ENQUETE – Départ en cascade a la retraite de professeurs a l’université : A l’Ucad, les retraités contraints aux travaux forcés : Les étudiants cherchent encadreurs, désespérément

ENQUETE – Départ en cascade a la retraite de professeurs a l’université : A l’Ucad, les retraités contraints aux travaux forcés  : Les étudiants cherchent encadreurs, désespérément

L’université Cheikh Anta Diop se vide de ses têtes ! Au nombre de 85 cette année, 82 en 2015, les professeurs à la retraite désertent leurs chaires, causant du coup un énorme gap à combler pour les étudiants, qui peinent à trouver des encadreurs pour les mémoires de maîtrise et autres thèses de doctorat. L’Obs a mené l’enquête.  

Babacar Samb, la soixantaine, a blanchi sous le harnais dans les amphithéâtres de l’Ucad. Ce professeur à la connaissance courue, a droit à une pension de retraite depuis août dernier. Mais cette «tête» est maintenue malgré lui en activité comme vacataire. Il continue de faire des va-et-vient entre son domicile et la Fac, au département d’Arabe de la Faculté des Lettres et Sciences humaines (Flsh) où il dispense des cours depuis 1984. Une éternité. Babacar Samb fait partie de la cuvée 1980-1986, année à laquelle un recrutement massif avait été opéré. Mais depuis lors, les recrutements ont connu un coup d’arrêt. On le retrouve dans son bureau. Le sexagénaire qui aspire à couler une fin de carrière paisible, tire la sonnette d’alarme et soutient que la relève doit être assurée. Impérativement. Le recrutement de professeurs en grand nombre, doit se faire. Et cela, impérativement. «L’année dernière, le gouvernement avait mis cent (100) postes à pourvoir pour l’université Cheikh Anta Diop, cent (100) pour l’ensemble des autres universités du pays et dix (10) pour l’université virtuelle», renseigne Babacar Samb. Mais le rythme n’a pas été maintenu. La cadence s’est stoppée net. Au grand dam de l’élite universitaire, qui peine à faire peau neuve. Babacar Diouf : «Si un tel effort avait été reconduit sur deux, trois, voire quatre ans, peut-être que cela aurait pu pallier les départs à la retraite, qui sont conséquents ces dernières années. L’année dernière, ce sont près de 82 professeurs qui sont partis à la retraite. Cette année, 85 sont sur le point de partir. La «saignée» va en empirant au fil des années par rapport à la situation qui prévaut actuellement à l’université. Et ces retraités, qui sont parmi les premiers cadres formés par les Français, s’inquiètent déjà pour leur relève.»

Un prof, 6 mémoires. Et pour cause ! Démarche trainante, ce professeur de biologie doit encadrer des mémoires en master de six étudiants qui doivent soutenir entre décembre 2016 et janvier 2017. Mais la tâche semble insurmontable pour lui. Surtout que les professeurs prompts à endosser cette charge se comptent sur les doigts d’une main. Il dit : «C’est évident, le départ massif des professeurs va poser un problème pour l’encadrement des étudiants. Des difficultés, nous allons en connaître les années à venir. D’ici à cinq (5), dix (10) ans, 60 à 70% des professeurs vont partir à la retraite et seront remplacés par une nouvelle génération, moins expérimentée. Personnellement, j’ai six (6) masters à encadrer et les soutenances doivent se faire entre décembre 2016 et janvier 2017, c’est difficile, mais je suis obligé de le faire». Et même si le départ en cascade des professeurs est une réalité à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), une alternative pour stopper l’hémorragie existe, mais le processus reste plus ou moins complexe pour répondre à temps à la demande, qui n’attend guère. A la Faculté des Sciences et Techniques (Fst), tout comme dans les autres Facultés, le constat est le même. «En principe, les départs à la retraite sont compensés par le système de recrutement, mais ce n’est pas automatique. Quand il y a un départ à la retraite, il faut un recrutement et ça peut prendre entre six mois et un an pour lancer un appel à candidature et une audition comparée. Pendant ce temps, ceux qui restent se tapent tout le travail», explique Joseph Sarr, professeur de physique et actuel doyen de la Faculté des Sciences et Techniques (Fst) de l’Ucad.

