Cotonou by night : Jonquet , à l’heure où le mâle rôde dans le coin

En plein cœur de Cotonou, la Rue Jonquet est un lieu rendez-vous immanquable pour les touristes. Haut lieu d’échanges, d’interpénétrations, la rue déroule son menu : prostitution haut débit, rapines calculées et beuveries incontrôlées. Elle est aimante des foules nombreuses d’horizons divers qui récitent par chœur l’abécédaire de son programme. Le Quotidien s’y est invité et a suivi un film à la trame de pur porno et incessamment rembobiné.

Cette nuit qui tombe sur Cotonou est à l’image de ce décolleté, pleine de promesses et rafraîchissante à souhait. De la même façon qu’elle s’insinue, chassant la lumière du jour dans le même tempo, la fille qui est préposée à l’entrée de ce haut lieu de l’ambiance brosse l’apologie de ses charmes qui soumettent les voyeurs dans une séance d’hypnose improvisée. Debout sur ses talons-aiguilles, elle domine de sa taille de guêpe l’ensemble des tables posées sur la terrasse et ses occupants.

Ses jarretelles de soie noire épousent de longues jambes caramélisées et s’accrochent à une courte jupe que les caresses légères du vent s’amusent à imprimer de petits coups de voltige assidument suivis par les admirateurs. Les mêmes regards s’attardent sur la cambrure des reins, avant de remonter, doucement sur le haut de gaze, transparent à souhait.

La nymphe qui opère sur la piste sommaire y sacrifie avec le panache d’une experte de la danse, rehaussé par un physique à couper le souffle. Sur la terrasse, elle épouse les rythmes d’un coupé-décalé-sagacité, diffusé au maximum par un disc-jockey déchaîné. C’est d’abord un déhanchement salace qui se meut progressivement en un tourbillon où les coups de reins lubriques volent à tous les coups. La Rue Jonquet, en plein cœur de Cotonou n’a pas mis trop de temps pour adopter la fièvre de ce soir de fête de Tabaski (célébrée le mardi 15 octobre 2013 au Bénin).

Les dévoués disciples n’ont pas lambiné pour venir cueillir d’une main respectueuse et d’une envie saillante tout ce que la nuit, à Jonquet, offre de plus exquis pour un show carrément off. Patrice, sourire entendu, en phase avec son penchant épicurien, lève son verre : «Ici c’est Cotonou. La bière y a un goût unique, les grillades de poulets bicyclettes sont savoureuses et les filles savent parler aux mecs !» Voilà l’onction pour une nuit de ouf qui autorise tous les excès.

A la vérité, dans ce quartier, pas besoin même d’attendre le coucher du soleil pour voiler d’un brin de pudeur les choses qui s’y trament. C’est toujours un délire non-stop. Debout sur deux étages, la maison qui abrite la boîte n’a a priori l’air de rien. Elle a cette apparence un peu de guingois, tassée en même temps sur elle-même. La terrasse à l’entrée donne un avant-goût de ce que promettent ses murs et dont les filles aux déhanchements sataniques en sont les dévouées apôtres. Juste à côté, un Haoussa attise le feu dans son fourneau fait de fût d’huile transformée en barbecue.

Dessus, les quartiers de moutons et de poulets grésillent sur le feu, dégageant des senteurs têtues qui attirent tout autour une foule gens. Et sur les trottoirs d’à côté, un bataillon de jeunes péripatéticiennes montent la garde, épiant chaque passager pour tenter de déceler dans son regard un soupçon de désir qu’elles auront vite fait d’attiser avec force interpellations engageantes et roucoulades persuasives.

Les codes du milieu sont d’une simplicité renversante. A vrai dire, ils n’existent même pas. Brice, torse baigné de sueur, collections de La Béninoise et de Libs (Bières locales) mise à mal, en livre le secret : «L’avantage quand on arrive dans ces lieux c’est qu’on n’a pas besoin d’y aller par quatre chemins pour se faire comprendre. Ceux qui viennent ici le font pour le sexe et celles qui sont là sont là pour y satisfaire. Alors, les gens se comprennent et ne s’attardent pas dans des détails.»

