DES ORGANES PLUS QUE VITAUX

Des reins, chaque individu en a deux. Ils sont situés de chaque côté de la colonne vertébrale. Dans la partie postérieure de l’abdomen, en arrière du péritoine, la membrane qui recouvre l’estomac, le foie, la rate et l’intestin. Ce sont des organes en forme de haricot. Ils pèsent en tout «environ 160 grammes, mesurent 12 centimètres (cm) de longueur, six cm de largeur et trois cm d’épaisseur», renseigne un document de l’Association sénégalaise des hémodialysés et insuffisants rénaux.

Document réalisé par une équipe pluridisciplinaire qui compte des néphrologues, spécialistes qui prennent en charge les insuffisants rénaux. Chaque rein est constitué d’un million de canaux juxtaposés, appelés néphrons. Le néphron comprend un glomérule, filtre très fin, et un tubule. Le nombre de néphrons est fixe à la naissance. Un néphron détruit est perdu à jamais.

Pourtant, les reins jouent un rôle indispensable pour la vie. Ils nettoient le sang en filtrant les déchets produits par l’organisme. Chaque jour, les deux reins filtrent «200 litres de sang» alors que nous n’avons que cinq litres de sang. Ce qui veut dire que les cinq litres passent dans un tuyau, l’aorte, entrent dans les reins pour être filtrés avant de ressortir par un autre tuyau, la veine, explique le professeur Abdou Niang, néphrologue à l’hôpital Aristide Le Dantec. Après ce filtrage, tous les déchets sont acheminés dans des tubes, les uretères. Ils arrivent ensuite dans la vessie pour enfin être urinés.

Avec cette production d’urine, les reins maintiennent «l’équilibre hydrique de l’organisme». C’est le glomérule qui retient les globules rouges et les protéines mais laisse passer les petites molécules (glucose, créatinine…), les électrolytes (calcium, potassium…) et l’eau. Ces éléments forment l’urine primitive et subissent des transformations, à l’intérieur du tubule, pour donner l’urine définitive. Dans les 24 heures, on urine donc deux litres de déchets. Les 198 litres qui restent des 200 litres de sang filtrés retournent dans l’organisme. Les reins régulent en même temps la teneur du sang en certains éléments chimiques tels que le potassium et le sodium. Ils permettent également l’élimination de divers acides.

L’autre fonction importante des reins, c’est la sécrétion d’hormones. Il y a l’érythropoïétine (Epo), l’hormone qui permet à la moelle osseuse de produire des globules rouges en quantité suffisante «pour véhiculer le sang dans l’organisme». Une autre hormone : la vitamine D qui permet l’absorption du calcium. Ce qui garantit «le bon état et la robustesse» des os. Il y a une troisième hormone qui est la rénine. Cette hormone participe à la «régulation» de la pression artérielle. Légende : Conçus sous forme de haricot, les reins pèsent en tout «environ 160 grammes».

SURVENUE D’UNE INSUFFISANCE RENALE

Au commencement, une maladie rénale non détectée L’arme secrète contre l’insuffisance rénale, c’est peut-être le dépistage précoce. Mais le professeur Abdou Niang apporte une précision. Quand on parle de dépistage, c’est plus pour détecter une maladie rénale que pour signaler une insuffisance rénale. La présence d’albumine dans les urines veut dire que la personne a «probablement» une maladie rénale. On n’est pas encore au stade d’insuffisance rénale. Selon le professeur, on peut vivre avec une maladie rénale pendant «vingt ans», sans avoir une insuffisance rénale. C’est-à-dire que les néphrons ont un trouble de fonctionnement mais ils fonctionnement quand même. Quand le néphron est attaqué par le diabète, par l’hypertension artérielle ou par d’autres maladies, la membrane de filtration est trouée.

Au début donc d’une maladie rénale, ce sont les globules rouges, les globules blancs et les protéines contenus dans le sang qui franchissent le filtre. La présence de protéines dans les urines peut être détectée très tôt. On fait un dosage de la protéinurie avec des bandelettes ou une analyse d’urines au laboratoire. Quand les éléments commencent à franchir le filtre, on ne sent aucune douleur, soutient le néphrologue. C’est quand il y a beaucoup de protéines dans les urines que la personne «commence à gonfler».