Malgré tout, ce professeur reste convaincu que c’est uniquement dans la prospective que réside la solution de l’équation des départs massifs à la retraite. «On devrait pouvoir faire mieux. Il faut qu’on fasse un effort dans la programmation des retraites. Les dates de retraite des professeurs sont disponibles et si vous vous projetez sur 10 ans, vous saurez combien de professeurs doivent partir à la retraite chaque année et doivent donc être remplacés», suggère Joseph Sarr. Rajoutant une couche, Boubacar Diop, professeur d’Histoire, estime que ce manque de professeurs à l’Ucad est dû à un problème de gestion du corps professoral. «C’est le problème des ressources humaines dans certaines disciplines, mais également pour l’ensemble du système éducatif. Le gouvernement recrute, mais il y a eu un trou durant la période des programmes d’ajustement structurel. Des universités s’ouvrent, la population augmente, il faut une planification rigoureuse pour faire face», confie-t-il.

Victimes collatérales. Elément central de la rédaction d’un mémoire, le professeur en constitue le poumon. Raison pour laquelle leur départ à la retraite en cascade hypothèque lourdement la production des étudiants. Confrontés à cette situation, ils cherchent désespérément encadreurs. Etudiante en Master 2 Economie rurale à la Faculté des Sciences économiques et de Gestion (Faseg), Ndèye Maty Diop peine à dénicher la perle rare : un encadreur. Sur un banc du bois sacré où elle trouve plaisir à bûcher, la jeune étudiante peine à se concentrer. Frêle dans sa chemise blanche sur un «blue jean» délavé, Ndèye Maty a la tête à son mémoire de fin de Master. Les traits tirés par les longues nuits blanches, elle lance : «Je suis en pleine préparation de mon examen, mais je n’ai même pas la tête à mes cours. Je suis stressée par mon mémoire, car je n’arrive toujours pas à trouver un encadreur. Déjà pour valider mon sujet, c’est la croix et la bannière, mais après cette étape, il reste le casse-tête de l’encadreur. A cela s’ajoute le fait qu’il faut du temps pour bien rédiger son mémoire, le faire corriger et soutenir à temps. Cela peut prendre des années. Entre temps, je perdrai beaucoup de temps et c’est fort regrettable. Pensionnaire de la cité Aline Sitoé Diatta (ex Claudel) à cause de la fermeture du Campus social, l’ancienne étudiante de l’Université de Thiès où elle a décroché sa Licence, Ndèye Maty Diop reste convaincue que le déficit de professeurs y est pour quelque chose. «Le système LMD aide les étudiants à passer facilement d’un niveau à un autre. Mais au niveau Master, trouver un encadreur est un réel problème. Franchement, c’est très rare d’en trouver un. Nous pouvons traîner des mois pour voir notre sujet validé. C’est encore beaucoup plus difficile quand il s’agira de valider le plan de travail à suivre. Je n’ose même pas imaginer ce qu’il en sera pour la correction du mémoire», explique-t-elle, comme à bout de souffle.

Les étudiants en Master sentent bien l’encadrement de leur mémoire hypothéqué par le déficit de professeurs. L’Université Cheikh Anta Diop de Dakar accueille chaque année à elle seule au moins la moitié des nouveaux bacheliers. «Cela a un gros impact sur notre cursus universitaire. S’il n’y a pas assez de professeurs, ils vont augmenter le crédit horaire de ceux qui sont là. Conséquence : ils ne parviendront pas à corriger correctement les copies et à donner le maximum de cours qu’il faut pour que les étudiants puissent comprendre. Quand il y a des départs, il doit y avoir forcément des arrivées. Mais on constate que tel n’est pas le cas», s’inquiète Fodé Banora, étudiant en Master 2 au département d’anglais. Un de ses camarades, étudiant en Master au département d’Histoire, section Préhistoire, Théologie et Histoire médiévaleAnsoumane Touré, est bien conscient des difficultés qu’il pourrait endurer pour son Master 2. Il dit : «S’il y a plus de retraités que de recrues, ça aura certainement un impact sur l’encadrement des étudiants. Au département d’Histoire, l’encadrement des Masters pose énormément de problèmes. Ce qui est sûrement à l’origine de la sélection rigoureuse des étudiants devant faire le Master. Il y a des doctorants qui doivent être en mesure de remplacer les professeurs qui partent à la retraite. Et cela serait une épine de moins aux pieds des générations à venir». Une piste à explorer. En attendant…, ça craint.

