Erdogan poursuit son avancée vers la Libye, par Zvi MAZEL

L’analyse de Zvi MAZEL

Ancien Ambassadeur d’Israël

Recep Tayyip Erdogan et el Président du Conseil Présidentiel de Libye, Fayez el-Sarraj.

Un simple contrôle douanier à la fin de l’année dernière a jeté une lumière crue sur une nouvelle manifestation des efforts que déploie la Turquie pour retrouver une place dominante au Moyen-Orient et la gloire de l’empire ottoman disparu. Une cargaison d’armes dissimulée dans deux containers en provenance de Turquie a été découverte par les douaniers du port libyen de Khoms, les 17 et 18 décembre. 3.000 armes de poing fabriquées en Turquie, des fusils de chasse et des munitions dans le premier, plus de quatre millions de cartouches – également de fabrication turque – dans le second.

Armes turques en Libye

Khoms est un port somme toute secondaire situé dans la partie ouest du pays, à une centaine de kilomètres de Tripoli et non loin de la frontière avec la Tunisie et l’Algérie.  «On» avait dû penser que les contrôles y seraient moins stricts que dans le grand port de Tripoli. Il est évident que cette cargaison n’était pas destinée à une armée régulière mais à des groupes terroristes, vraisemblablement des organisations islamiques liées aux Frères musulmans.

Un embargo temporaire sur la livraison d’armes à la Libye a été mis en place en 2011 par le Conseil de Sécurité de l’ONU lorsque la chute de Mouammar Khadafi a plongé le pays dans la guerre civile. Il a été renouvelé en juin dernier. La guerre civile fait toujours rage et le pays est divisé entre deux gouvernements rivaux. Le Gouvernement d’Accord National dirigé par Fayez Saraj, qui siège à Tripoli, reconnu par l’ONU ; le Gouvernement de Tobrouk dominé par le général Khalifa Haftar, gouverneur de facto de la Libye orientale et commandant en chef de l’armée nationale libyenne, plus importance force militaire du pays. A cela s’ajoutent des dizaines de milices islamiques ou autres, dont certaines soutiennent le gouvernement de Tripoli. Délogée des principales villes du pays, la branche libyenne de Daesh est toujours active, bien que très affaiblie.

Général Haftar

La découverte des deux containers a provoqué un tollé général. Saraj a ordonné une enquête immédiate et réclamé des explications à Ankara ; Haftar demande au Conseil de Sécurité de condamner la Turquie pour violation de l’embargo et de lancer une enquête internationale, accusant Erdogan d’aider des groupes terroristes armés et de fomenter le chaos. La délégation de l’ONU en Libye, qui cherche à rester neutre et à réconcilier les deux gouvernements, s’est trouvée contrainte à agir et a exprimé son inquiétude le 22 décembre, ajoutant que l’ONU avait mis sur pied un comité d’experts pour déterminer ce qui s’était passé.

Restée muette jusqu’alors, la Turquie a compris qu’elle ne pouvait continuer à se taire et a dépêché le jour même à Tripoli son ministre des Affaires étrangères. Mevlut Cavusoglu a rencontré son homologue libyen et le président du parlement avant de s’entretenir avec Saraj. Il a tenté de minimiser l’incident et a accusé sans les nommer «certains pays arabes» de fournir tanks, missiles et drones à la Libye. Il visait l’Egypte, qui coopère avec le général Haftar pour déjouer les tentatives d’infiltration de terroristes islamiques de part leur longue frontière commune.

Mevlut Cavusoglu

De fait, selon un rapport de l’ONU, une douzaine de pays livrent des armes à la Libye en violation de l’embargo. La Turquie en faisait déjà partie. Cavusoglu a démenti toute implication dans l’incident «qui ne correspondait pas à la politique de la Turquie». Les deux pays tombèrent d’accord sur la nécessité de procéder immédiatement à une enquête commune.  Une réponse jugée insuffisante par un membre du parlement qui réclama que des mesures soient prises contre la Turquie et qu’une investigation interne soit conduite. Parallèlement une «source sécuritaire» à Alger a réagi avec colère et déclaré au quotidien saoudien Al Shark al Awsat que l’envoi d’armes si près de la frontière de son pays avait pour objectif de déstabiliser la région ; c’était selon lui une véritable déclaration de guerre et l’armée de son pays était en état d’alerte.

Al Qaeda et Daesh sont actives dans la zone frontalière de la Libye, de la Tunisie et de l’Algérie et les escarmouches y sont fréquentes.  Les armes arrivant dans la région, majoritairement par la mer, poursuivent leur chemin pour tomber aux mains de groupes terroristes dans les pays du Sahel africain comme le Mali, le Niger et le Tchad. Enfin le 8 janvier, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukri a souligné que ce qu’il a appelé «la contrebande d’armes» de la Turquie en Libye et le soutien apporté par ce pays aux milices déstabilisent les pays de la région, ajoutant que le Qatar faisait de même.

