Etats-Unis : Donald Trump est-il (enfin) cuit ?

De dérives en mensonges, le mauvais génie de l’Amérique s’attaque à tous les piliers de la démocratie. Mais, à l’approche des élections de mi-mandat du 6 novembre, la résistance s’organise.

On le savait : tout cela allait mal finir. On le savait mais rien n’y faisait. Même après la découverte de colis piégés contenant des engins explosifs artisanaux, envoyés à treize responsables ou sympathisants démocrates, Donald Trump continuait de faire le sourd. “Les républicains ont de bons chiffres dans les votes par anticipation et dans les sondages, et maintenant cette histoire de ‘bombes’ surgit et la dynamique ralentit”, se plaignait-il avant que le coupable ne soit arrêté. En un mot, ces “bombes” étaient un coup monté. Une “surprise d’octobre” ourdie par les démocrates.

Et puis il y a eu Pittsburgh. Onze morts, le pire attentat antisémite de toute l’histoire du pays. Cette fois, il ne s’agit plus de mots mais de morts, de juifs se réunissant paisiblement dans une synagogue pour choisir le prénom d’un bébé. Ce 27 octobre a tout changé : l’Amérique ne va pas simplement voter, dans quelques jours, pour décider si le Congrès bascule dans tel camp ou tel autre. Elle fera un choix existentiel.

Attaque antisémite de Pittsburgh : Trump est-il responsable ?

Sa responsabilité n’est pas directe, évidemment. Mais le langage du président américain, les cibles qu’il choisit et la violence de ses attaques sont un terreau fertile pour les dingues et fanatiques.

Au lendemain du pire attentat antisémite de l’histoire des Etats-Unis, la question a tout de suite surgi : Donald Trump en est-il responsable? Question absurde : il n’a évidemment pas appelé au meurtre de juifs, pas plus qu’il n’a explicitement encouragé ses fans à envoyer des colis piégés. Mais a-t-il une part de responsabilité dans le passage à l’acte de déséquilibrés tels que Robert Bowers ou Cesar Sayoc ?

11 morts dans une synagogue à Pittsburgh, la pire attaque antisémite aux Etats-Unis

Tom Malinowski, un démocrate qui a été secrétaire d’Etat adjoint chargé de la Démocratie et des Droits de l’homme sous la présidence de Barack Obama, résume parfaitement le poids que peuvent avoir les mots de responsables politiques :

“Au plus haut niveau, nos dirigeants nationaux légitiment une rhétorique autrefois confinée aux extrêmes paranoïaques de notre société – dénonçant des ‘globalistes’ qui se trouvent être tous des juifs connus, se plaignant d’un ‘génocide de blancs’, attaquant des immigrants qui ‘menacent notre culture’, et propageant des théories délirantes de la conspiration pour se faire les avocats d’un emprisonnement de leurs adversaires politiques. Ces mots sont comme des allumettes jetées dans l’essence d’esprits dérangés. Ces mots peuvent tuer.”

Ceux qui suivent de près Trump, depuis le début de sa campagne, n’ont pas été surpris de le voir jouer les pyromanes. Le dernier spot télé de sa campagne, en 2016, portait de sombres insinuations sur les “intérêts particuliers globaux”, avec les visages de George Soros, Lloyd Blankfein (patron de Goldman Sachs) et Janet Yellen (présidente de la Fed de 2014 à 2018), tous juifs évidemment. Et personne n’a oublié ses propos au lendemain de Charlottesville.

Violences à Charlottesville : Donald Trump refuse de condamner l’extrême droite

Ce que tout le monde n’avait peut-être pas perçu, c’est à quel point une telle rhétorique est contagieuse, y compris au sommet du parti républicain. Il y a quelques jours, Kevin McCarthy, candidat au poste de Speaker (équivalent de président) de la Chambre des Représentants, publiait le tweet suivant :

“Nous ne pouvons pas permettre à Soros, Steyer et Bloomberg d’ACHETER cette élection ! Le 6 novembre, mobilisez-vous et votez républicain.”

Tom Steyer est un milliardaire de la finance, Michael Bloomberg, l’ancien maire de New-York. McCarty a depuis supprimé ce tweet.

