Des comptoirs esclavagistes au Système Bolloré

J’ai suivi, 3h durant l’émission, «Les chemins de l’esclavage» sur ARTE et je ne peux m’empêcher de faire le lien avec “le cas Bolloré” et plus largement la gouvernance de nos présidents dans leur tendance à privilégier les entreprises françaises quand il s’agit d’exécuter des marchés publics.

Qu’on le veuille ou non, Bolloré est l’héritier direct d’un système. Celui-ci a commencé avec la production du sucre sur le continent africain et sa commercialisation en Europe. Hollandais et Portugais furent les précurseurs de ce système puis vinrent les Espagnols, les Anglais, les Français et, dans une moindre mesure, les Allemands. Donc les navigateurs de ces pays, arrivés pour chercher de l’or, découvrirent la culture de la canne et l’un de ses produits dérivés : le sucre. Ce produit fut rapidement adopté par les européens et il fallut en produire de plus en plus.

La révolte à Sao Tomé et Principé, à cause des conditions de travail dans les champs, coïncidera avec la découverte de l’Amérique. La similitude des conditions climatiques entre les deux continents permettra de transposer les produits et méthodes de culture dans ce « nouveau monde ». Il fallait de la main d’œuvre résistante aux conditions climatiques de l’Amérique et ayant le savoir-faire, d’où le commerce triangulaire.

Les piliers de ce commerce sont les navigateurs, armateurs et les banques. Il faut bien comprendre que l’esclavage n’est qu’une question économique et  que les aspects religieux, raciaux ou de civilisation ne sont que les voies et moyens pour légitimer une situation de rente à travers la mise à disposition gratuite des composantes de l’activité : la terre, les ressources minières et la main d’œuvre.

Les Européens imposèrent des lois fixant les règles de cet ancêtre de l’organisation mondiale du commerce. Ils ont pu s’assurer que leur domination du monde était la loi et que remettre en question cet état de fait faisait de vous un rebelle ou un terroriste à éliminer. Durant quatre siècles l’Europe a ainsi été construite avec les retombées financières de ce système.

Quand l’esclavage fut «aboli», la colonisation prit le relais. Il n’était plus question de déplacer des millions de gens d’Afrique pour travailler les plantations de canne en Amérique mais plutôt de codifier l’exploitation et la mainmise sur les ressources du continent africain. Cela dura plus d’un siècle avant que souffle le vent des indépendances.

Pour la plupart des pays colonisés par la France cette étape fut une totale utopie car ils étaient loin de disposer des leviers économiques pour bâtir des états réellement indépendants. Et, de fait, le modèle économique colonial basé sur l’exploitation des ressources des pays africains à des coûts très faibles pour alimenter les industries européennes et la revente des produits transformés à des prix élevés à ces mêmes zones d’influence continua à être la règle.

La diplomatie, appelée coopération bilatérale ou réseaux France-Afrique, créa des circuits presque mafieux et l’installation de gouvernements permettant d’assurer la pérennisation de ce système assurément déséquilibré. On retrace les mécanismes de la pure Françafrique :

conseils politiques ou comment conserver le pouvoir en laissant croire qu’on est en démocratie ;
intérêts économiques à octroyer ou préserver ;
prévarication au sens primaire : grave manquement d’un homme d’État aux devoirs de sa charge (abus d’autorité, détournement de fonds publics, concussion) ;
diplomatie parallèle où des agents inconnus rattachés à la présidence ont plus de pouvoir que les ministres ou ambassadeurs ;
services entre amis peu soucieux de l’intérêt public et des règles de fonctionnement normal d’un état.

Il est clair que Bolloré, Sénac, Mimran et autres PDG de Total s’inscrivent dans la continuité de ce système d’exploitation économique. A titre d’exemple, le groupe Bolloré pèse 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaire et gère 17 terminaux à conteneurs dans la zone francophone.

Il s’agit souvent de chef d’entreprises qui sont présents en Afrique depuis longtemps et même sur des générations et qui ont tissés des réseaux « d’amis » qui sont leurs relais sur place et défendent leurs intérêts dans les méandres des administrations et au plus haut niveau des centres de décisions en Afrique comme en France.

Au fil du temps, ils n’ont plus eu besoin d’intermédiaires, si ce n’est pour donner le change ; ils utilisent leur puissance financière pour s’assurer que les dirigeants et les décideurs ne seront pas des menaces pour leurs entreprises. Ce lobbying a souvent conduit à troubler les règles démocratiques dans les pays africains où les chefs d’état sont prêts à tout pour conserver leur pouvoir. On se souvient de l’élection de Alpha Condé en Guinée en 2010 qui, arrivé en deuxième position au premier tour avec 18% (contre 41% pour Cellou Dalein Diallo), se retrouvera, après deux mois de contestation des conditions de vote, miraculeusement élu au deuxième tour avec presque 53% des voix.

Aujourd’hui, les raisons évoquées par la justice pour mettre en examen de M. Bolloré ne surprennent  guère les guinéens ; ils ont assisté impuissants à l’octroi dès 2011 et sans appel d’offre de la concession du terminal à conteneurs par décret présidentiel à son «ami Bolloré» et le délogement par l’armée des employés de Necotrans, autre prédateur.

Au Sénégal, on est troublé par l’octroi de contrat de concessions pétrolifères à Total sur fond de démission du ministre de l’Énergie ; et on se demande quel cadeau recevra le président de la République en échange d’une telle faveur.

Ainsi vont les pays africains devenus indépendants sans avoir pris le temps de créer leur propre modèle imprégné de leurs cultures ancestrales et sans remettre en question les mécanismes de ce long compagnonnage qui débuta avec l’esclavage et qui perpétue un système dont on est sûr qu’il conduira leurs sociétés au chao.

Mme DIOP Blondin née Ndèye Fatou NDIAYE

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