Culture: Sur les traces de Sihalébé Diatta, un roi devenu un objet d’étude pour la science loin de ses aïeuls

C’est, ici, au Muséum National d’Histoire naturelle de Paris que se trouve Sihalébé Diatta, cet ancien roi de Casamance arrivé en France en 1904. C’est dans cet endroit, loin de sa Casamance natale, que nous avions rendez-vous avec les deux maîtres des lieux, Philippe Nennicier et Alain Froment, respectivement responsable du service de conservation des collections d’Anthropologie biologique  et responsable scientifique des collections d’Anthropologie biologique, Directeur de recherche à l’IRD. Un entretien croisé, inédit, qui lève un pan bien caché du public sénégalais. Il s’agit du tragique destin tragique d’un jeune roi de Casamance conservé comme un objet dans les musées de France.

Arrivés dans les locaux du muséum, nous démarrons l’entretien avec Philippe Nennicier, en direction des archives et de son bureau. A mi-chemin, je vois le maître des lieux s’arrêter net et ouvrir une boite. Alors que je croyais qu’il devait simplement ranger quelque chose dans ce tiroir, j’ai été surpris de l’entends me dire: «il est là». Je m’aperçois alors qu’il s’agit d’un squelette intact, allongé. Et je suis surpris de le voir posé, là, au milieu de ce couloir. « Ce squelette, me dit-il, est celui du roi d’Oussouye et était surtout destiné à la science. » « L’objectif de sa conservation, à en croire les maitres des lieux, est de favoriser la diversité. Il est devenu le représentant d’une ethnie, d’une région, d’une zone géographique celle de la Casamance. »

Dans cette histoire tragique de Sihalabé Diatta, une personne joue aussi un rôle incontournable. Il s’agit du Dr Maclaud. On retrouvera son rôle tout au long du récit fait de la tragédie de ce roi prodige trop tôt arraché à l’affection des siens. C’est lors de retour d’un voyage en Afrique,  en 1904, que le Dr Maclaud a adressé un premier courrier au Musée Naturel des histoires de l’Homme à Paris. Et ce sont les nouveaux maitres qui ont décidé de parler d’eux.

Le roi Silahébé Diatta est-il devenu un objet d’étude?

  • Dr Alain Froment : dans le contexte de l’époque, s’agissant des médecins, ils pouvaient considérer que lorsque des gens mourraient, leur cadavre devenait  des objets pour la science. Et la vocation de la collection du Musée de l’Homme est de montrer toute la diversité de l’Homme. Donc les sénégalais en font partie comme les esquimaux ou les aborigènes australiens. Ici au départ, on n’avait que des squelettes de blancs ou d’européens qu’on ramassait dans les hôpitaux. Mais dès que l’on veut étudier l’espèce humaine, il faut montrer ce qu’on appelait à l’époque «les autres races». A chaque fois qu’il y avait des gens qui venaient d’ailleurs, on trouvait logique de les mettre au Musée de l’Homme pour montrer justement la diversité. C’est une démarche scientifique qui peut avoir des aspects tragiques contraires à l’éthique. Mais, quand on se place sur un autre plan, on comprend cet effort pour parler de l’anatomie, de l’histoire de l’Homme qui ne se résumait pas aux hommes blancs. Pour cela, il faut bien aller chercher des hommes non blancs. On nous reproche éventuellement maintenant d’avoir des hommes non blancs. Mais, notre but était de montrer la diversité de l’espèce humaine et la seule façon de le prouver c’était d’avoir des restes humains venant de partout. C’est là un peu la difficulté. On peut dire que ce n’est pas normal d’avoir des restes humains mais quand on se positionne dans cette perspective-là, on comprend très bien que c’est scientifique. Par ailleurs, ce sont des restes humains qui sont traités avec le plus grand respect et puis c’est égalitaire. Tout le monde est traité à la même enseigne.

Les squelettes : un trésor inestimable ?

  • Nous avons hérité de la collection qui a atteint un pic entre 1850 et 1900. La collection du musée ne correspond pas aux possessions coloniales françaises. Ça n’a rien à voir. Elle correspond plutôt aux expéditions scientifiques que le musée a pu avoir. C’est une collection scientifique. Mais concernant le Dc Maclaud, il a voulu illustrer la diversité.  Qu’il s’agisse d’un roi ou d’un agriculteur, ça n’avait pas d’importance. Il est devenu le représentant d’une région géographique. Maclaud ne s’est pas amusé à déterrer des cadavres dans les cimetières. Il est mort entre ses mains. Peut être que l’administration de l’époque lui interdisait de rendre le corps à la famille et il a décidé d’envoyer le squelette au musée. Il faut se replacer dans un contexte bien déterminé.  Il voulait montrer en quoi les africains sont différents des européens, les sénégalais eux-mêmes différents des autres  africains. On a pu ainsi traverser toute l’histoire et toute la philosophie. On peut garder la mémoire des peuples disparus grâce à leur squelette et leur moulage. Pour les ossements, il y a l’ADN. On peut retrouver la vie, la mémoire grâce au squelette. C’est une façon de garder la mémoire des peuples. Le roi Sihalabé Diatta n’a jamais été exposé au musée de l’Homme et personne ne doute de son identité et cet homme devient un témoin physique de l’histoire coloniale.

