Dix grandes figures du rap sénégalais depuis 30 ans

Plusieurs évènements seront organisés durant toute l’année 2018 pour marquer “30 ans de hip hop Galsen” (Galsen, Sénégal en verlan) à l’initiative de l’association Africulturban, dédiée aux cultures urbaines. L’occasion pour RFI Musique de faire un point sur les personnalités qui ont marqué ce courant musical pendant 3 décennies.

Le 10 février prochain, “La Grande Nuit du Rap” doit rassembler sur scène à Dakar Matador, la fine fleur du genre, Nix, Keur Gui, Hardcore Side, et Fukk N Kukk, une affiche mêlant pionniers, seniors et jeunes groupes, comme l’indique Amadou Fall Ba, 36 ans, coordonnateur d’Africulturban.

Quand vous interrogez les mélomanes au Sénégal sur les plus grandes figures du hip hop dans le pays, certains noms sont régulièrement évoqués. Les acteurs du secteur, eux, en citent d’autres, plus ou moins connus du grand public, qualifiés d'”incontournables” par Keyti, rappeur respecté dans son pays et à l’étranger. Sélection de personnalités ayant marqué le mouvement au Sénégal.

Les figures les plus citées

Pour Keyti, “il y a clairement 2 ou 3 générations qui ont été façonnées” par quatre groupes : PBS, Daara J, Pee Froiss et Rapadio, qui “ont eu des impacts différents, mais ont tous donné une direction et permis une redéfinition de l’identité du rap sénégalais.”

PBS (Positive Black Soul)

Créé en 1989 par DJ Awadi (Didier Awadi) et Duggy-Tee (Amadou Barry), ce groupe est considéré par beaucoup comme le “possee” précurseur, avec un mot d’ordre devenu célèbre : “Boul falé” (“Ne t’occupe pas”, en wolof), invitant alors les jeunes à ne pas compter sur les politiciens et à se prendre eux-mêmes en charge. Au fil des ans, il a vu ses rangs grossir de nouveaux membres puis se dégarnir, tout en permettant au duo initial de mener des carrières solos. Awadi et Duggy-Tee sont remontés ensemble sur scène en décembre 2014 à Dakar pour célébrer les 25 ans d’existence de PBS. “Je ne suis pas sûr que le rap serait là aujourd’hui sans PBS. Pour moi, c’est un patrimoine”, dit M. Ba.

Rapadio

Fondé notamment par Keyti (Cheikh Sène), Kool Kock 6 (Babacar Diagne), Bibson puis Iba, ce groupe était considéré comme faisant partie de la mouvance “hardcore”, tranchant par ses textes et la qualité de son écriture sans concession avec d’autres collectifs existant au même moment, mais Rapadio aujourd’hui n’existe plus.

Pee-Froiss 

Créé en 1993 notamment par Xuman (Makhtar Fall), Daddy Bibson et DJ Gee Bayss (Georges Martin Lopis), il a été rejoint par d’autres et était aussi réputé pour son rap engagé et virulent. Le groupe a disparu de la scène sénégalaise.

Daara J / Daara J Family

Lancé en 1992 par Faada Freddy (Abdou Fatah Seck), Ndongo D (Mamadou Lamine Seck) et Lord Alajiman (El Hadji Mansour Jacques Sagna) ainsi que par DJ Makhtar (ou Makhou, Makhtar Diop), c’est aujourd’hui un duo rebaptisé Daara J Family depuis le départ de Lord Alajiman. DJ Makhtar quant à lui, est décédé en 2007. Faada Freddy et Ndongo D demeurent dans le groupe, qui se produit au Sénégal et à l’étranger dans des concerts très attendus. Faada Freddy mène parallèlement une carrière solo et a été encensé notamment par la critique avec son album Gospel Journey. Ndongo D prépare la sortie de son premier album solo.

Wa BMG 44

Formé en 1992, ce groupe a été baptisé d’après les initiales de ses fondateurs : B de Babacar Niang (alias Matador), M de Makhtar le Kagoulard et G de Omar Gaye, avec “44” comme référence à 1944, année du massacre de tirailleurs sénégalais par des soldats français à Thiaroye, leur quartier en banlieue de Dakar, selon les explications de les propose de Matador à l’artiste et cinéaste Fatou Kandé Senghor dans “Wala Bok – Une histoire orale du hip hop au Sénégal” (Editions Amalion, 2015), une anthologie sur le mouvement. Le sigle BMG s’est ensuite décliné en plusieurs interprétations, au gré des arrivées de nouveaux membres dans ce collectif, porte-drapeau de la banlieue dakaroise. Le groupe existe, mais semble reposer aujourd’hui sur les épaules de Matador.

Dip Doundou Guiss

Qualifié de prodige, Dip Doundou Guiss (Dominique Preira), 26 ans, est l’un des rappeurs les plus “audacieux” de ces dernières années, commente Samba Badji, journaliste familier du milieu hip hop Galsen. “À l’instar des pionniers, il redéfinit la place du rappeur dans la société sénégalaise. Au niveau artistique, il a un apport indéniable qui est en train de ‘libérer’ le rap auparavant tenu à certaines règles prédéfinies (‘vrai rap’ contre ‘rap commercial’)”, estime Keyti.

Par ailleurs, Keyti et Ndongo D sont individuellement cités par beaucoup de mélomanes et connaisseurs du hip hop Galsen comme des virtuoses de l’écriture. “Ils sont très bons en texte. Ndongo D a un verbe artistique. Keyti a une immense culture et une plume extraordinaire”, assure Samba Badji.

