De L’EXIGENCE D’UNE MÉTHODE A L’URGENCE D’UNE DIDACTIQUE POUR L’ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE

Amphitheatre ucad universite cheikh anta diopEn se montrant accueillant aux questions comme aux réponses souvent naïves ou gauches d’esprits novices, en s’efforçant d’en tirer le meilleur parti, en évitant surtout d’écarter ou de décourager par l’indifférence ou surtout par l’ironie une tentative modeste de réflexion personnelle, le professeur, en même temps qu’il donne une marque appréciée de bonté, met de la vie dans sa classe: il fait communiquer les esprits, il développe à la fois la personnalité et le sens social des élèves, il fait œuvre d’éducateur »

Louis-Roi-Boniface Attolodé

Ce n’est pas à des philosophes de formation que nous allons rappeler l’importance d’une méthode : nous tous, nous avons lu et aidé à lire Descartes. Le titre de son ouvrage Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et trouver la vérité dans les sciences est sans équivoque. Son siècle, le 17éme, est celui de la méthode. En dépit des divergences, il partageait avec ses contemporains Pascal, Spinoza, pour ne citer que ces derniers, cette idée : S’il faut chercher sans méthode mieux vaut ne pas du tout chercher.

Par ailleurs, les enseignants que nous sommes ne peuvent rester indifférents à la place de la méthode dans notre métier, celui de l’enseignant. Qu’est-ce qu’un enseignant ? C’est une personne qui, au titre de ses compétences professionnelles, guide et dirige les activités d’apprentissage des élèves visant l’acquisition de connaissances, d’attitudes et de savoirs- faire stipulés, aujourd’hui de compétences, par un programme d’étude. C’est une activité hautement complexe qui demande de grandes qualifications.

De telles responsabilités ne laissent pas de place aux tâtonnements ou à des errements. On ne doit jamais agir par hasard : Enseigner est un art, ce n’est donc pas faire n’importe quoi, n’importe comment, à n’importe quel moment, sur n’importe qui ; c’est agir avec conscience et connaissance. L’exigence d’une méthode semble donc indéniable. Olivier Reboul précise, d’ailleurs, qu’ « elle constitue un gain de temps, elle empêche les erreurs c’est-à-dire les gestes parasites » enfin ajoute-t-il, « la méthode permet de supprimer les risques ».

Ainsi, pour plus d’efficacité pédagogique et l’atteinte des objectifs, des méthodes ont été élaborées, expérimentées puis abandonnées au profit d’autres. C’est pourquoi, on parle de pédagogie au pluriel. On peut les classer sous deux ordres : celles dites traditionnelles et celles en rapport avec l’école nouvelle appelées méthodes actives.

Selon les méthodes dites traditionnelles, dont « celle dite entonnoir » la pédagogie est centrée sur le maître. On y soutenait que l’enfant est un adulte en miniature, ce qui lui manque c’est l’entraînement. Le cours magistral était le trait dominant et le maitre, « celui qui sait », l’élève «celui qui ne sait pas ».

Mais de siècle en siècle, depuis la renaissance des voix se sont élevées pour protester contre les insuffisances de la pédagogie traditionnelle. Ce sont celles d’Erasme, de Montaigne, de Rabelais surtout celle de Rousseau qui considérait qu’aucun progrès décisif ne peut être accompli aussi longtemps qu’on ne fonde pas son action sur une connaissance suffisante de la manière d’être et de penser de l’enfant.

La rénovation majeure a consisté, alors, à modifier les normes éducatives en fonction des besoins de l’enfant : ce qui est privilégié c’est l’action libre et formatrice de ce dernier. D’ailleurs, Ovide Decroly, un des penseurs de l’école nouvelle, dans sa pédagogie, insistait sur la nécessité d’adapter toute démarche pédagogique à la mentalité de chaque enfant et de chaque âge « c’est vers l’enfant que tout doit se diriger » pensait-il. Le principe d’activité est aussi largement mis en avant dans les méthodes dites actives : on part du principe que ce que l’on découvre par soi-même est quelque chose que l’on sait pour toujours. C’est pourquoi l’élève reste un apprenant, un artisan de son propre savoir, non plus un vase à remplir mais quelqu’un qu’on doit juste assister.

