Fausses informations : Amnesty dénonce des exécutions massives en Syrie, sans fournir la moindre preuve

Traduction : Dominique Muselet

 Un nouveau rapport d’Amnesty International affirme que le gouvernement syrien a fait pendre entre 5 000 et 13 000 prisonniers dans une prison militaire en Syrie. La preuve de cette allégation est fragile, basée sur ce qu’ont entendu dire des personnes anonymes qui ne vivent pas en Syrie. Les chiffres eux-mêmes sont des extrapolations qu’aucun scientifique ou tribunal ne pourrait jamais accepter. Il s’agit d’un reportage romancé digne de la presse à sensation, depuis son titre « Abattoir humain » jusqu’à son dernier paragraphe.

Mais le rapport d’Amnesty n’est pas encore assez partisan pour les médias anti-syriens. Ils ne citent à chaque fois que la fourchette la plus élevée des chiffres d’Amnesty. Pour certains, ce n’est même pas suffisant. L’Associated press agency, copiée par de nombreux médias, titre:

Rapport : Au moins 13 000 pendus dans une prison syrienne depuis 2011 :

BEYROUTH (AP) – Les autorités syriennes ont tué au moins 13 000 personnes depuis le début de l’insurrection de 2011 dans des pendaisons de masse dans une prison du nord de Damas, appelée « l’abattoir » par les détenus, a déclaré Amnesty International mardi dans son rapport.

Que veut dire ce « au moins 13 000 » dans un rapport déjà contestable où « 13 000 » est le chiffre le plus élevé d’une très large fourchette ?

Voici un lien vers le rapport en question.

Avant de nous pencher sur quelques détails, voilà déjà ce qu’on trouve dans la « synthèse » :

De décembre 2015 à décembre 2016, Amnesty International s’est intéressé aux différentes formes de violations commises à la prison militaire de Saydnaya (Saydnaya) ainsi qu’à leur déroulement et à leur ampleur. Au cours de cette enquête, l’organisation a interrogé 31 hommes arrêtés à Saydnaya, quatre fonctionnaires ou gardiens de prison qui travaillaient auparavant à Saydnaya, trois anciens juges syriens, trois médecins qui travaillaient à l’hôpital militaire de Tishreen, quatre avocats syriens, des experts nationaux et internationaux en détention en Syrie et 22 membres de la famille de personnes qui étaient ou sont encore détenues à Saydnaya. […]

A partir des preuves fournies par des personnes qui travaillaient au sein des autorités pénitentiaires de Saydnaya et des témoignages de détenus, Amnesty International estime qu’environ 5 000 à 13 000 personnes ont été exécutées extrajudiciairement à Saydnaya entre septembre 2011 et décembre 2015.

Il y a plusieurs problèmes dans ce rapport.

1. La plupart des témoins sont identifiés comme des personnalités de l’opposition et des « anciens » fonctionnaires qui ne vivent pas en Syrie. Des personnes vivant en Syrie auraient été interrogées à distance, mais on ne sait pas si elles vivaient dans des zones détenues par le gouvernement ou par les insurgés. Page 9 du rapport:

La majorité des entretiens entre personnes physiques ont eu lieu dans le sud de la Turquie. Les autres entretiens ont été effectués à distance par téléphone ou autre avec des personnes qui étaient encore en Syrie ou des personnes basées au Liban, en Jordanie, dans des pays européens et aux États-Unis.

Il est bien connu que l’insurrection syrienne est financée par des gouvernements étrangers à coups de milliards de dollars par an. Elle est passée maître dans l’art de la propagande. Ces témoins semblent tous avoir intérêt à condamner le gouvernement syrien. Il n’y a pas dans ce rapport la moindre velléité de fournir un point de vue divergent. Amnesty a trouvé les personnes qu’il a interrogées en contactant d’autres ONG internationales et des groupes d’opposition (de propagande) que l’on sait financés par l’étranger :

Ces groupes incluent Urnammu pour la justice et les droits de l’homme, le Réseau syrien pour les droits de l’homme et l’Institut syrien pour la justice et la responsabilité.