Les figures dans l’ombre

Keyti rapporte aussi que certains acteurs du mouvement oeuvrent dans l’ombre, mais ont été ou sont encore essentiels au développement du hip hop au Sénégal. Des “incontournables” selon lui.

Safouane Pindra, producteur, promoteur de festivals. “Il a été l’un des premiers” dans son domaine, “Aujourd’hui son catalogue s’est diversifié.” “Il a initié les Hip Hop Awards en 2001 et dirige le Festival Yàkaar (Espoir), plateforme de découverte de nouveaux talents.”

Michael Soumah, animateur de radio, musicien. “Il a été l’un des premiers du monde médiatique à donner une vraie plateforme d’expression au rap à ses débuts.”

Ama Diop, producteur, musicien. “La plupart des albums (de rappeurs sénégalais) de 2000 à 2010 a été enregistrée dans son studio, Waliyane, entre la Médina et Fass (quartiers populaires de Dakar, NDLR). Ses productions ont aidé le rap sénégalais à avoir des compositions beaucoup plus complexes musicalement.”

Ina Thiam, photographe, promotrice de festival. “Elle fait partie des rares femmes très actives dans le hip-hop sénégalais. Depuis des années, elle fait un travail d’archivage extraordinaire”. Elle est entre autres “la créatrice de Urban Woman Week, un festival dédié aux femmes du hip hop”.

Le rap, genre majeur et trentenaire inventif au Sénégal

Perçu à ses débuts au Sénégal comme éphémère lubie d’une jeunesse plutôt favorisée ou effet de mode venu de l’Occident, le hip hop s’y est mué en mouvement d’expression sociale et politique. Et le rap – une de ses composantes avec le dee-jaying, le break dance, le graffiti et le beatboxing – s’est imposé depuis des années comme le deuxième genre musical après le très percussif mbalax.

“En 1984-1985 au moins, il y avait les prémisses de ce qu’on peut appeler ‘hip hop’ au Sénégal, notamment la danse, même si tous les éléments n’étaient pas réunis, mais on a pris 1988” comme point de départ pour faire un bilan “parce que c’est une année symbolique par rapport à ce qui lie le hip hop à la politique et plus ou moins au social”, affirme Amadou Fall Ba, 36 ans, coordonnateur de l’association Africulturban qui organise pendant un an plusieurs activités marquant “30 ans de hip hop Galsen” (au Sénégal, NDLR).

Alioune Niang, enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger (UGB) de Saint-Louis qui a consacré plusieurs travaux au sujet, précise : “Le hip hop est quelque chose d’assez large, qui englobe le rap. Au Sénégal, le mouvement hip hop a commencé avec la danse, au milieu des années 1980. Les premiers rappeurs ont tous commencé par la danse : Awadi, Duggy-Tee, Matador…”

Cependant, 1988, qui fut marquée par une série de contestations et décrétée année blanche (invalidée pour les élèves et étudiants), “a eu un effet démultiplicateur sur le mouvement. C’est là où on commence vraiment à parler un peu de rap. Parce qu’une bonne partie des jeunes qui traîne dans la rue, faute d’occupations, va s’emparer de cette musique venue d’ailleurs”, explique M. Niang. “Ça commence comme une mode avant de muer petit à petit vers un mouvement qui fera davantage attention à l’expression sociale et politique”, et qui entame au début des années 1990 “une sorte de sénégalisation”.

Le hip hop influence “presque tout”

Finies, les copies ou imitations américaines ou françaises, les textes évoquent désormais les réalités locales, sont écrits dans les langues locales et trouvent écho auprès d’un public plus grand. Arrivent ensuite les contrats d’édition, de production ou de tournée qui font jeter un nouveau regard sur le mouvement. L’apparition de médias privés et indépendants accroît son audience, sa visibilité. Et les clashes, inévitables, permettent de poser le débat sur le rôle des rappeurs dans la société.

Aujourd’hui, les uns dénoncent, critiquent ; les autres s’inscrivent dans la détente, le divertissement ; d’autres encore s’activent comme une entreprise. On allie désormais sans complexe information et divertissement, ou éducation et divertissement, à l’instar de Keyti, ex-membre du défunt groupe Rapadio, et Xuman, ex-membre du défunt groupe Pee-Froiss, qui ont lancé en 2013 “Le journal télévisé rappé”. Leur chaîne YouTube compte quelque 77.000 abonnés, et leurs éditions, présentées en français et en wolof, sont vues par des centaines de milliers de téléspectateurs et internautes.

Au Sénégal, le hip hop “ne se contente pas simplement d’exister, car il se réinvente aussi au fil des ans, dans sa forme, mais aussi le fond”, estime Keyti, interrogé par RFI Musique. En dépit de “difficultés assez importantes comme la formation ou la structuration”, le hip hop Galsen “a quand même réussi à créer son marché et le rap reste le deuxième genre musical au Sénégal depuis des décennies maintenant”, derrière le mbalax. Aucune estimation du poids de l’un et l’autre n’a pu être obtenue dans l’immédiat.

“On nous considérait comme un mouvement éphémère en 1988, aujourd’hui, on est là. Le hip hop influence les jeunes, la politique, la mode, tout dans ce pays presque. La population se l’est approprié, je trouve ça très positif”, se félicite Amadou Fall Ba, d’Africulturban, considération que le chiffre régulièrement avancé d’environ 3.000 groupes de rap ou rappeurs au Sénégal était “une estimation raisonnable”.

Auteur: Coumba Sylla – RFI

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