Cesar Sayoc est un fan de Trump

Le sentiment d’une progression dans la rhétorique et la violence est confirmé par les petits cailloux numériques qu’ont laissés derrière eux les assassins. Andrew Kaczynski, un reporter de CNN, a passé au peigne fin 3.000 tweets de Cesar Sayoc, depuis janvier 2017. “C’est effrayant de voir à quel point son esprit était pollué par chaque théorie conspiratrice d’extrême droite, de Podesta aux sacrifices d’enfants, d’Obama musulman au Pizzagate”, relève-t-il.

Colis piégés : le suspect arrêté en Floride est un fan de Trump

L’intéressant, ajoute-t-il, “est que sa rhétorique n’a pas semblé déboucher sur des menaces inquiétantes avant le début de cette année, quand il a commencé à cibler des personnalités de CNN et de la télé, des politiciens et d’autres. Avant cela, il s’en tenait à des mèmes conspirateurs et des photos de propriétés ou d’événements de Trump, mêlées à ses photos à lui.”

Robert Bowers, l’assassin de Pittsburgh, était un antisémite virulent de longue date, il a même affirmé ne pas avoir voté pour Trump qu’il ne trouvait pas assez nationaliste. Mais c’est bien le délire de Trump et de la droite sur la caravane de migrants d’Amérique centrale qui a déclenché sa folie meurtrière. Dans un post, publié juste avant sa tuerie, il parle des immigrants comme d'”envahisseurs qui tuent notre peuple”.

Les défenseurs de Trump avancent plusieurs arguments pour le dédouaner. D’abord, disent-ils, la violence de partisans n’est pas réservée à Trump : un fan de Bernie Sanders a grièvement blessé le congressman républicain Steve Scalise, répètent-ils en boucle. La différence est que Sanders n’a jamais recouru à une rhétorique violente et qu’il ne s’en est jamais pris à Steve Scalise personnellement.

“Sa fille est juive” ou “l’ami noir” de Le Pen

Au contraire, comme le soulignent Peter Baker et Jeremy Peters, du “New York Times”,  “Trump taxe les démocrates de ‘maléfiques’ et de ‘cinglés’. Il les accuse de ‘traîtrise’ et d’être ‘non-Américains’. Il affirme qu’ils sont de mèche avec les membres du gang MS-13. Il dit qu’ils essaient d’ouvrir les frontières aux criminels, et de transformer l’Amérique en Venezuela – une dictature socialiste en faillite. Il dénonce les médias comme ‘les ennemis du peuple’. Il applaudit un parlementaire qui a physiquement assailli un reporter, et demande que son adversaire soit mis derrière les barreaux.’

Un autre argument, encore plus spécieux, pourrait être rangé dans la catégorie de l'”ami noir” de Jean-Marie Le Pen : “Sa fille est juive, tout comme ses petits-enfants. Il a déplacé l’ambassade américaine à Jérusalem. Comment pouvez-vous en faire un antisémite ?”, tweete un supporter.

La décision sur Jérusalem s’explique facilement : elle était une demande pressante de la droite évangélique, qui forme le cœur de la base de Trump, et une priorité absolue pour Sheldon Adelson, le magnat des casinos qui est l’un des plus gros contributeurs du parti républicain. Quant à sa fille Ivanka, convertie au judaïsme, et son gendre Jared Kushner… Leur silence est assourdissant.

Rien n’interdit de critiquer au fond le discours mondialiste de Soros (qui, au passage, est transparent dans ses dons et son action, à la différence de nombreux donateurs), à condition de le faire dans le contexte d’un débat politique normal. Mais ici, il s’agit simplement de jeter en pâture des juifs célèbres et d’employer des mots codés au passé chargé aux Etats-Unis, comme “globalistes” ou “nationalistes”. Y compris, et c’est le plus répugnant, après le massacre de Pittsburgh, quand Trump a offert à sa foule le nom de l’intellectuel Bill Kristol et lui a resservi une louche de “globalistes”.

Ce n’est pas par accident, distraction ou ignorance que Trump enflamme les pires instincts de l’âme humaine. C’est à dessein.

Philippe Boulet-Gercourt

nouvelobs.com

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