Les Nigérianes et les Ghanéennes raflent la mise

Pour ce coin sordide de Cotonou, cette liane qui déroule son mètre soixante quinze s’appelle Gift. Elle s’est échappée de son Ghana natal pour la ruée vers l’or au Bénin. Depuis quelques années qu’elle est là, elle a fini par décrypter les rouages et intégrer ce microcosme bouillant. Après s’être déjà fourbie les armes dans son pays, Gift est venue à Cotonou comme on se rue vers un nouveau filon d’or. Son objectif : «S’en faire plein les fouilles au maximum.» Elle poursuit dans son français châtié : «Quand je suis arrivée ici à mes débuts c’était un peu délicat. Il y avait la barrière de la langue parce que je ne parlais qu’anglais.»

Avant de constater avec une pointe d’humour et de rigoler d’un rire gras : «Mais dans mon secteur d’activité, on n’a pas trop besoin de mots pour se faire comprendre.» Des amies à elle lui avaient déjà vanté les charmes de Jonquet. Nanties de ces repères, la tête farcie de rêves d’argent, elle débarque un soir à l’hôtel et explique au gérant ses ambitions. Là, c’est un contrat d’adhésion avec des clauses léonines que les gérants proposent en général. Pour avoir une chambre à elle seule, elle doit débourser environ 4 mille francs par jour. Pour un prix moyen de la passe à 2 000 francs, faites le calcul…

Pour Gift, pas question de passer son temps sur cette terrasse à papoter avec un inconnu. «Time is money comme les gens aiment à dire», observe-t-elle avant de poser ses conditions : «Si vous souhaitez causer avec moi, il faut y mettre le prix, comme pour une passe. Je suis là pour l’argent, il ne faut pas l’oublier.» Satisfaite du billet glissé dans son décolleté qui exhibe deux obus menaçants, elle consent enfin à passer à table et commence la visite guidée dans les profondeurs de son fief.

Après le bar où des dizaines de buveurs goûtent aux délices de la boisson, un couloir tortueux et lugubre est franchi. A côté, une autre porte de sortie pour les clients qui aiment la discrétion. Au deuxième étage de l’immeuble, après une volée de marches, les chambres habitent les couloirs. Elles sont exiguës et miteuses. Les coursives puent l’urine, la sueur rance. Dans un coin, des tas de détritus de toutes sortes. Les toilettes avec des portes aux planches disjointes offrent un spectacle repoussant et un haut-le-cœur.

Des filles attendent patiemment devant la porte pour pouvoir verser des bassines d’eaux usées dans les latrines. Dans le dédale de couloirs, les cris et autres soupirs renseignent sur l’intensité des débats qui se jouent derrière les portes closes. Ces surfaces réduites d’à peine un mètre cinquante de large sur deux, sont le réceptacle de salaces et expéditives passes.

Ces nids d’amour aux murs intérieurs habillés de posters aux images salaces offrent un lit monoplace, un petit lecteur Vcd qui diffuse en continu des séquences porno pour booster la libido des clients aux ardeurs défaillantes.
Là, tout un attirail pour remplir l’office. Une grosse boîte de préservatifs, un rouleau de papier de toilette, un gel antibactérien. La lumière tamisée rajoute une couche coquine à cet ensemble qui pue le parfum bon marché. Gift accueille dans son intimité et affecte sa mue de professionnelle du sexe avant progressivement de laisser son masque choir et de laisser à nu sa vie de femme.

«J’ai conscience de la vie que je mène ici. Je fais tout pour m’en tirer et l’abandonner au plus tôt.» Ce travail du sexe effectué à un rythme soutenu les use à petit feu et dans les grandes proportions. Gift est trahie par de petites rides au coin des yeux et une certaine flétrissure au niveau du torse. Le lit habillé de draps a vu passer tellement d’hommes, entendus tellement d’acharnement et recueillis tant d’orgasmes. Son propriétaire en a payé le tribut et s’en trouve sérieusement amortie. Debout vers 9 heures le matin, elle commence le boulot à 10 heures pour un hardcore non-stop. En fonction du jour de la semaine et du flot des clients, elle voit passer sur son lit plus d’une dizaine de clients.

Le mâle rôde dans le coin

Les passes sont tarifées en fonction du service demandé. La pipe en guise de préliminaires rallonge le prix de la passe de 2 000 à 3 000 francs. Pour 4 000 francs, le client peut s’autoriser des positions que lui suggèrent son imagination débridée. Elle ajoute : «Des clients plus généreux peuvent carrément donner un montant insoupçonné. Mais ils sont rares.»

