être. Pour Cheikh Anta Diop, la fidélité au passé ne consiste pas pour les Africains en la reproduction des mêmes choses continuellement et cycliquement, mais en la création de quelque chose de nouveau, adapté aux circonstances présentes. Cheikh Anta Diop donne l’exemple du bicaméralime instauré par le royaume de Dahomey et dans lequel femmes et hommes étaient dotés de pouvoirs politiques dans une complémentarité saine. Il nous dit que la seule manière pour nous d’être FIDÈLES à cette tradition, c’est de la restaurer sous des formes nouvelles.

La FIDÉLITÉ donc pour lui ne consiste ni à imiter ni à reproduire le même, mais à restaurer sous une forme nouvelle, car en “restaurant [le bicaméralisme] sous une forme moderne, nous restons fidèles au passé démocratique et profondément humain de nos aïeux”.

Évidemment, une telle conception d’un monde dynamique et ouvert, fait du TEMPS un élément très important. Si le temps apporte la mort (les civilisations meurent, la régression historique), il est aussi source de création. Il révèle les possibilités cachées de toutes choses. Le temps est le grand créateur, le grand constructeur. Il est indispensable à la réalisation de toutes choses. C’est pourquoi Cheikh Anta nous dit que “Tout ce qui tend à vous figer dans le temps est mauvais”. Aucune croyance, aucune valeur culturelle, ne doit nous figer dans le temps. Cheikh Anta Diop est contre tout IMMOBILISME car l’être humain est capable de métamorphoses. Selon lui, nous ne sommes nullement condamnés à demeurer dans notre état actuel. En notre sein dorment des potentialités insoupçonnées qui attendent d’être réalisées. C’est pourquoi il écrit que le temps permet à l’homme d’atteindre “son niveau humain véritable, spécifique” en le poussant à réaliser “toutes les possibilités qu’il porte en lui”. À l’échelle des peuples, le temps permet d’effectuer un “saut qualitatif” au cours de l’histoire. Dès q’un peuple se libère de ses chaînes, il s’ouvre à une ère de libération. Les pesanteurs et les aliénations ont ceci de particulier quelles instaurent, nous dit Cheikh Anta Diop, “un manque de confiance en soi et en ses propres possibilités, ce qui est fatal à une œuvre aussi positive qu’une lutte de libération nationale”.

Voilà pourquoi Cheikh Anta Cheikh anta Diop doit être considéré aujourd’hui comme un PENSEUR DU FUTUR ET DE LA LIBÉRATION.
Son influence du reste sur la pensée postcoloniale est indéniable.

Par Dr Khadim Ndiaye

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