Genèse de la procédure contre l'ancien ministre d'Etat: L’affaire Karim Wade en résumé

6860567-10486890Incarcéré à la maison d’arrêt de Rebeuss depuis le 7 octobre 2014, Karim Wade devra être jugé jeudi prochain, 31 juillet, par la Cour de répression de l’enrichissement illicite CREI). A quelques jours du procès, EnQuête fait la genèse de cette affaire.

Le compte à rebours a réellement démarré pour Karim Wade le 2 octobre 2012, lorsque le procureur spécial près la Cour de l’enrichissement illicite (CREI) l’a classé sur la liste exhaustive des dignitaires de l’ancien régime visés par la plainte déposée par l’Etat du Sénégal au Parquet de Paris.

Auparavant, le fils de l’ex-président Wade, soupçonné d’enrichissement illicite, avait été entendu par des éléments de la Section de recherches de gendarmerie à deux reprises en juillet, deux fois en novembre et une fois en décembre. Alors que les rumeurs les plus folles circulaient sur la poursuite ou non de l’ex-super ministre des Transports et des Infrastructures, la police lui interdit de sortir du territoire national, le 15 novembre 2012.

Une décision remise en cause par la Cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le 22 février. Un mois plus tard, Karim Wade était sommé de justifier un patrimoine évalué à 691 milliards F CFA. Un patrimoine que l’ancien ministre d’Etat aurait notamment bâti à travers plusieurs sociétés immobilières et aéroportuaires.

Mais surtout sur une filiale de DP World, basée à Dakar et dont la valeur représente la moitié de son patrimoine présumé. A en croire l’accusation, le montant est constitué de la société Dubaï port world évaluée à 300 milliards, la Banque marocaine du commerce extérieur, la société AHS au Sénégal, au Niger, au Ghana ; l’aéroport de Jordanie, l’aéroport de Guinée équatoriale (Malabo). D’ailleurs DP World sera placée sous administration provisoire. Mais la CREI a finalement levé la mesure.

Pour autant, les poursuites ont été maintenues pour Karim Wade qui, à l’expiration de la mise en demeure, a été incarcéré en avril 2013, avec sept autres personnes, parce qu’il n’avait pas pu justifier l’origine licite de ses avoirs. Pendant les six mois qui s’ensuivirent, ses avocats engagèrent la bataille des procédures pour le faire libérer.

Toutes les voies de recours nationales ont été saisies et même internationales. La première procédure a consisté à récuser l’adjoint du procureur spécial Alioune Ndao. Les avocats de Karim Wade considéraient qu’Antoine Félix Diome n’avait pas le grade requis pour occuper son poste.

Car, à sa nomination en juillet 2012, il n’était pas encore magistrat du 1er Groupe et 2ème grade conformément aux dispositions légales portant composition des membres de la CREI. La Cour suprême leur donna raison, en rendant un arrêt portant annulation de la nomination. Les robes noires n’avaient pas encore fini de jubiler que le Chef de l’Etat nommait à nouveau Antoine Félix Diome.

L’autre bataille de procédure engagée par la défense a été la saisine de la Chambre d’accusation pour faire annuler les poursuites contre Karim Wade et Cie. Déboutée, la défense s’est alors tournée vers la Cour suprême qui, dans son arrêt, a déclaré recevable la requête de la défense. Toutefois, concernant la question de l’inconstitutionnalité de la loi sur la CREI, la Cour suprême a renvoyé la balle au Conseil constitutionnel.

C’est au beau milieu de cette bataille de procédures, qu’une seconde mise en demeure est tombée sur la tête de Karim Wade, en septembre 2013. Cette fois, Wade fils fut prié de justifier 98 milliards. Une somme représentant le cumul de fonds placés dans 24 comptes bancaires établis dans la principauté de Monaco.

Ces comptes appartiendraient à des sociétés et des personnes physiques soupçonnées de servir de prête-nom à l’ancien ministre d’Etat. Comme la première, les réponses fournies par l’inculpé et ses conseils ne suffirent pas à Alioune Ndao qui décerna un second mandat de dépôt à Karim Wade, le 17 octobre dernier.

Au moment où ses proches craignaient une troisième mise en demeure, la CREI a bouclé son instruction et pris une ordonnance de renvoi en jugement le 17 avril dernier. Un document que Karim Wade refuse de signer. Au bout d’une année d’instruction, le montant du présumé préjudice a drastiquement baissé, jusqu’à atteindre 117 milliards F CFA.