  • Le non rapatriement du corps de Sihalébé Diatta est il lié au problèmes socio politiques que connait la Casamance?

  • Dr Philippe Mennecier: En principe le problème de la France c’est que les collections  sont nationales, donc forcément c’est l’Etat qui décide. En principe ce qui est rentré dans les collections  nationales  fait partie du patrimoine de la République française. On ne peut pas le désaliéner. Mais quand ce sont des restes humains et que la personne est connue, les descendants peuvent le  réclamer et ça c’est normal. On a déjà fait des restitutions de ce genre. Donc si les descendants le réclament ou l’Etat sénégalais à mon avis, cela ne posera pas de problème et il n’y aura pas de scandale.Le scandale c’est le fait qu’il soit ici. Mais, d’après ce qu’on a compris, c’est le fait qu’il soit casamançais qui pouvait poser problème au Sénégal et la politique interne du Sénégal.

  • Dr Alain Froment: A l’ occasion d’un colloque, nous avions rencontré un chercheur sénégalais qui est historien  et à qui j’avais  raconté cette anecdote. Je lui avais dit : nous avons dans nos collections, le squelette  d’un  roi du Sénégal venant de la Casamance et dans les années 1970, une personne qui serait un descendant de ce roi est venu et a demandé de le voir et après la visite il nous a dit « gardez le parce que vous le gardez bien ». Donc je raconte ça à mon collègue sénégalais qui fut étonné que les casamançais acceptent ça.  Ce roi a résisté à la colonisation française et cela peut amener certains à dire : regardez, la Casamance avait refusé alors que certaines régions du Sénégal comme St louis ont aussitôt accepté la présence de Faidherbe  et ont accepté de devenir français et faire parti des communes françaises. Pourquoi aucunes demandes?  Jean-Pierre Ruffin, ancien ambassadeur de la France au Sénégal était mon  camarade  en médecine et c’est quelqu’un que je connais depuis plus de 35 ans. Il était lui assez soucieux pour que ce dossier aboutisse. Après son départ, l’affaire s’est arrêtée là. Mais la position du Muséum est favorable et  très claire : il y a aucun problème sur la restitution, ça correspond à notre politique, et nous ne ferons  pas d’obstruction. Le problème reste l’ignorance de l’identité de la personne qui était venue. Mais il y a des gens qui peuvent trouver le fait qu’il se trouve là comme une bonne solution. Il reste ainsi sur un terrain neutre. Il est comme dans un sépulcre et on ne le dérange pas. Mais le Muséum a une politique tout à fait claire, et si ça doit poser des problèmes politiques au Sénégal, ce n’est pas nous que ça regarde. Je peux imaginer que ça peut poser problème.

Les causes de la mort du roi Sihalébé Diatta sont encore floues et viennent allonger la liste des destins tragiques de l’histoire des rois.

  • Dr Alain Froment : Il y a un interdit chez les rois des Floups. On ne doit pas les voir manger. Ils doivent rester dans leur village et ne doivent pas franchir certaines rivières. Un jour, les français l’ont arrêté pour le transférer à Oussouye et il avait, malgré lui, transgressé certains interdits. Donc le roi Sihalébé Diatta avait décidé de refuser de s’alimenter. Il y a aussi une autre anecdote recueillie sur internet : le représentant français lui avait envoyé une lettre avec un cadeau. Et le roi avait répondu. Mais quelqu’un de son entourage avait enlevé le cadeau du roi et avait  mis des excréments à la place et lorsque le représentant colonial de la France a reçu les excréments sachant  que le problème et l’intérêt du colon était de faire rentrer des impôts locaux, il a considéré que le roi était un opposant et c’est comme ça qu’il est allé le faire arrêter et le ramener. Et l’interdit dans la coutume du roi Diatta a été brisé et il a décidé de se laisser mourir en refusant de manger et de boire. On peut penser que c’était un vieux bonhomme. Mais, en fait, c’était un jeune homme. Il avait 20 ans environ. On a regardé son squelette et on a vu que c’est quelqu’un dont les dents n’étaient pas usées. On voit qu’il était robuste, en très bon état physique d’ailleurs. Et il avait ses dents de sagesse depuis peu de temps. Donc c’est une histoire tragique sur tous les niveaux. Rapellons outre  Sihalabé Diatta, Alboury Ndiaye , roi du Djiolof  de 1875 à 1890 repose à Dosso au Niger,  le Sénégal oubli t’il son  patrimoine et ses valeureux ancêtres ?

Ibra khady Ndiaye

Correspondant à Paris

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*