SAER SY 

PR MOUSTAPHA SALL, SECRETAIRE GENERAL ADJOINT DU SYNDICAT AUTONOME DE L’ENSEIGNEMENT SUPERIEUR (SAES) 

«Les retraités de l’Ucad deviennent des clochards, avec 250 000 FCfa de pension» 

Retraite en cascade. «Déjà le nombre des enseignants est insuffisant. Si toute la moitié part à la retraite, qu’en sera-t-il de la formation des étudiants ? Cela veut dire que le déficit se creuse davantage, avec ceux qui partent à la retraite. C’est important de le souligner, l’Etat ne recrute pas suffisamment. On fait des remplacements, poste pour poste, alors que la population d’étudiants augmente. Ceux qui étaient là partent à la retraite et ce sont des gens qui sont du corps des professeurs, habilités à encadrer, au niveau même doctoral, pour des jeunes qui doivent prendre la relève. Maintenant, avec la nouvelle loi sur la réforme des Titres, les rangs B, qui étaient les maîtres-assistants, sont habilités à encadrer jusqu’au niveau Master 2. Mais le problème, aussi bien au niveau du corps des maîtres de conférence, avec la réforme, ce sont des gens qui sont presque à la retraite. Cela pose un sérieux problème d’encadrement.»

Répercussions. «Les étudiants sont les premières victimes du système (Lmd). S’il n’y a pas d’encadrement, s’il n’y a pas de Master, à l’heure actuelle, beaucoup d’universités au Sénégal ne sont pas préparées. Parce que la réforme Licence-Master-Doctorat (Lmd) est un bloc. La Licence (3ème année) est une sortie, le Master en deux (2) ans, l’est aussi et ensuite, vous avez le Doctorat. Donc vous avez trois (3) niveaux, avec des passerelles de sortie. Mais puisque le système n’a pas été bien réformé, on n’a pas pensé à préparer les étudiants à sortir. Parce que quand un étudiant a une Licence classique, il sort, mais il ne peut rien faire. Cela veut dire qu’il va être au chômage. Maintenant on commence à travailler un peu sur les filières qui permettent d’avoir au moins un métier.»

Retraite. «Les enseignants du supérieur sont les plus mal lotis en termes de retraite. Un enseignant du supérieur peut être professeur titulaire de classe exceptionnelle. Quelqu’un qui acquiert un tel titre, il est dans la hiérarchie A1 spéciale. Vous regardez le décret 82-844, le premier fonctionnaire le plus gradé par échelle est un professeur d’université, titulaire de classe exceptionnelle. C’est le fonctionnaire hors échelle le plus gradé dans tous les pays. Quand il est en activité, après trente-cinq (35) ans de service, il est professeur titulaire de classe exceptionnelle et peut avoir un salaire qui avoisine un million trois cents (1,3 million) de nos francs. Il part à la retraite, il ne gagne plus que deux cent cinquante mille (250 000) francs Cfa. Ce qui veut dire qu’il devient un clochard (sic).» 

IBRAHIMA THIOUB, RECTEUR DE L’UNIVERSITE CHEIKH ANTA DIOP DE DAKAR (UCAD) 

«La pénurie est particulièrement importante chez les enseignants-chercheurs de rang A»

Départs en cascade de professeurs titulaires, nombre pléthorique d’étudiants, manque d’encadrement pour les Mémoires, déficit d’infrastructures, l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) est malade. Son recteur, Pr Ibrahima Thioub, dresse le diagnostic.

L’Université de Dakar dispose-t-elle de professeurs en nombre suffisant ?

