Droits de l’homme : l’Arabie saoudite expulse l’ambassadeur du Canada pour « ingérence »

Saudi Foreign Minister Adel al-Jubeir answers a question at a press conference during the 8th Ministerial Meeting of China-Arab States Cooperation Forum at the Great Hall of the People in Beijing on July 10, 2018. China will provide Arab states with 20 billion USD in loans for economic development, President Xi Jinping told top Arab officials on July 10, as Beijing seeks to build its influence in the Middle East and Africa. / AFP / WANG ZHAO

Riyad a également décidé le gel de ses relations commerciales avec Ottawa, qui avait réclamé la libération de militantes et militants des droits des femmes.

L’Arabie saoudite a annoncé lundi 6 août qu’elle avait décidé d’expulser l’ambassadeur du Canada à Riyad et de rappeler son propre ambassadeur à Ottawa après une « ingérence » commise, selon elle, par le Canada dans ses affaires intérieures. Les mesures décidées comprennent également le gel des relations commerciales avec le Canada.

Elles interviennent à la suite d’un appel de l’ambassade du Canada à la libération immédiate de militants des droits de l’homme emprisonnés dans le royaume. Celui-ci « n’acceptera d’aucun pays des diktats imposés », a déclaré le ministère des affaires étrangères saoudien sur Twitter.

#Statement | KSA through its history has not and will not accept any form of interfering in the internal affairs of… https://t.co/fhJ9wniPlj

Le diplomate canadien dispose de 24 heures pour quitter le pays.

Nouvelle vague d’arrestations

L’ambassade canadienne s’était dite « gravement préoccupée » par une nouvelle vague d’arrestations de militants des droits de l’homme en Arabie saoudite.

« Nous appelons les autorités saoudiennes à les libérer immédiatement ainsi que tous les autres activistes pacifiques des #droitsdel’homme », avait déclaré la représentation diplomatique vendredi dans un communiqué publié en anglais et en arabe sur Twitter.

Canada is gravely concerned about additional arrests of civil society and women’s rights activists in #SaudiArabia,… https://t.co/ZXK78Ak8it

Le ministère des affaires étrangères saoudien a exprimé sa réprobation concernant la formulation de ce texte : « Il est très regrettable que les mots libération immédiate figurent dans le communiqué canadien. C’est inacceptable dans les relations entre deux pays. »

Samar Badawi, une militante de l’égalité entre hommes et femmes, a été arrêtée la semaine dernière avec sa collègue Nassima Al-Sadah. Samar Badawi est la récipiendaire du Prix international du courage féminin 2012 décerné par le département d’Etat américain.

Deux femmes militantes

Elle a fait campagne pour la libération de son frère, Raif Badawi, un blogueur dissident, et de Walid Abou Al-Khair, son ancien mari. Ensaf Haidar, la femme de Raif Badawi, est par ailleurs récemment devenue une citoyenne canadienne.

Raef Badawi, héraut de la liberté en Arabie saoudite

Le blogueur saoudien avait été condamné à dix ans de prison et 1 000 coups de fouet pour « injures envers l’islam ». Le prix Sakharov, décerné par le Parlement européen, vient de lui être remis par l’intermédiaire de son épouse.

Comme Mme Badawi, Nassima Al-Sadah est une opposante de longue date au système de tutelle de l’Arabie saoudite, qui met la femme sous l’autorité de l’homme quand il s’agit d’étudier, de voyager ou de se marier.

Elles sont « les plus récentes victimes d’une campagne de répression sans précédent du gouvernement » saoudien, avait déclaré mercredi l’association de défense des droits de l’homme Human Rights Watch.

Ces arrestations sont intervenues quelques semaines après celles d’une dizaine de militantes des droits des femmes qui ont été accusées de porter atteinte à la sécurité nationale et de collaborer avec les ennemis de l’Etat. Certaines ont été relâchées depuis.

C’est une vidéo volée, filmée par un trou de souris, entre l’épaule d’un spectateur et la nuque d’un autre (voir ci-dessous). Elle montre un homme de dos, en chemise blanche et pantalon noir, en train de se faire battre par un policier, au milieu d’un attroupement. La scène se déroule devant une mosquée de Djedda, sur la côte ouest de l’Arabie saoudite, au mois de janvier 2015. « Il parlait d’Allah et du Prophète », commente une voix d’homme. « Il aurait dû être décapité », poursuit une autre.

L'élan de mobilisation internationale en faveur de Raef Badawi (ici à Rome) a, pour le moment, empêché la poursuite des séances de flagellation.