Mais, au moment où la commission d’instruction de la CREI bouclait son enquête, l’expert Pape Alboury Ndao a révélé dans son un rapport un compte bancaire attribué à Karim Wade ; compte dont le solde à la date du 26 avril 2013 est de 93,7 millions de dollars, soit environ 45 milliards de francs Cfa.

Karim et complices

En tombant dans les mailles de la justice, Karim Wade a entraîné dans sa chute certains de ses anciens collaborateurs qui lui auraient servi de prête-noms. Au premier rang duquel son partenaire et ami Ibrahima Khalil Bourgi dit Bibo, autorisé depuis la semaine dernière à se rendre en France pour des soins médicaux.

L’ancien directeur des aéroports du Sénégal (ADS), Mbaye Ndiaye, fait aussi partie des “victimes” de Karim, tout comme le boss de “Aviation Handling Services” (AHS), Pape Mamadou Pouye. Le spécialiste en aéronautique, Pierre Agboba qui dit n’avoir vu Karim Wade qu’une seule fois est aussi identifié comme l’un des complices, mais aussi Alioune Konaré et Pape Abdou Diassé. L’ancien agent comptable particulier des ADS Boubacar Konaté et Cheikh Diallo, ex-patron de CD-Média, ont été plus chanceux que leurs coïnculpés, puisqu’ils bénéficient d’un non-lieu.

Ce qui fait que qu’ils seront du côté des témoins, avec la non-moins célèbre notaire Me Patricia Lake Diop, ainsi que Me Mamadou Diop, Cheikh Diallo, Eli Manel Diop… Ils devront témoigner à charge ou à décharge des faits d’enrichissement illicite et de corruption dont sont accusés Karim et Cie. Ces derniers devront être jugés devant la CREI. N’en déplaise à leurs avocats qui estiment que leur client est passible devant la Haute cour de justice.

Me AMADOU SALL : “JE REGARDE LA JUSTICE AVEC SCEPTICISME”

Pour Me El Hadj Amadou Sall, Karim Wade dont il défend les intérêts n’a presque aucune chance de sortir blanchi de son procès dont l’ouverture est fixée au 31 juillet.

Invité hier du Grand Jury de la Rfm, l’avocat a dénoncé un acharnement dont serait victime son client. L’ouverture officielle du procès de Karim Wade est prévue le 31 juillet prochain.

Mais à écouter l’un de ses avocats Me El hadji Amadou Sall invité hier du Grand Jury de la Rfm, l’on se demande si l’accusé sera à la barre pour se défendre. Malgré l’existence d’un pool d’une trentaine d’avocats, tout porte à croire que le fils d’Abdoulaye Wade et ses conseils y seront plutôt pour écouter un verdict qu’ils estiment comme prononcé à l’avance.

Me Sall affirme lui-même regarder la justice avec un voile de scepticisme à la fois pour les hommes et les institutions, mais en réalité, il est plus que pessimiste. L’avocat, ancien ministre de la justice, retient deux exemples parmi tant d’autres et qui fondent sa conviction.

Le premier est le compte bancaire supposé appartenir à Karim et qui est logé à Singapour. Un compte qui, selon ses dires, n’existe pas et n’a jamais existé. Et qui est versé dans le dossier alors que son client n’a jamais été entendu sur cette question. L’autre point est le versement de 7 milliards dans un compte appartenant à Karim par une société dénommée Dubaï céramique. Laquelle est une filiale de Dubaï Port World (DPW).

Sur ce sujet aussi, Me Sall révèle qu’il n’y a aucun témoin. Le concerné non plus n’a jamais été entendu. “Je m’attendais à un dialogue franc entre acteurs de la justice, mais ’à l’arrivée, on a voulu, clandestinement, ajouter des éléments venus de la Présidence”, accuse Me Amadou Lamine Sall.

Ce qui ne l’empêche pas de demander un non-lieu total pour son client Karim Wade, car l’innocence de ce dernier est prouvée à ses yeux par la justice française qui a prononcé la fin des poursuites et le dégonflement progressif de la somme qu’on l’accuse d’avoir détournée. Afin de justifier ses craintes par rapport au procès, Me Sall reconnaît que les dysfonctionnements de la justice ne datent pas d’aujourd’hui.

L’institution connaît une histoire en dents de scie. «Il y a des moments où je suis aux anges, et des moments où je suis au bord de la révolte. La justice, c’est un tout. La justice, c’est les hommes. Parmi les hommes, il y a du bon, du moins bon et du mauvais», avoue-t-il. Parole d’un ancien ministre de la justice !

EnQuête

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