Le déficit en nombre d’enseignants-chercheurs est une réalité, mais un effort sans précédent de création de nouveaux postes d’enseignants-chercheurs est engagé par le Gouvernement, depuis la tenue de la Cnaes et suite aux recommandations et décisions présidentielles qui en sont issues. Cet effort participe à résorber ce déficit. C’est ainsi que pour 2015-2016, l’Ucad a obtenu 110 nouveaux postes, sans compter ceux créés à la Fmpo (Faculté de médecine, de pharmacie et d’odontostomatologie), en 2014 et 2016, à la suite des succès enregistrés aux concours d’agrégation. Avec un effectif en personnel d’enseignement et de recherche de 1440 membres, l’Ucad est la première des institutions d’enseignement supérieur du Sénégal. Cependant, rapporté à l’effectif global des 80 640 étudiants, cette masse critique accuse un relatif déficit, notamment dans la capacité d’encadrement. La pénurie est particulièrement importante chez les enseignants-chercheurs de rang A, à la Faculté des sciences économiques et de gestion (Faseg), à l’Ecole supérieure polytechnique (Esp), à la Faculté des sciences et technologies de l’éducation et de la formation (Fastef) et à la Faculté des sciences juridiques et politiques (Fsjp). Le ratio d’encadrement global est particulièrement faible et cache de grandes disparités entre les établissements. En 2010/2011, il se situait à 1 enseignant pour 53 étudiants. A titre comparatif, il est aujourd’hui de 1 enseignant pour 56 étudiants, ce qui est en deçà de la norme internationale estimée à 1 enseignant pour 26 étudiants.

Nous avons constaté que les professeurs titulaires partent en masse à la retraite, quelles mesures sont prises pour leur remplacement ?

Les départs à la retraite sont devenus, depuis cinq ans, un phénomène notoire de la structure du Per (Personnel d’enseignements et de recherches). Ainsi, on compte, chaque année, autour de 80 départs à la retraite, à majorité, constitués de professeurs confirmés, à tout le moins, d’enseignants expérimentés. Toutefois, il importe de noter qu’outre les recrutements sur les postes nouveaux, tous les départs à la retraite sont remplacés par des enseignants-chercheurs et chercheurs-assistants. Mais, ce que nous perdons en expérience n’est pas compensé par la jeunesse des nouvelles recrues, leur dynamisme et créativité. A l’exception de la Fmpo (Faculté de médecine, de pharmacie et d’odontostomatologie) où le problème ne se pose pas.

Ces retraites en masse ne se répercutent-elles pas dans l’encadrement des étudiants pour leurs Mémoires ?

Ces départs massifs à la retraite se répercutent dans la qualité de l’enseignement et de la recherche, aussi bien au premier (Licence) qu’au second cycle (Master). Dans certains départements de Lettres et de Droit, le ratio est d’environ 250 à 300 étudiants (pour un enseignant) ayant déposé des demandes d’encadrement de mémoire. Il est important de rappeler ici que le système LMD en vigueur à l’Ucad permet une sélection corrélée à la capacité d’accueil, lors du passage d’un cycle à un autre. Le problème de la direction des masters devrait connaître une sensible évolution positive.

L’Université ne pâtit-elle pas du manque d’effectifs en profs ?

Le risque est réel, au moins pour le niveau doctoral. Pour l’instant, on ne peut encore mesurer l’impact des départs à la retraite, compte tenu des contrats post-retraite qui nous permettent de maintenir en activité, pour trois ans au moins, une partie de ces personnels de rang magistral atteints par la limite d’âge.

ENCADRE 

La pension de retraite, un autre casse-tête

Si les départs en masse de professeurs à la retraite constituent une problématique majeure à l’Ucad, chez les retraités, on rit jaune. Au lieu de prétendre à couler une retraite paisible, sans soucis, le casse-tête de la pension s’impose à eux comme une autre paire de manches. «Après la retraite, c’est l’hécatombe. Si, du jour au lendemain, votre revenu net est divisé par quatre, on est loin de ce qui se passe dans beaucoup de pays africains francophones», se désole Joseph Sarr, Doyen de la Faculté des sciences et techniques (Fst). Ainsi, les plus gradés de la corporation des enseignants peinent à comprendre l’iniquité dans l’octroi de leur pension, divisée par quatre, en fonction du dernier salaire. «La prise en charge est catastrophique et c’est injuste. Un professeur d’université à la retraite touche la même pension qu’un instituteur», s’étrangle ce professeur qui a voulu garder l’anonymat.

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