Crise politique au Burundi : «L’intervention de la communauté d’Afrique de l’Est serait souhaitable»

Après l’échec des dernières négociations sur la crise burundaise, le spécialiste de l’Afrique Philippe Hugon revient sur les acteurs qui pourraient «changer la donne». L’enjeu pour lui est avant tout celui du retour à un «équilibre ethnico-régional».

RT France : Après l’échec des négociations sur la crise burundaise en Tanzaniele médiateur Benjamin Mkapa veut convoquer d’urgence un sommet des Etats d’Afrique de l’Est. Ont-ils un poids assez important pour pousser Pierre Nkurunziza à résoudre cette crise politique qui dure depuis près de deux ans ?

Philippe Hugon (P. H.) :  Il est certain qu’il y a une très forte résistance au maintien au pouvoir de Pierre Nkurunziza qui muselle l’opposition, qui s’oppose aux journalistes et qui a entraîné toutes les dérives que l’ont connaît, sur le plan économique aussi et pas seulement au plan politique ou en matière de droits de l’homme. Il faut aussi bien prendre en compte qu’il s’agit malheureusement d’un conflit qui a une dimension ethno-régionale entre Hutus et Tutsis. Les hommes forts de l’East African Community (EAC), à savoir Paul Kagamé et Yoweri Museveni, sont des Tutsis qui sont plutôt des opposants à Pierre Nkurunziza qui a remis en question l’équilibre ethno-régional prévu par les accords d’Arusha [accords de paix signés le 28 août 2000 sous l’égide de Nelson Mandela pour tenter de mettre fin à la Guerre civile burundaise débutée en 1993]. De fait, Pierre Nkurunziza est peu soutenu à l’intérieur de l’EAC. Je ne pense pas qu’il acceptera cette réunion. Il n’a pas été présent lors des négociations en Tanzanie car il n’a pas voulu reconnaître la CNARED, qui est la coalition d’opposition à son pouvoir. Il n’acceptera donc peut-être pas non plus de participer à ce sommet. Ceci étant, les chefs d’Etat de l’EAC pèsent d’un poids non négligeable. Cela me semble une bonne proposition de l’ancien président tanzanien Benjamin Mkapa. Il faut tout de même rester un peu dubitatif sur la possibilité de la tenue ce sommet auquel participerait Pierre Nkurunziza.Le Burundi est un pays extrêmement vulnérable qui ne tient que par la force

RT France : Un scénario comme celui qu’a connu la Gambie où la CEDEAO a poussé Yahyah Jammeh à quitter la présidence en envoyant des troupes armées serait-il envisageable ?

P. H. : Le scénario de la Gambie, où la CEDEAO a joué un rôle considérable, est souhaitable. Ceci étant, les conditions ne sont pas les mêmes. Dans le cas de la Gambie, il y avait l’intérêt premier du Sénégal qui a pesé de tout son poids. Il y aussi eu l’appui du Nigéria et du Libéria – même si la Guinée d’Alpha Condé défendait plutôt la Gambie de Yahyah Jammeh. C’est avant tout des histoires de rapports de forces. Jusqu’à présent, les communautés régionales n’ont pas joué un rôle central pour assurer la paix. Peut-être aussi que le Burundi peut se sentir isolé. C’est un petit pays qui a perdu 400 000 habitants. Il connaît une dérive économique complète avec d’énormes soucis de malnutrition et une flambée des prix. C’est aussi un pays où le vouloir vivre collectif minimal a été brisé par la rupture des accords d’Arusha. Le Burundi est un pays extrêmement vulnérable qui ne tient que par la force. L’intervention de l’EAC serait évidemment souhaitable. Peut-elle se faire par la voie militaire ? J’en suis moins persuadé. Il ne me semble pas que l’EAC dispose de l’équivalent militaire de la CEDEAO. C’est avant tout une communauté de pays qui se veut économique et monétaire. Il y a des forces en attente de l’Union africaine qui pourraient éventuellement intervenir. Je ne suis pas sûr que l’histoire gambienne puisse se répéter au Burundi.

Le problème reste que les premières victimes des embargos sont les populations

RT France : Des mesures économiques coercitives comme un embargo vous sembleraient-elles plus envisageables ?

P. H. : L’embargo économique a déjà eu lieu. Le problème reste que les premières victimes de ces mesures sont les populations. Cela a donc ses propres limites. Ce qu’il faudrait, c’est qu’il n’y ait aucun appui des milices hutus, notamment de RDC, au gouvernement de Bujumbura. Cela pourrait changer la donne de manière plus significative.

RT France : Le Conseil des ministres a adopté un projet de décret qui permettrait de créer une commission qui, d’ici 6 à 8 mois, engagerait un amendement constitutionnel. L’opposition craint une révision qui permettrait d’étendre le nombre de mandats présidentiels. Doit-on redouter l’impossibilité d’une transition politique pacifiée en 2020 ?

P. H. : Actuellement, le problème de la légitimité du troisième mandat de Pierre Nkurunziza n’est toujours pas réglé. L’opposition considère qu’il n’a pas été élu légitimement à cause d’un coup d’Etat constitutionnel, ce qui me semble exact d’un point de vue juridique. L’élection de 2020 paraît encore lointaine. Il est évident que les conditions de l’élection de 2020 doivent garantir qu’il n’y aura pas de quatrième mandat pour Pierre Nkurunziza. Je pense néanmoins qu’on a encore le temps de voir en trois ans. Ce qu’il faudrait, à mon sens, c’est la restauration des accords d’Arusha. C’est là-dessus que le pays pourrait fonder une reprise véritable de la coexistence et de la cohabitation, compte tenu du maintien des équilibres au sein de l’armée.

INFO: Philippe Hugon est directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) en charge de l’Afrique, consultant pour de nombreux organismes internationaux et nationaux d’aide au développement, professeur émérite, agrégé en sciences économiques à l’université Paris X Nanterre

francais.rt.

 

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