DECLARATIONS CONTRE DE HAUTES AUTORITES Ces scandales qui ont secoué l'Etat

colonel Abdoul Aziz Ndao et Nafissatou Ngom KeitaL’administration est-elle malade du respect de la hiérarchie ou serait-elle secouée par le vent de la démocratie des agents qui l’animent ? En tout cas, certains n’hésitent pas « à asséner des vérités » perturbant tout un système.
Le colonel Abdoul Aziz Ndao, dans son livre « Pour l’honneur de la gendarmerie sénégalaise » fait des révélations fracassantes. Au-delà des accusations contre l’ancien haut commandant de la gendarmerie nationale, le colonel Ndao prolonge  la liste des agents et serviteurs qui enfoncent des autorités au plus haut sommet.

Nafi Ngom Keita, inspectrice générale d’Etat, chargée du rapport d’audit dans le dossier des chantiers de Thiès, n’a pas manqué de mettre en avant l’implication d’Abdoulaye Diop, ministre de l’Economie et des finances : «Je n’ai pas engagé sa responsabilité, c’est lui l’ordonnateur unique et principal du budget de l’Etat » avait-elle dit. Avant de balayer les arguments du ministre des Finances d’alors : « on parle de décision de versement pour justifier les transferts de fonds à Thiès. Une décision, c’est par essence un acte interne de gestion. C’est lui le ministre qui a l’argent ». Une déclaration mal vécue par l’ancien patron du ministère des Finances. Puisqu’à travers celle-ci, Nafi Ngom venait d’établir l’implication directe du financier de l’Etat dans le dossier des chantiers de Thiés.

Et un autre coup, celui du directeur général de la société nationale d’exploitation des eaux du Sénégal (Sones), Abdourahmane Diouf du parti Rewmi d’Idrissa Seck, qui lors de la journée mondiale de l’eau, alerte les autorités compétentes sur les probabilités douteuses de l’eau distribuée dans certaines localités de la banlieue. Cette mauvaise qualité de l’eau, disait-il, pouvait présenter un risque sanitaire grave pour les populations.

La police a également été secouée à travers des révélations du commissaire Cheikhna Keita, accusant le directeur général de la police d’alors, Abdoulaye Niang, d’être mêlé dans des réseaux de trafic de drogue. L’affaire a éclaboussé la police, perturbant la hiérarchie administrative qui a finalement subi des changements.

COMMUNICATION GOUVERNEMENTALE – LA STRATEGIE DE LA DENEGATION

Le pouvoir a, dans le passé, fait face à des cas où des révélations fracassantes ont par moment bouleversé l’ordre administratif, voire politique. Dans ces imprévus, les méthodes  d’intervention ont varié.
Dans l’affaire du commissaire Keita, le pouvoir a vite fait d’utiliser la voie de la négation, en mettant au-devant de la scène médiatique le  porte-parole du gouvernement, Abdoul Latif Coulibaly. « La totalité des allégations du commissaire Keita a été  démentie par le rapport d’enquête  remis au gouvernement », servait-il pour se prononcer sur l’affaire Keita qui venait d’éclabousser un corps chargé de la sécurité.

Pis, le pouvoir s’est inscrit dans le sens d’établir des fautes contre le commissaire Keita à travers des informations l’enfonçant. Très rapidement, un parfum de règlement de compte est mis en avant à l’effet de banaliser l’affaire Keita. Mais ce dernier a été sauvé par une frange de la classe politique. Ibrahima Sène, chargé des questions économiques au  parti de l’indépendance et du travail (pit),  fustigea l’attitude du porte-parole du gouvernement, Abdoul Latif Coulibaly  sur sa sortie concernant l’affaire Keita. « Puisque les procédures administratives et judiciaires ont été déclenchées, il ne devait en aucun cas commenter les rapports de Keita, à plus forte raison les qualifier. C’est une immixtion inacceptable de l’exécutif dans une affaire pendante devant le pouvoir judiciaire ».

L’Etat du Sénégal qui  s’est engagé à satisfaire les besoins en eau des populations n’a pas apprécié la déclaration du directeur général de la Société nationale d’exploitation des eaux du Sénégal (sones), remettant en cause la qualité défectueuse du liquide précieux servi dans la banlieue. Une critique à laquelle, outre le ministre de l’Hydraulique, le directeur de la Sénégalaise des eaux a  répondu. Ce dernier voulait à travers cela exercer un plein droit « le volet contrôle de l’exploitant des eaux dévolues à la Sde ». Une affaire technique entre un ministre et un directeur relevant de son département a viré aux véritables contradictions. Et le chef de l’Etat Macky Sall a tranché en faveur du ministre Oumar Guèye, en limogeant Abdourahmane Diouf.