Sameh Shoukri 

La Turquie avait apporté son soutien aux partis islamiques conduits par les Frères musulmans dès la chute de Khadafi. Ces partis ont remporté les premières élections l’année suivante. La Turquie continua à leur venir en aide lorsqu’ils échouèrent à de nouvelles élections un an plus tard. Le soutien apporté par Ankara aux organisations islamiques dans la guerre civile, qui suivit ces élections, est apparu au grand jour en 2013 quand des douaniers – en Grèce cette fois – ont trouvé des armes de manufacture turque dans un navire faisant route vers la Libye mais contraint par la tempête à se réfugier dans un port grec. D’autres découvertes ont suivi, mettant en évidence une politique délibérée de fourniture d’armes à ces organisations.

En décembre 2013 l’Egypte a trouvé quatre containers d’armes sur un bateau turc se dirigeant vers la Libye. Quatre incidents similaires furent relevés en 2014. En août l’armée libyenne a arraisonné un navire avec une cargaison d’armes de Turquie qui s’apprêtait à entrer dans le port de Darna, place forte d’Ansar al Sharia, plus grande organisation djihadiste d’alors. En novembre, nouvelle saisie en Grèce d’une cargaison d’armes sur un navire en route pour la Libye. Enfin en décembre, les autorités libyennes ont arraisonné un vaisseau coréen chargé d’armes destinées à la ville de Misrata, alors détenue par des milices armées.

L’aide turque ne se limitait pas à la livraison d’armes. En janvier 2017, Ansar al Sharia annonça la mort de son chef qui, blessé dans un combat avec l’armée nationale libyenne, avait été envoyé dans un hôpital turc. Lorsqu’en 2018 le procureur général de Libye lança des mandats d’arrêts contre 826 terroristes islamiques, on s’aperçut que la plupart s’étaient enfuis en Turquie et au Qatar, deux pays qui soutiennent les Frères musulmans. Le Qatar avait lui aussi fourni des armes à des groupes islamiques en Libye. La mise en évidence du soutien de la Turquie a provoqué une hostilité grandissante entre ce pays et le général Haftar dont l’armée est l’obstacle principal à l’expansion de l’islam politique porté par les milices libyennes. Selon des sources à Tobrouk, l’armée de l’air libyenne serait prête à abattre des avions turcs pénétrant dans l’espace aérien libyen, tandis que le parlement de Tobrouk menace de mettre fin au commerce bilatéral qui atteindrait deux à trois milliards de dollars chaque année. Le montant des investissements turcs dans la région avant le début de la guerre civile dépassait quinze milliards de dollars.

Le maréchal Khalifa Haftar et le chef du gouvernement d’union nationale, Fayez al-Sarraj

La situation est en train d’évoluer. La Turquie s’inquiète de la puissance grandissante du général Haftar sur le plan politique et pas seulement militaire. Les Nations Unies s’évertuent à réconcilier Tobrouk et Tripoli, par le biais d’élections qui pourraient renforcer la position du général et bloquer la pénétration turque. C’est la raison pour laquelle une délégation du parlement de Tobruk a été invitée en septembre 2018 à venir rencontrer le président Erdogan à Ankara. La rencontre a été courtoise mais aucun accord n’a été atteint, en partie parce que Haftar ne fait pas confiance aux Turcs.  En novembre, la Turquie a pris part à la conférence de Palerme réunie à l’initiative de l’Italie pour trouver une solution politique à la crise libyenne. Le général Haftar a pris ombrage de la présence de la délégation turque, laquelle est partie en claquant la porte. Quelques semaines plus tard les douaniers de Khoms ont découvert les deux containers.

Ce qui est curieux c’est que les médias occidentaux n’ont pas l’air de s’intéresser à ce que fait la Turquie en Libye ; on n’entend aucune condamnation ni même de réaction. Il est vrai qu’il en est de même pour l’approfondissement de la pénétration turque au Moyen Orient. La Turquie se conduit en grande puissance tant du fait de sa situation géostratégique ente l’Asie et l’Europe que du fait qu’elle est membre de l’OTAN et à ce titre fait partie de la défense de l’Occident (quoique ses liens avec la Russie rendent ce point douteux). Et puis il y a la question des réfugiés des pays d’islam qui cherchent à gagner l’Europe. Ankara a accepté d’en endiguer le flot contre cinq milliards de dollars.  Elle remplit sa part du marché.

Bref, une Europe affaiblie, impuissante devant le chaos du Moyen Orient n’est pas prête à confronter la politique agressive de la Turquie.  Et maintenant que l’Amérique a annoncé son intention de s’éclipser, celui que se voit déjà Sultan aura les mains encore plus libres. La Turquie poursuit vigoureusement son entreprise de pénétration politique – et parfois militaire – des points les plus sensibles de la région, de la Syrie à l’Irak, à la Somalie et au Soudan dans  la Mer rouge,  ainsi qu’au Qatar dans le Golfe, pour la plus grande gloire de son leader et de la suprématie de l’islam.

benillouche.blogspot.com

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