2. Les chiffres fournis par Amnesty sont très variés. Aucun n’est documenté par des listes ou des documents. Ils sont basés uniquement sur les estimations de deux témoins à partir d’ouï-dire :

Des personnes qui travaillaient avec les autorités pénitentiaires de Saydnaya ont déclaré à Amnesty International que les exécutions extrajudiciaires liées à la crise en Syrie avaient commencé en septembre 2011. Depuis, la fréquence d’exécution a varié et augmenté. Pendant les quatre premiers mois,sept à vingt personnes ont été habituellement exécutées tous les 10 à 15 jours. Pendant les 11 mois suivants, entre 20 et 50 personnes ont été exécutées une fois par semaine, généralement le lundi soir. Pendant les six mois suivants, des groupes de 20 à 50 personnes ont été exécutés une ou deux fois par semaine, le plus souvent le lundi et / ou le mercredi soir. Les témoignages de détenus suggèrent que les exécutions ont été menées à un rythme similaire, voire supérieur, au moins jusqu’en décembre 2015. En supposant que le taux de mortalité soit resté le même que celui de la période précédente, Amnesty International estime qu’entre 5 000 et 13 000 personnes ont été exécutées extrajudiciairement à Saydnaya entre septembre 2011 et décembre 2015.

Les chiffres du grand titre sont tout simplement extrapolés dans la note de bas de page 40 grâce à un calcul rapide du type : « Si A était vrai alors B serait X », à partir de « de x à y personnes », « une ou deux fois par semaine », « suggère » et « en supposant que »,

Ces estimations sont fondées sur les calculs suivants. Si sept à vingt ont été tués tous les 10 à 15 jours de septembre à décembre 2011, le chiffre total se situerait entre 56 personnes et 240 personnes pour cette période. Si de 20 à 50 personnes ont été tuées chaque semaine de janvier à novembre 2012, le chiffre total se situerait entre 880 et 2 200 pour cette période. Si de 20 et 50 personnes ont été tuées dans 222 exécutions (en supposant que les exécutions aient été effectuées deux fois par semaine deux fois par mois et une fois par semaine une fois par mois) de décembre 2012 à décembre 2015, le chiffre total se situerait entre 4 400 et 11 100 pour la période. Ces calculs donnent un chiffre minimum de 5 336, arrondi au millier le plus proche, soit 5 000, et 13 540, arrondi au millier le plus proche, soit 13 000.

Je n’entrerai pas dans les détails des déclarations des témoins sur la base desquelles le rapport est rédigé. Elles semblent pour le moins exagérées et en tous cas absolument pas vérifiables. À la fin, c’est sur de purs ouï-dire qu’Amnesty fonde ses conclusions. Voilà, par exemple, un extrait de la page 25:

« Hamid », un ancien officier de l’armée lors de son arrestation en 2012, se souvient des bruits qu’il a entendus la nuit pendant une exécution: « Il y a eu le bruit de quelque chose qu’on sortait – comme un morceau de bois, je ne suis pas sûr – et alors on entendait le bruit des gens qu’on étranglait … Si on mettait ses oreilles contre le sol, on entendait une sorte de gargouillement. Cela durait environ 10 minutes … On s’endormait au son des gens qu’on étouffait. C’était normal pour moi alors. »

Un tribunal pourrait accepter des indications comme « son de » « je ne suis pas sûr », « le bruit d’une sorte de gargouillis à travers le béton » comme la preuve que quelqu’un prenait une douche quelque part. Mais comme étant la preuve d’exécutions ?

De tous les témoins qu’Amnesty affirme avoir interviewé, seulement deux personnes, un ancien fonctionnaire de la prison et un ancien juge, décrivent des exécutions réelles (page 25). La lecture de leurs déclarations ne permet pas de savoir s’ils ont été témoins des pendaisons elles-mêmes ou s’ils rapportent simplement ce qu’on a pu leur dire.