Dans un tout autre registre, Nafi  Ngom Keita, inspectrice générale d’Etat dont la structure est rattachée à la Présidence, n’a pas subi la foudre du régime d’alors devant la gravité de ses actes. Après avoir démontré dans un entretien audio le degré d’implication du ministre des Finances, l’opinion s’attendait à des sanctions disciplinaires ou une suite judiciaire sur sa sortie. Que nenni ! Au contraire, elle sortira plus tard promue au rang de vérificatrice générale d’Etat avant d’atterrir à la tête  de l’office national de lutte contre la fraude et la corruption (Ofnac).

Aujourd’hui que le colonel Abdoul Aziz Ndao, ex-numéro 2 de la gendarmerie, dans son ouvrage « Pour l’honneur de la gendarmerie sénégalaise », donne des informations accablant Abdoulaye Fall, ancien haut commandant de la gendarmerie, en service à l’ambassade du Sénégal au Portugal, des réactions se suivent et ne se ressemblent pas. Elles vont de l’annonce de l’initiative d’instituer une commission d’enquête parlementaire à la possibilité d’une auto-saisine du Procureur sur l’affaire, en passant par une éventuelle déclaration du président de la République, Mabcky Sall sur le dossier. Peut-être, pour une gestion efficace du scandale…

LES VERITABLES RAISONS D’UNE REVOLTE

Les révélations  d’agents, de directeurs généraux, de hautes personnalités… contre leurs supérieurs ne sont pas gratuites. Derrière leurs sorties, se cachent  les failles d’un système  qu’ils s’efforcent d’exploiter.
L’appareil administratif a ses réalités dont le respect prévient les révoltes  matérialisées par des divulgations fracassantes. « Ce qui fait la particularité de l’administration, c’est la subordination. Les agents ont des droits et des devoirs parmi lesquels l’obligation de réserve qui est cette capacité à pouvoir  garder les secrets de l’administration. Or, on se rend compte qu’avec le développement de la presse, des informations sont exposées. Parce que l’autorité ne prend pas les sanctions qui s’imposent », souligne Ibrahima Diouf, Assistant à la Faculté des sciences juridiques et politiques de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. Et d’estimer qu’ « à chaque fois que quelqu’un dénature l’administration ou dit des choses inexistantes, il doit être  convoqué en conseil de discipline ».

Utiliser les canaux officiels

Même  en cas de présomption flagrante de faute, souligne M. Diouf, « le subordonné doit utiliser les canaux officiels d’information. Mais, cela ne semble pas à priori facile dans la mesure où il est difficile de bénéficier du soutien du  chef ». Et de poursuivre : « A l’instar de la gendarmerie dont les agents  ne sont pas syndiqués, beaucoup de corps (Ndr, police,) n’ont pas de structures qui portent le combat. Et souvent, l’autorité dans ce qu’elle fait, est sous la surveillance de son supérieur », confie ce fonctionnaire en service dans l’administration fiscale. C’est pourquoi, selon lui, les agents accourent vers la presse pour dénoncer les autorités impliquées personnellement dans des scandales.
Parce que le problème, fait connaitre le fonctionnaire de l’administration fiscale, est que la législation sénégalaise place l’autorité dans une position de force. Paradoxalement, selon notre interlocuteur, la volonté du chef de  faire prévaloir l’illégalité de ses actes se heurte à la résistance des subordonnés. Et cette situation conduit à des désordres. « L’agent subordonné éprouve des difficultés pour se rabattre sur son supérieur hiérarchique. Il ne peut faire aucun rapport ni des dénonciations contre son autorité. Cette dernière est protégée par l’autorité supérieure qui bénéficie des retombées du système » renseigne-t-il.

Respect de l’ordre administratif

Toutes les révélations qui ne cessent de secouer l’appareil administratif ou politique peuvent trouver solutions si certains préalables sont pris en compte. « Les agents doivent savoir les droits et les obligations. Les autorités sont tenues de prendre des sanctions nécessaires en cas de violation d’une mesure administrative. La culture de l’exemplarité doit être  développée  en permettant aux subordonnés l’utilisation des canaux officiels. Sinon, ils vont faire des déclarations hors du circuit administratif ou de l’appareil politique », souligne l’enseignant à la faculté de droit de Dakar. Ce travail, à en croire le fonctionnaire de l’administration fiscale, passera par un renforcement de la formation à travers une insistance de l’éthique  et de la déontologie dans les écoles de formation des  corps d’agents appelés à servir l’Etat.

CIRE BA

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*