En réalité, dans ces lieux gambergent surtout les mâles en quête de sensations fortes, les jouisseurs décidés à en découdre avec leurs envies turbulentes, les jeunes ados délurés qui ambitionnent de franchir un cap, les mariés insatisfaits ou proprement obsédés, les ouvriers rompus de fatigue, les conducteurs de Zemidjan (moto-taxi) en mal de sensations fortes, les papys pervers, les touristes explorateurs.
Sur les marches qui mènent vers le deuxième étage, un handicapé tout en sueur, claudique sur une jambe, appuyé sur une canne, un bras accroché à une nymphe à la culotte courte à faire tressaillir un Ayatollah.

Le regard et les pensées rivés sur le traitement de choc qui viendrait compenser ses tourments, il se dirige vers une chambre avec sa comparse. Même si cet établissement accueille toutes sortes de gens, il est plusieurs crans au-dessus de ce qui se fait dans deux rues plus loin. Loin des lumières de la rue Jonquet, cette ruelle offre tout ce qu’il y a de plus sordide et repoussant. Bordée sur un côté par un canal à ciel ouvert qui découvre ses tas d’immondices, l’autre côté présente une mince bande de chemin. Dans la rue étroite, on cueille le client à portée de main.

De chaque côté, une rangée de filles assises sur des tabourets s’arrachent les clients. Chez elles, la compétition ouverte autorise tous les coups. Leur habillement est grotesque, rendu davantage suspect par des greffages en bataille aux couleurs tape-à-l’œil. Elles n’attendent jamais d’être approchées par un éventuel client. Elles sont inquisitrices, happent tous les piétons qui leur passent à portée de main. Puis, elles se lancent dans un plan drague cru à mots du genre : «Bébé on va b…» Les lieux de leurs ébats sont encore plus insolites.

Des maisons privées de lumière qui baignent dans un magma glauque. Leurs tarifs sont au rabais. La passe peut même se négocier à 500 francs Cfa. Gift explique le pourquoi de ce tarif : «En réalité, ce qui les intéresse c’est surtout le vol. Voilà pourquoi leurs maisons sont toujours sombres. Quand le client est occupé à se satisfaire, elles promènent délicatement leurs mains dans ses poches et prennent tout ce qu’il y a dedans. Souvent, elles se retrouvent avec des pactoles. Généralement, c’est après l’acte que le client s’aperçoit qu’il n’a plus rien dans ses poches. Elles en profitent pour l’accuser de chercher du plaisir sans vouloir en payer le prix. Beaucoup d’hommes tombent dans leur jeu.» Les plus avisés préfèrent aller à la rue Jonquet.

 Satan, sors de ce corps !

Il est dix heures du soir et l’activité bat son plein. Les grands éclats de rire, les beuveries succèdent aux jeux du sexe dans un ensemble étourdissant que ne parviennent même pas à dissiper les rondes pourtant régulières de la police. A chaque irruption des Forces de l’ordre dans un pick-up, les filles de joie s’éparpillent comme une volée de moineaux, se terrent au premier coin, avant de revenir continuer leur guet au bord du trottoir. Dans ce quadrilatère, les maisons closes se comptent à la pelle. «Ce n’est pas le choix qui manque», juge un pèlerin camerounais satisfait de son escapade en ces lieux. A quelques centaines de mètres, un autre Cotonou découvre un visage propret avec ses rues pavées, ses motos chantonnant et sa population sympathique. Ici, les lumières gaies balaient des boulevards jusqu’au très populaire marché Dantokpa. Ce Cotonou-là n’a rien à voir avec les impuretés qui peuplent la Rue Jonquet.

  • Écrit par  Arona BASSE

abasse@lequotidien.sn – (De retour du Bénin)

1 Comment

  1. Je suis de passage à Cotonou. En naviguant sur le web, je suis tombé sur votre article.
    Armé de curiosité et l’envie de découvrir, j’ai donc sillonner la zone.Je me suis retrouvé à la Pharmacie Jonquet. Ce que j’y ai vu m’a presque cyderé…au constat, je pense être au fameux endroit. Un lieu du péché. En tous cas, votre article dit vrai !

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