3. Le nombre de personnes qui ont été exécutées selon Amnesty est – au mieux – de la pure spéculation. Comment se fait-il qu’Amnesty aie aussi peu de noms à fournir ? À la page 30 de son rapport, Amnesty écrit :

D’anciens détenus du bâtiment rouge de Saydnaya ont fourni à Amnesty International les noms de 59 individus qu’ils ont vu sortir de leurs cellules dans l’après-midi, et dont on leur a dit qu’ils étaient transférés dans des prisons civiles en Syrie. Les preuves contenues dans ce rapport suggèrent qu’en fait ils ont été exécutés extrajudiciairement.

Et:

D’anciens gardiens de prison et un ancien officiel pénitentiaire de Saydnaya ont également fourni à Amnesty International les noms de 36 détenus qui avaient été exécutés extrajudiciairement à Saydnaya depuis 2011.

Ces 95 personnes, dont certaines ont peut-être été « exécutées » – ou non, sont les seules dont Amnesty est capable de donner le nom. C’est moins de 1-2% des 5 000 à 13 000 détenus exécutés selon le rapport. Tant de témoins et si peu de détails sur les personnes qui auraient été tuées?

Amnesty elle-même reconnaît que ses chiffres sont imaginaires. Sous le titre « Décès documentés » à la page 40, l’ONG ajoute des noms et des chiffres à ceux mentionnés ci-dessus, mais ceux-là ne proviennent pas d’exécutions:

Le nombre exact de décès à Saydnaya est impossible à préciser. Toutefois, le Réseau syrien des droits de l’homme a vérifié et partagé avec Amnesty International les noms de 375 personnes décédées à Saydnaya à la suite de tortures et d’autres mauvais traitements entre mars 2011 et octobre 2016. Parmi elles, 317 étaient des civils au moment de leur arrestation, 39 étaient membres de l’armée syrienne et 19 étaient membres de groupes armés non étatiques. Au cours des recherches nécessaires à la rédaction de ce rapport, Amnesty International a obtenu les noms de 36 personnes supplémentaires décédées à la suite de tortures et d’autres mauvais traitements à Saydnaya. Ces noms ont été fournis à Amnesty International par d’anciens détenus qui ont été témoins des décès dans leurs cellules.

« Le réseau syrien des droits de l’homme» (SNHR) est un groupe établi au Royaume-Uni et probablement relié aux services secrets britanniques et à des sources financières douteuses. Voilà tout ce que SNHR dit de lui-même :

Le SNHR finance son travail et ses activités par des dons inconditionnels de particuliers et d’institutions.

Ça, c’est de la vraie transparence !

Le SNHR est connu pour émettre des allégations invraisemblables sur les morts causées par les différents camps du conflit. On ne sait pas qui le SNHR qualifie de civils – même les milices civiles armées ? Mais notez que le SNHR ne dit pas que les « civils », qui selon lui sont morts en prison, ont été exécutés. Comment est-il possible qu’une organisation fréquemment citée dans les médias comme une source bien informée sur les victimes en Syrie n’ait pas de dossier sur les 5 000 à 13 000 personnes qui ont été exécutées selon Amnesty ?

4. Le rapport est étoffé, avec des images satellites de cimetières en Syrie (agrandis, avant / après). Il prétend que ces agrandissements montrent qu’il a été creusé des fosses communes d’opposants du gouvernement. Mais il n’y a aucune preuve de cela. Beaucoup de gens sont morts en Syrie tout au long de la guerre dans toutes les parties en conflit.

L’agrandissement, par exemple, du Cimetière des Martyrs au sud de Damas (p.29/30) n’est pas un signe de massacres d’insurgés anti-gouvernementaux. Seraient-ils honorés comme des martyrs par le gouvernement?

5. Le rapport parle de prisonniers « exécutés extrajudiciairement»; mais ensuite il décrit les procédures des tribunaux (militaires) et dit que le jugement doit être approuvé à un niveau supérieur. On peut ne pas aimer les lois qui régissent l’État syrien, mais les tribunaux et les procédures qu’Amnesty décrit semblent respecter les lois syriennes et les processus juridiques. Ils ne sont donc pas, extrajudiciaires, par définition.