Le châtiment est administré à l’aide d’un bâton effilé, semblable à une baguette mais en plus long, qui vise d’abord les jambes puis le dos du condamné. Vingt, trente, quarante… Les coups pleuvent en faisant un petit bruit sec. Au cinquantième, la bastonnade se termine sous les applaudissements de la foule. Elle a duré quarante secondes. L’homme à la chemise blanche est resté debout pendant toute la séance.

Libre-penseur, animateur d’un forum en ligne

Il s’appelle Raef Badawi. Ce libre-penseur de 31 ans, animateur d’un forum de débat en ligne, a été condamné en mai 2014 à dix ans de prison et à 1 000 coups de fouet, distribués en vingt séances de 50 coups chacune : la vidéo a été prise lors de la première.

Sur son site de discussion, Free Saudi Liberals (Libérez les Saoudiens libéraux), l’impertinent Raef tournait en dérision la Mouttawa, la police religieuse, et publiait des affirmations aussi subversives que « musulmans, chrétiens, juifs et athées sont tous égaux ». De quoi nourrir une condamnation pour « insultes envers l’islam » dans le pays des deux mosquées sacrées (La Mecque et Médine), où l’islam wahhabite, ultrarigoriste, ne souffre aucune contestation.

Depuis ce verdict et, surtout, depuis la sinistre vidéo du 9 janvier, les appels à la clémence se multiplient. A chacun son style. Les capitales occidentales, dont certaines entretiennent des relations très étroites avec le royaume saoudien, s’expriment avec parcimonie, à mots choisis, en privilégiant les démarches discrètes aux déclarations fracassantes. C’est le cas de Paris, qui a fait des pétrodollars saoudiens la cible de prédilection de sa diplomatie économique.

Raef Badaoui « n’a fait qu’user de son droit à la liberté d’expression. Il a comblé une lacune dans son pays concernant la liberté de la presse », a déclaré le président du Parlement, Martin Schulz lors de la remise du prix Sakharov, mercredi 16 décembre à Strasbourg. Sa femme Ensaf Haidar a reçu le prix en son nom.

Les militants de la société civile et les organisations de défense des droits de l’homme n’ont pas ces pudeurs. Sur Internet, un immense élan de solidarité est né. En l’espace de quelques mois, le blogueur emprisonné a reçu pas moins de sept prix pour la liberté d’expression, dont le plus prestigieux d’entre eux, le prix Sakharov, décerné par le Parlement européen. Un parlementaire norvégien a même proposé de lui remettre le prix Nobel de la paix, en même temps qu’à son avocat, Waleed Abou Al-Kheir, autre critique du clergé wahhabite, également emprisonné.

Lire aussi   Samar Badawi, l’effrontée de l’Arabie saoudite

Une mobilisation qui a porté ses fruits : la seconde séance de flagellation a été repoussée sine die au motif que l’état de santé de Raef Badawi ne le permettait pas. Un prétexte destiné à dissimuler la reculade du royaume. Le roi Salman, arrivé au pouvoir au début de l’année, répugnait visiblement à entacher le début de son règne par un scandale international.

Mais sur le fond, Riyad n’a pas fléchi. En juin la Cour suprême saoudienne, saisie par les défenseurs du jeune homme, a confirmé la peine initiale. Le mois de Ramadan, propice aux pardons, s’est achevé mi-juillet sans la moindre avancée. A tout moment, les coups de trique peuvent donc recommencer.

Dans les cercles dirigeants saoudiens, la mobilisation des Occidentaux en faveur de Badawi provoque des réactions presque aussi épidermiques que celle concernant l’interdiction faite aux femmes de conduire. Le royaume rejette avec un agacement croissant ce qu’il considère comme une « ingérence dans ses affaires intérieures ».

.@Europarl_EN awarding #SakharovPrize to @raif_badawi exposes EU silence on #Saudi human rights abuses https://t.co/UpWjTQmQYT #FreeRaif

Le Prix Sakharov décerné par le Parlement européen à Raef Badawi met en lumière le silence de la Communauté européenne sur le problème des droits de l’homme en Arabie saoudite, dénonce ce tweet d’Amnesty International, le 16 décembre 2015

Les libéraux saoudiens ne sont eux-mêmes pas toujours très à l’aise avec ces pressions. « Elles risquent de porter tort aux Saoudiens qui poussent discrètement pour la libération de Raef, estime le sociologue Khalid Al-Dakhil. Le gouvernement ne cédera pas à une demande extérieure. »

Selon son épouse, Ensaf Haidar, qui vit en exil au Canada avec leurs trois enfants et a reçu, le 16 décembre, le prix Sakharov à la place de son mari, celui-ci a commencé une grève de la faim à la mi-décembre. Le pouvoir saoudien n’a pas fini d’entendre parler de sa bête noire.

Des images de la flagellation de Raef Badawi

lemonde.fr

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