Elhadji Alioune Diouf, expert : « Une monnaie commune est nécessaire pour développer les échanges dans l’espace Cedeao »

La Cedeao a fait des efforts palpables dans le sens de la libre circulation des personnes et des biens avec l’établissement d’un passeport communautaire, une carte d’identité numérisée, le Tarif extérieur commun (Tec) estime El Hadji Alioune Diouf. Dans cet entretien, l’ancien directeur du Commerce intérieur et formateur à l’Ecole nationale d’administration insiste sur les complémentarités nécessaires pour développer le commerce intra régional et l’adaptation des systèmes et appareils productifs afin d’avoir des productions adaptées aux mutations mondiales. Il  évoque également les relations entre l’Afrique et l’Union européenne ainsi que les conséquences du Brexit.

Où en est la Cedeao avec sa volonté de développer le commerce intra régional et l’édification d’un marché régional unifié ?

La Cedeao a fait des efforts dans le sens de mettre en place les piliers d’un  marché commun car en plus d’une union douanière, elle a mis en place un Tarif extérieur commun (Tec) depuis janvier 2015. Elle a fait des efforts palpables dans le sens de la libre circulation des personnes et des biens par l’établissement d’un passeport communautaire et d’une carte d’identité numérisée ; le droit d’établissement et de résidence. La Cedeao a mis en place un schéma de libéralisation des échanges afin de supprimer les obstacles tarifaires et non tarifaires pour les échanges commerciaux entre les pays membres avec la mise en place de règles d’origines susceptibles d’identifier les produits communautaires et de leur donner une compétitivité réelle dans le marché communautaire. Une union douanière est toujours un instrument de création de commerce ; donc de développement des échanges entre pays membres et par le tarif extérieur commun, un outil de protection des industries naissantes et de réorientation du commerce en faveur de l’entité intégrée. Le Tec-Cedeao est fixé à un niveau plus intéressant que celui de l’Uemoa qui  l’a inspiré.

Quels sont les leviers sur lesquels les Etats doivent s’appuyer pour fouetter davantage les échanges intracommunautaires ?

Les leviers sur lesquels s’appuyer sont définis plus haut. Il faudrait, en plus des mesures spécifiques du marché commun,  y ajouter les outils que donne la communauté  économique car tel est l’objectif : harmoniser les politiques économiques, établir la convergence des économies afin de  réussir l’intégration monétaire de la Cedeao. Ce qui n’est pas facile, il faut le reconnaître. Une monnaie commune est nécessaire pour développer les échanges à l’intérieur de l’Union. Mais pour le moment, cela semble très difficile à réaliser dans l’espace anglophone d’abord car la convergence économique y est encore difficile à établir. Il me semble toutefois que l’essentiel dans le développement du commerce dans l’espace intégré est la mise en complémentarité des économies et l’adaptation des systèmes et appareils productifs afin d’avoir des productions adaptées aux mutations mondiales

Le Tec entré en vigueur en janvier 2015, affiche-t-il des résultats pouvant présager d’une bonne intégration commerciale sous régionale ?

Le Tec-Cedeao est récent –moins de deux ans d’application –mais sa structure permet une meilleure protection au niveau de l’Uemoa.  On peut croire à une plus grande attention envers les entreprises créatrices de valeur ajoutée et une meilleure protection des filières horticoles, avicoles et agro-industrielles.

A ce stade, la libéralisation progressive et asymétrique des échanges avec l’UE sera-t-elle positive ou sans impacts négatifs pour nos Etats surtout avec les Accords de partenariat économique ?

La libéralisation progressive de nos marchés et l’érosion de nos marges préférentielles dans les marchés extérieurs et européens notamment  est irréversible ! Nous devons prendre conscience de cela et bâtir nos propres agendas pour rendre compétitives nos entreprises en créant des champions industriels dans les grands domaines d’échanges. Intégrer, c’est mettre ensemble nos potentialités. C’est additionner nos forces entrepreneuriales. C’est créer des entreprises communautaires dans les domaines des transports maritimes et aériens, du commerce, de l’industrie, des télécommunications. C’est avoir des entreprises communautaires aptes à développer nos économies par la transformation structurelle de nos produits primaires et de nos potentialités immenses. Si la libéralisation dont vous parlez  est conduite sans une telle stratégie, évidemment l’Afrique ne survivra pas de manière industrielle mais restera pauvre,  exportatrice de matières premières et importatrice nette de produits alimentaires et manufacturiers venant d’ailleurs.