6. Dans sa synthèse, le rapport d’Amnesty affirme que « les condamnations à mort sont approuvées par le Grand Mufti de Syrie et … ». Mais le rapport ne fournit aucune preuve d ‘« approbation » par le Grand Mufti dans les minutes du rapport. À la page 19, Amnesty affirme, en se fondant sur deux anciens fonctionnaires de la prison et des tribunaux:

Le jugement est envoyé par la poste militaire au Grand Mufti de Syrie et soit au ministre de la Défense ou au chef d’état-major de l’Armée de terre, qui sont mandatés pour représenter le président syrien Bashar al-Assad et qui spécifient la date de l’exécution.

Il est fort peu probable que le gouvernement syrien « mandate » ou même informe le Grand Mufti dans des cas de procédures militaires ou pénales. N’en déplaise à Amnesty International, la Syrie est un État laïc. Le Grand Mufti en Syrie est l’autorité légale civile de partisans de la religion musulmane sunnite en Syrie, mais il n’a pas de rôle judiciaire officiel. Voilà un extrait d’une thèse suisse de 2010, Modèles de liberté religieuse : Suisse, Etats-Unis et Syrie qu’on trouve ici:

En Syrie, un mufti est un expert juridique et religieux (faqih et alim) qui a le pouvoir de faire des recommandations juridiquement non contraignantes (sing. Fatwa, pl. Fatawa) en matière de droit islamique.

Les conseils recherchés par un juge de la shari’a ou par des particuliers concernent les règles de statut personnel de la communauté musulmane seulement. Dans la République arabe, les fatawas ne jamais donnés ni aux autorités publiques ni aux fonctionnaires individuels.

Ni la Constitution syrienne ni aucune loi syrienne ne fait, à ma connaissance, référence à un rôle quelconque du Grand Mufti dans un tribunal militaire ou civil. On ne trouve mention nulle part ailleurs d’une décision de justice « approuvée par le Grand Mufti de Syrie ». Ce que dit Amnesty est très probablement faux. Le Grand Mufti, le Cheikh Ahmed Badreddin Hassoun, est un savant modéréreconnu et émérite. Il devrait poursuivre Amnesty en justice pour calomnie.

La loi syrienne inclut une peine de mort pour certains crimes graves et violents. Avant 2011, les exécutions réelles en Syrie étaient très rares, la plupart des condamnations à mort étaient commuées. Les lois ont été amendées à la fin de 2011, quand la guerre en Syrie a commencé, pour permettre de condamner à mort ceux qui arment directement des terroristes.

Il est très probable que l’armée syrienne et/ou la justice civile condamnent à mort des prisonniers étrangers et des « rebelles » syriens, s’ils s’avèrent coupables de crimes très graves. L’état syrien combat l’État islamique, Al-Qaïda et d’autres groupes extrémistes bien connus pour leurs meurtres de masse et autres atrocités. Il est probable que certaines de ces peines soient appliquées. Mais le gouvernement syrien a également accordé l’amnistie à dix mille « rebelles » qui avaient combattu le gouvernement, mais qui ont déposé les armes.

Les allégations contenues dans le rapport d’Amnesty sont basées sur des témoignages biaisés et fallacieux d’opposants qui vivent à l’extérieur du pays. Les chiffres de 5 000 à 13 000 brandis avec grand fracas par les médias sont calculés sur la base d’hypothèses creuses. Dans son rapport, Amnesty ne peut donner que 36 noms de personnes qui auraient été exécutées, soit moins que le nombre de « témoins » qu’Amnesty prétend avoir interrogé. Le grand nombre des prétendues exécutions, face au très petit nombre de noms donnés, n’est absolument pas crédible.

Rien dans ce rapport ne répond à la plus petite exigence de véracité scientifique ou juridique. C‘est de la propagande pure et simple.

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