Ce qui explique l’apparition, très tôt, d’œdèmes dans le cas des maladies rénales. Mais cela peut passer inaperçu, précise le professeur. Et le néphron, à force de laisser passer les protéines, finit par être détruit. Les autres néphrons seront détruits progressivement. C’est quand 500 mille néphrons ou plus sont détruits que l’insuffisance rénale commence à se manifester. Le néphrologue est catégorique : «Quand on parle d’insuffisance rénale, cela veut dire que les carottes sont déjà cuites».

SYMPTOMES DE LA MALADIE

Souvent aucun au début L’insuffisance rénale est une maladie qui ne se signale pas toujours très tôt. Sans le dépistage, on peut ne rien remarquer. Les signes apparaissent, en général, tardivement. Un document de l’Association sénégalaise des hémodialysés et des insuffisants rénaux (Ashir), préparé par des spécialistes de la maladie, donne quelques symptômes. Il y a une «grande fatigue» du fait de l’anémie, des troubles digestifs comme «la perte d’appétit, le dégoût pour la viande, des nausées et des vomissements» et l’amaigrissement. On a des crampes, des démangeaisons «parfois intenses» et des troubles de sommeil. Ces signes, une fois constatés, révèlent que la maladie s’est déjà installée. La personne est atteinte d’insuffisance rénale. La maladie a, déjà, gagné du terrain et les dégâts sont irréversibles.

Les quelques signes qui peuvent renseigner d’un début d’insuffisance rénale sont le ressentiment progressif d’une «fatigue excessive» à l’effort, un manque d’appétit et l’envie de se soulager d’un besoin «plusieurs fois» par nuit. Une hypertension artérielle et/ou des œdèmes peuvent aussi se signaler au début de la maladie. Mais, parfois, tous ces symptômes n’apparaissent pas. Il y a un fait qui peut expliquer cette invisibilité de la maladie. Majoritairement, les maladies qui détruisent les reins ont toujours pour cible les deux reins. Mais il peut arriver qu’un seul rein soit malade, voire détruit. Pour ce cas de figure, «il n’y a habituellement pas de signes cliniques ou biologiques» évoquant une insuffisance rénale. C’est parce que l’autre rein, pas malade, peut compenser le dysfonctionnement du rein malade.

INSUFFISANT RENAL

Un malade à vie La perte de la fonction rénale crée un handicap que le malade traine toute sa vie. La dialyse ne guérit pas et la greffe ne signifie pas la fin du traitement. Avec son greffon, la personne retrouve une fonction rénale normale mais elle continue à prendre des médicaments, des anti-rejets, puisqu’il y a «toujours une différence sur le plan génétique même si le donneur et le receveur sont du même père et de la même mère», explique le professeur Abdou Niang. Il n’y a que les vrais jumeaux qui peuvent se passer d’anti-rejets «parce qu’ils ont la même carte d’identité génétique».

Les globules blancs reconnaissent les différences génétiques. L’organisme reconnaît donc que le rein greffé ne lui appartient pas et le rejette. C’est pour éviter le rejet du rein greffé qu’on exige d’ailleurs que le donneur de l’organe et le receveur aient des liens de parenté. Premièrement : il y a la compatibilité. La mère, par exemple, a «forcément» donné à son enfant «la moitié» de son patrimoine génétique, selon le néphrologue. Le risque de rejet est moindre.

Les anti-rejets, qui sont des immunosuppresseurs, aveuglent le système immunitaire de sorte que l’organisme reconnaisse l’organe greffé comme un organe lui appartenant. Il va le confondre avec l’organe original. Deuxièmement : avec deux personnes apparentées, on s’assure qu’il n’y a pas de commerce parce que «l’organe humain ne doit pas être vendu», défend le professeur Niang. Le néphrologue attire tout de même l’attention sur un fait : Quand on a une insuffisance rénale, on est certes «un malade à vie», mais il n’est pas dit que les personnes qui ne souffrent pas de la maladie ont une espérance de vie supérieure à celle des malades.

C’est pour dire que «maladie chronique ne veut pas dire maladie mortelle». Certaines personnes peuvent vivre pendant «quarante ans» avec la dialyse et d’autres pendant «vingt-cinq ans» avec le greffon. L’autre précision du spécialiste, c’est que cette situation de malade à vie «n’est pas spécifique» aux insuffisants rénaux. Les hypertendus sont hypertendus à vie. Les diabétiques également sont diabétiques à vie. Tous prennent des médicaments toute leur vie.