Quels sont les avantages ou inconvénients liés à ces accords ?

Le Plan de Lagos étant une ambition industrielle inspirée certainement par les idées développées par notre cher compatriote Cheikh Anta Diop dans son célèbre ouvrage : «Fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique Noire ». Cette ambition a disparu et nous n’avons pas une stratégie communautaire appropriée à opposer aux agendas jusqu’ici proposés. Notre tâche, aujourd’hui, est d’affiner une vision stratégique apte à construire une croissance « recentrée » sur la priorité du développement d’un marché intérieur africain apte à nous assurer une insertion plus efficace dans les marchés mondiaux.
 
Pouvait-on se passer de ces accords ? 

Nous ne sommes pas obligés de signer ! Nous n’avions pas fait une meilleure offre politique et nos partenaires, ayant fait le bilan de nos relations, ont proposé une approche compatible aux différentes règles multilatérales auxquelles nous appartenons. Nous devons être en mesure d’identifier nos propres intérêts et de déterminer des communautés qui soient efficaces pour mettre en valeur nos énormes potentialités. 
 
Si on devait faire le bilan des relations entre l’Afrique et l’Union européenne, que pourrait-on retenir ? 

Le bilan de cette relation « unique » a été fait depuis longtemps dans le livre vert publié par l’Union européenne depuis décembre 1996. Les Accords de Cotonou signés le 23 Juin 2000 sont le résultat de ce bilan. Seulement, depuis la conclusion d’un accord de partenariat économique semble très difficile. Malgré les avantages espérés depuis la signature des différentes conventions, la pauvreté augmente en Afrique et les conflits demeurent et se multiplient malgré les efforts des communautés africaines et des puissances extérieures ainsi que des différents partenaires extérieurs. Le problème majeur de l’Afrique, c’est le manque d’imagination dans la transformation structurelle des différentes économies. Une croissance importante des investissements est plus souhaitable que l’amélioration de l’accès aux marchés.

Avec le Brexit, peut-on s’attendre à un remodelage des relations entre les pays de la Cedeao et l’Union européenne ? 

Certainement le Brexit aura des conséquences sur nos relations avec l’Ue. Attendons d’abord la sortie du Royaume Uni dans deux ans et la relation qu’elle aura avec l’Europe. Les États qui composent l’Europe sentiront cette sortie car les coûts des transactions seront modifiés et peuvent imposer des efforts plus importants. Certes, le Nigeria, qui coopère avec divers partenaires, fait plus de 75 % du Pib de l’Afrique de l’Ouest. Ce pays ami peut trouver dans le Brexit un encouragement à mener une politique moins ouverte en direction des Ape.

Quelles conséquences pourrait avoir le Brexit sur les relations entre les pays de la Cedeao et entre ces pays et l’Ue ?

L’Angleterre est la première place financière mondiale et une des principales puissances militaires de l’Europe avec la France. Elle peut avoir une certaine influence dans les pays anglophones d’Afrique de l’Ouest et pourrait signer des accords avantageux avec ceux du Commonwealth.

Pour une meilleure conquête du marché international, quelles devraient être les priorités de nos Etats ? 

Notre priorité doit être la conquête du marché intérieur africain d’abord car c’est le marché pertinent pour nous. C’est d’ailleurs un marché d’avenir car dans une décennie nous serons la première puissance démographique mondiale.   Notre propre marché a une demande intérieure représentative avec donc un effet de dimension augmentant significativement notre capacité à financer nos propres stratégies de développement industriel et économique. C’est la seule alternative crédible pour nous car le monde est dominé durablement par des blocs commerciaux comme l’UE, l’ALENA et les pays émergents avec la Chine et l’Inde comme têtes de file. Il nous faut surtout briser le bol de Spaguetti  des communautés régionales africaines en rationalisant les accords commerciaux régionaux (ACR).

Propos recueillis par Mamaou GUEYE et Fara Michel DIEYE

Auteur: Mamadou GUEYE et Fara Michel DIEYE – Le Soleil

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