Aujourd’hui, s’inspirant de la psychologie, des sciences et technologies de l’éducation et de la formation on privilégie, après avoir constaté les limites de l’approche par les contenus et expérimenté l’approche par les objectifs, l’approche par les compétences. C’est une approche qui développe l’idée que l’élève apprend mieux quand il est mis en situation de production effective, quand il est vraiment impliqué dans des tâches interactives lesquelles nécessitent la mobilisation et l’intégration des acquis. Il est important de préciser, toutefois, que l’approche par les compétences ne renonce pas à la transmission des connaissances : elle s’appuie sur les connaissances mais ne se réduit pas à elles. Et, quelles que soient la méthode et l’approche envisagées, elles présentent toutes des limites, il revient donc à l’enseignant de faire preuve de créativité dans le contexte scolaire en privilégiant toujours l’interaction avec ses élèves.

En outre, les contenus que nous enseignons ne sont en soi pertinents que pour autant qu’ils permettent d’accéder à autre chose, notamment des compétences transférables en lieux autres, dans des situations extrascolaires. Malheureusement, cela n’est pas bien compris et nos pratiques dans les classes de philosophie, par exemple, trahissent ces exigences, alimentent les critiques et justifient l’image négative que nous laissons très souvent sur la discipline que nous enseignons. En fait, les griefs sont nombreux : la philosophie est la discipline qui fait le plus échouer au Bac ; si elle était la seule matière d’examen, on se retrouverait avec moins de 05% de taux de réussite à l’examen. En effet, les plus mauvaises notes sont enregistrées dans cette matière, « bête noire » des élèves.

S’il en est ainsi, c’est parce que dans notre évaluation nous sommes très exigeants et cherchons des compétences dans les copies des élèves alors que nous ne les avons pas installées durant nos pratiques de classe. Il nous arrive souvent de sanctionner un élève parce qu’il a restitué ou reproduit le cours d’un professeur mais c’est, généralement, parce qu’un terme du sujet semble s’y conformer où on ne s’est pas évertué, par l‘exemple, « de rappeler constamment aux élèves qu’on ne leur demande pas de restituer un cours mémorisé mais de réfléchir d’eux mêmes à partir d’éléments du cours ou autre compris et judicieusement utilisés aux fins de validation de leur propre argumentation »,rappelait Feu Louis-Roi-Boniface Attolodé qui fut CPN de philosophie.

Bien d’autres recommandations et exercices partant de situations-problèmes ou du vécu des élèves peuvent aider le professeur à installer des compétences du philosopher dont : exercer l’esprit critique à l’égard des idées reçues et les pensées établies ; se décentrer de son point de vue et prendre du recul ; conduire une réflexion.

Sans oublier les trois compétences de base que met en œuvre la philosophie selon Michel Tozzi : Conceptualiser, Problématiser et argumenter.

C’est le moment, d’ailleurs, de rappeler à tous les collègues les enjeux de l’évaluation : harmoniser les critères d’évaluation ; corriger les disparités et les écarts constatés dans la correction. (Canevas de correction Bac 2009). Des exigences que l’équipe pédagogique, dirigée par l’inspecteur Masseck Birane seck, chargée chaque année du canevas de correction, rappelle aux correcteurs, « invités à redoubler de vigilance car il y va du crédit de la discipline… ».

Evidemment, on nous invite surtout à taire les querelles d’école pour harmoniser les enseignements, les démarches car enseigner c’est forcément s’entendre sur des exigences minimales. Des critères pour la dissertation et le commentaire sont rappelés chaque année aux collègues convoqués pour les besoins de la correction.

Pour la dissertation, on attend de l’élève- candidat :

* Des efforts de conceptualisation et de problématisation : avoir analysé correctement les termes du sujet pour en tirer une problématique pertinente afin de donner au sujet une extension suffisante…

* Un travail d’argumentation : avoir formulé un certain nombre d’idées précises et pertinentes (et non des lieux communs ou des généralités) ; avoir intégrer des références bien commentées ; avoir progressivement élaboré une réponse à la question posée (cohérence)…

* Des efforts dans la communication : Avoir clairement posé le problème dans l’introduction ; avoir utilisé à bon escient les mots de liaison, les citations et les exemples ; avoir rédigé la dissertation dans une langue correcte et un style précis.