GREFFE DE REIN

Nouveau cheval de bataille Dans le corps médical et chez les malades, le vœu est le même. C’est la greffe de reins aux insuffisants rénaux. L’Association sénégalaise des hémodialysés et des insuffisants rénaux (Ashir) se bat pour sa pratique dans notre pays. Les spécialistes la considèrent comme le véritable traitement. Le Sénégal dispose des ressources humaines pour faire la transplantation, assure le professeur Abdou Niang. Son argumentation : les néphrologues sénégalais ont été formés «dans les mêmes conditions» que leurs collègues étrangers. Mais il y a un préalable. Il faut relever le plateau technique des hôpitaux pour permettre aux spécialistes de réaliser des greffes.

L’autre condition à remplir pour faire la transplantation, c’est le vote d’une loi pour réglementer la pratique. La greffe est une affaire «très sérieuse parce qu’on enlève un organe chez un individu pour le transplanter chez un autre individu», explique le professeur Abdou Niang. La loi évite aussi «des risques de commercialisation et de trafics» d’organes. Selon le président de l’Ashir, le projet de loi est déjà soumis au gouvernement et sera présenté «incessamment» à l’Assemblée nationale pour le vote de la loi. Mamadou Dieng est convaincu que les centres de dialyse ne sont pas la solution «parce qu’ils sont coûteux pour l’Etat». Légende Photo 2 : La greffe de reins est considérée par les spécialistes comme le véritable traitement.

TRANSPLANTATION D’UN REIN

Les organes détruits ne bougent pas Quand un insuffisant rénal bénéficie d’un don d’organe, cela veut dire que son nouveau rein va désormais jouer le rôle des deux reins détruits. Mais cela ne signifie pas qu’on enlève ces reins pour greffer à leur place le nouveau rein. «Rien ne s’enlève», précise le professeur Niang.

Le rein, prélevé sur un donneur, en état de mort cérébrale ou sur un donneur vivant, est placé sous la peau. Il est même «palpable», renseigne le néphrologue. Il est branché à l’aorte qui amène le sang, à la veine qui ramène le sang et à la vessie qui achemine les urines. C’est donc juste la place qui change, mais le rôle reste le même. Le patient est libéré de la dialyse. Son organisme retrouve sa fonction rénale normale. La seule différence avec les reins, c’est que le rein transplanté impose, «sans interruption», la prise de médicaments pour éviter le rejet.

COUT DE LA GREFFE

Juste le prix d’une année de dialyse L’avantage de la greffe est que la personne retrouve une fonction rénale normale, grâce au rein greffé qui assure le rôle des reins détruits. Mais ce n’est pas le seul avantage. La greffe présente un énorme gain financier. La facture s’élève à «25 millions de Fcfa en Inde ou en Tunisie et peut atteindre les 50 millions» en France, renseigne le professeur Abdou Niang. Mais quand la greffe est faite sur place, la facture est beaucoup moins salée. Il n’y a que la transplantation et le traitement qui sont payés ; et le prix tourne «autour de 10 millions», informe le néphrologue. C’est presque le coût d’un traitement d’une année pour un malade dialysé. Et, selon le spécialiste, à partir de la deuxième année, un malade greffé n’a «à peu près besoin que de 250 mille Fcfa» pour acheter ses médicaments et assurer le suivi.

LA MALADIE EN CHIFFRES Neuf centres, moins de 20 néphrologues, près de 450 patients en dialyse Seuls neufs Sénégalais ont, jusqu’à présent, bénéficié d’une greffe rénale, selon le professeur Abdou Niang qui cite une thèse portant sur l’insuffisance rénale. Ces porteurs de reins greffés ont fait la transplantation à l’extérieur, puisque notre pays ne pratique pas encore la greffe. Seule la dialyse est donc pratiquée dans les centres ; et le Sénégal ne dispose que de neuf centres de dialyse.

«Insuffisants» pour prendre en charge «près de 450 malades en dialyse», apprécie le néphrologue. 450 malades traités par «moins de 20 néphrologues». Un nombre «très faible» également. Le spécialiste fait une petite comparaison entre le Sénégal et la Tunisie. Les deux pays ont à peu près le même nombre d’habitants. Le Tunisie compte «10 mille malades» d’insuffisance rénale sous dialyse mais dispose de «120 centres de dialyse» et près de «150 néphrologues» qui soignent les malades. Ce pays a commencé la greffe rénale en 1984 et on y fait «une cinquantaine de greffes chaque année». Pour le professeur, l’avancée de la Tunisie dans la prise en charge des insuffisants rénaux, montre que la formation de néphrologues et le relèvement des plateaux techniques sont plus que urgents.

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