Génération Bataclan : le deuil de l'insouciance

Bataclan_Receuillment01Ils découvrent, dans le sang et les larmes, qu’on leur en veut. A mort. Ils ne comprennent pas. Ils pensaient n’exister que pour eux. Ils se serrent fort. Ils découvrent, dans le sang et les larmes, qu’on leur en veut. A mort. Ils ne comprennent pas.

Ils pensaient n’exister que pour eux. Ils se plaignaient, non sans raison, que l’entrée dans la vraie vie n’était pas si facile. Qu’on ne s’intéressait pas beaucoup à leur avenir. Ils se consolaient très bien entre eux. Ils se débrouillaient. En se serrant. Déjà. Les bavardages au bout de la nuit. Les bistrots comme chez soi. La musique qui isole et rassemble. Les rires arrosés. La beauté de la jeunesse. Les Xe et XIe arrondissements étaient leur Commune.

Ils découvrent qu’on s’intéresse à eux. Des tueurs. Plus vrais que ceux des séries avec lesquels ils aimaient se faire peur. Ils découvrent que leurs petits plaisirs quotidiens, leurs douces habitudes, font l’objet de la même haine que les juifs, les apostats et les journalistes blasphémateurs. Ils se croyaient innocents. « Ça aurait pu être moi. » Ils avaient déjà du mal à comprendre que l’existence de Charlie Hebdo, qu’ils ne lisaient pas, pousse au massacre. Comment comprendre que leur mode de vie suscite la même violence ?

Comment comprendre que d’autres jeunes de leur âge ne partagent pas leur règle : chacun est libre de faire ce qu’il veut. La musique qui fait planer. L’alcool qui fait parler. Tous les sexes sans contrainte. Les filles en cheveux. Et en liberté. Une civilisation. C’est justement ce qui rend fous ceux qui veulent leur imposer leurs règles en les traitant de « pervers » et d’« idolâtres ». Leurs assassins ont du vocabulaire. Ça veut dire quoi, « idolâtre » ?… Ils croyaient que les cultures, toutes égales et magnifiques, étaient faites pour se respecter. Et se mélanger. Pas pour se faire la guerre.

Cela fait beaucoup d’informations pour une seule nuit tragique. Après le choc, leur premier réflexe est de défendre cette insouciance dont ils ne mesuraient pas le prix. La proclamer. « On va continuer ! » Avec des initiatives touchantes. Le patron du Fooding – le Guide Michelin de Boboland – a lancé la manif « Tous au bistrot ! », appelant les Parisiens à « descendre dans le premier rade en bas de chez eux » : « Peut-être ce message pourra-t-il être entendu au-delà de nos frontières. » Une DJ les invite « à ouvrir leurs fenêtres et à jouer de la musique aussi fort que possible » pour promouvoir « la fête comme mode de résistance et de revendication ». Le Monde les encourage, en saluant avec enthousiasme ce « droit à la légèreté de l’être ».

Il va leur falloir apprendre qu’un droit ne va qu’avec le devoir de le défendre. Les « before » parisiens avec apéritifs à demi-tarif et les concerts où l’on se réchauffe ne constituent pas une patrie : ils font partie de ce qu’elle permet. La patrie n’est pas seulement un drapeau, des monuments aux morts et des porte-avions. Mais ce qu’elle protège. La liberté, l’égalité, la sécurité. Pour pouvoir se retrouver sans crainte au Carillon et au Bataclan.

Or, la patrie est en guerre, leur explique François Hollande. Pour continuer à jouir sans entraves, il faudra la gagner. Mais c’est une guerre très particulière. Pas seulement contre une puissance extérieure, mais aussi contre un « ennemi intérieur », comme dit le Premier ministre. Les démocraties gagnent les guerres. A condition de s’armer, moralement et techniquement, face à cet ennemi nouveau qui peut tuer à tout instant et partout. Près de chez soi. Il faut prévenir cette violence de proximité et être préparé à y faire face quand elle survient.

Il va leur falloir redécouvrir l’« esprit de défense ». Une vieille valeur nationale évanouie bien que toujours dans les programmes officiels de l’Education nationale depuis la loi de suspension du service militaire de 1997 : « l’école de la République promeut l’esprit de défense » qui doit « préparer les jeunes à une réflexion lucide sur la sécurité du pays » par « la prise de conscience des menaces qui peuvent peser sur les valeurs fondamentales de la France et des vulnérabilités de nos sociétés ».

Ces directives, qui datent du quinquennat de Jacques Chirac, ont été oubliées et l’« esprit de défense » ne fait plus l’objet que d’un concours d’éloquence à l’Ecole de guerre. Son ancien directeur, le général Desportes, venait de s’inquiéter de générations qui ne « savent plus penser la guerre parce que l’Europe en a été préservée pendant soixante-dix ans », alors qu’elle « est présente partout autour de nous » (la Dernière Bataille de France, Gallimard).

Ce combat qu’appelle François Hollande ne peut être financièrement ni techniquement qu’une affaire de professionnels. La surveillance, la détection et la protection coûtent cher. Du contrôle d’Internet à celui des frontières en passant par la sécurisation de l’espace public, cette lutte a besoin de tout le monde. Des réservistes. Et des jeunes. La recréation d’un service national pour tous les sexes s’impose.

Pas seulement pour son rôle de brassage souvent regretté. Mais pour renforcer une armée et une police sous-dimensionnées pour ces lourdes tâches de sécurité intérieure. En participant à cette « garde nationale » sur le modèle de la milice citoyenne de 1789 évoquée par le président de la République. Il y a un modèle plus récent. La jeunesse israélienne de Tel-Aviv. Ce mélange de sérieux et de gaieté. Une gravité qui n’empêche pas la joie de vivre. Une jeunesse sur le qui-vive. Mais qui vit.

Marianne Eric Conan-Photo: Eric Conan

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