Pour le commentaire on attend de l’élève candidat :

* Des efforts de conceptualisation et problématisation : lire, comprendre le texte ; dégager clairement l’idée générale ; expliciter clairement les idées du texte circonscrire son analyse dans les limites du texte…

* L’argumentation va consister pour le texte : à mettre en évidence l’idée générale et sa corrélation avec les idées secondaires ; intégrer les références bien choisies et les expliquer ; avoir une attitude critique à l’égard du texte…

* Pour la communication l’élève doit dégager clairement l’idée générale ; équilibrer les différentes parties en fonction des différents aspects du problème abordé dans le texte ; rédiger le commentaire dans une langue correcte, un français qui ne gène pas la correction…

Installer ces capacités et compétences exige de la part de l’enseignant un changement de comportement : il ne sera plus seul à parler, il n’imposera pas dans sa classe une pensée toute faite sans une collaboration active de ses auditeurs.

En effet, il s’agit comme le dit si bien Jean Philippe Testefort d’initier à l’exercice de la réflexion en accompagnant la pensée dans sa prise sur le langage et dans l’organisation rationnelle de ses arguments, dispenser un cours de philosophie demande de pouvoir instaurer une aire de dialogue….

Il est vrai que l’environnement des classes, les effectifs pléthoriques ne sont pas toujours favorables aux exigences de l’approche par les compétences mais on peut toujours organiser les élèves en groupes de travail, ne serait ce que pour la prise en charge des œuvres au programme ; les inciter à faire des recherches avant d’aborder les notions en jeu du programme ; les mettre en situation de réflexion. C’est bien possible, même si nous ne disposons pas suffisamment de temps ou peut-être parce que l’on ne se préoccupe que de terminer le programme. Il est possible pour étudier un texte philosophique, par exemple, de donner du temps aux élèves (10 minutes pour lire le texte avec des consignes précises en les permettant d’échanger à deux ou en groupe avant de désigner un rapporteur pour rendre compte sur le problème philosophique du texte, la démarche argumentative de l’auteur , sa thèse, des éléments de discussions…).

En dehors de ces exigences didactiques et méthodologiques consistant à mobiliser, surtout, la pensée des élèves, les professeurs de philosophie doivent penser à problématiser les thèmes de leurs enseignements pour que les élèves se sentent concernés dans leur vécu humain et social, qu’ils perçoivent l’importance des thèmes abordés et qu’ils sentent la nécessité d’une réflexion pour s’en faire un jugement qui les engage et engage leur existence. Juste pour rappeler que dans une perspective « de didactiser » la philosophie, d’aller vers une « didactique codifiée » pour reprendre M.Elhadji Papa NdiayeBassirou, inspecteur de spécialité à l’Inspection d’Académie de Dakar, nous devons toujours penser à donner sens à nos apprentissages : ce n’est plus exclusivement les savoirs savants dits scolaires mais il s’agit plutôt de « faire tomber les murs de l’école sans les démolir ».

Autrement dit, ouvrir l’école au milieu ou précisément la mettre au service de la vie, faire en sorte que les apprenants trouvent des occasions qui mobiliseront les apprentissages antérieurs. Cette approche par les compétences « qui doit être un paradigme organisateur de la didactique de la philosophie » s’impose à nous aujourd’hui, surtout qu’on envisage dans un avenir proche à la mise à l’essai des reformes curriculaires appliquées déjà dans l’élémentaire au niveau du secondaire.

Dans tous les cas, l’enseignement de la philosophie perdrait le plus précieux de sa valeur s’il était reçu avec indifférence et passivité comme une simple matière d’examen.

Bira SALL Quartier Ndoutt Tivaouane Expert Junior, Consultant en Éducation et Formation.sallbira@yahoo.fr

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