GRAND ANGLE : PRIME À LA TRANSHUMANCE MACKY JOUE AVEC LE FEU QUI A BRÛLÉ WADE

Le chef de l’État est en train d’élargir la base de sa Majorité. Multipliant les nouvelles alliances avec des partis jusque-là non membres de Benno bokk yakaar et grossissant les rangs de l’Apr avec des transfuges de formations concurrentes. Cette logique d’enrôlement massif remet en scelle les transhumants. Cette espèce d’épaves politiques, pour l’essentiel, que d’aucuns croyaient en voix d’extinction avec la chute d’Abdoulaye Wade- champion du recyclage-, mais que Macky Sall est en train de récupérer. Les fruits de cette tactique politicienne tiennent rarement les promesses de leurs fleurs. macky-3504635-5047416

Il vient à peine de sortir de son œuf, mais déjà Macky Sall veut être plus gros que le bœuf. Et pour combler les kilos qui lui manquent pour atteindre son idéal de poids, il ne pense qu’à se remplir le vendre. Phagocyter le maximum de partis à l’intérieur de l’Alliance pour la République (Apr) ou d’un ensemble plus vaste et/ou encarter autant de têtes en errance ou en disgrâce dans des formations concurrentes. L’idée de l’Alliance pour la majorité présidentielle (Amp) fait son chemin. Ainsi, a-t-il réussi le rapprochement avec le Parti de la réforme d’Abdourahim Agne (ex-Ps et ex-pro Wade).

Il a tendu la main à Mbaye Jacques Diop (ex-Ps et ex-Pds), qui l’a acceptée. Il a convaincu le leader du mouvement Apd, Thierno Lô (ex-Pds et ex-Bokk gis gis), de le rejoindre. Après avoir pris à Rewmi Nafissatou Cissé, il est en train de faire des clins d’œil insistants à Pape Diouf et Oumar Guèye, qui ont préféré rompre avec Idrissa Seck que quitter le gouvernement. Et Macky Sall ne compte visiblement pas s’arrêter en si bon chemin. Iba Guèye, maire de Mbacké (Ps puis Pds), est annoncé à l’Apr. Tout comme Sitor Ndour (Pds), bras séculier de Wade à Fatick lorsque Macky Sall était condamné à la guillotine au Pds. Hier à Ourossogui, l’ancien ministre de l’Éducation de Wade Kalidou Diallo, désormais ex-membre de la Génération du concret de Karim Wade, a lancé l’Alliance des leaderships pour l’émergence et le développement (Aled). Un mouvement qui compte intégrer la Majorité présidentielle. Même la société civile est pour le Président un terrain de chasse. Le journaliste en retrait Latif Coulibaly a pris sa carte Apr depuis belle lurette. Penda Mbow et Alioune Tine (ex-Raddho) n’ont pas encore officiellement franchi le pas, mais la connexion avec Macky Sall est parfaite. La liste n’est pas exhaustive. La ruée vers l’Apr ainsi lancée remet au goût du jour la transhumance. Un système que beaucoup croyaient dépassé, notamment avec la chute d’Abdoulaye Wade, qui en avait fait une arme politique de destruction massive. Un moyen d’étouffer l’opposition.

Voracité présidentielle

Pour justifier sa volonté d’élargir au maximum le cercle de ses amis, le chef de l’État clame que pour la construction du Sénégal, aucun bras ne sera de trop à ses côtés. Il fait tomber les cloisonnements idéologiques ainsi que les barrières partisanes. Mais, les véritables raisons de cette voracité sont politiques, voire politiciennes : à la veille des Locales, échéances capitales en vue de la présidentielle de 2017, Macky Sall est dans le flou. Sa cote de popularité a chuté du fait, notamment, de ses nombreuses promesses non encore tenues. L’Apr, née il y a cinq ans et peu structurée, ne pèse pas lourd sur l’échiquier. Seule, elle est inexistante face à une opposition qui sait amplifier à merveille la clameur de la déception populaire afin d’en tirer le meilleur parti. Le leader des Beige-Marron n’est pas sûr de pouvoir compter sur Benno bokk yakaar où la belle façade de l’unité, longtemps bien entretenue, est en train de se fissurer. Des éléments non négligeables de cette coalition, comme Idrissa Seck (Rewmi) et Youssou Ndour (Fekke maci bole), ont claqué la porte. Et les plus significatifs parmi ceux qui sont restés ont fini de montrer qu’ils n’entendent pas sacrifier leurs partis respectifs sur l’autel de l’unité et la loyauté à un groupe où chacun tient sous le coude un agenda politique bien établi. Au fur et à mesure que se rapprochent les Locales, les velléités de scission, qui étaient en sourdine, se font plus audibles dans le camp présidentiel. L’adoption dans la douleur par l’Assemblée nationale du nouveau code des collectivités locales, jeudi 19 décembre, est la preuve que les lignes de fractures au sein de Benno n’existent pas que dans l’imagination fertile des opposants au régime. Elles sont une réalité.

Si les députés du Ps, qui avaient d’abord refusé de voter le texte, n’étaient pas revenus in extremis à de meilleurs sentiments, la loi serait peut-être rejetée et ça serait un coup dur pour le gouvernement, un vrai camouflet pour le chef de l’État. Récemment, Pape Demba Sy de l’Udf/Mbollo-Mi, a fustigé que l’Apr, le Ps et l’Afp soient les seuls partis qui décident à Benno. Ce, au détriment des «petits partis» comme le sien. Il estime que l’heure est venue pour lui et ses camarades de se consacrer plus à leur parti qu’à la coalition de coalitions qui, à son avis, ‘’a fait son temps’’.

La jurisprudence Pds

Devant ces sombres nuages d’incertitudes qui planent au-dessus de sa tête, Macky Sall devait réagir. C’est de bonne guerre. À défaut de lancer ouvertement les hostilités contre ses ennemis embusqués, il préfère les caresser dans le sens du poil, quitte à fâcher certains cadres de son parti. Dans le même temps, il s’emploie à grossir l’Apr. Mais si la stratégie globale de conquête est politiquement correcte, la tactique employée pour son déroulement est bancale. En misant sur des transhumants pour renforcer son parti, le chef de l’État étale certes sa peur de lendemains qui déchantent et son manque de confiance en ses compagnons de Benno bokk yakaar, mais surtout, il consent à un investissement dont la rentabilité n’est pas garantie. L’histoire politique du Sénégal révèle que les transhumants sont pour un parti plus un problème qu’une solution. Un exemple récent : le Pds a volé en éclats du fait de divisions internes dont l’une des causes principales est la forte présence de militants de la «20e heure», entretenus, bichonnés et couverts de gâteries au détriment des «Pds authentiques».

Pour ceux qui se livrent à la transhumance, le tarif est le même. L’option ressemble plus à un saut dans le vide, un suicide politique, qu’à un moyen de rebondir. L’opinion rejette les transhumants. Leurs nouveaux compagnons rechignent à les adopter, s’ils ne les combattent pas sévèrement et en meute. Et les retombés qu’ils espéraient en changeant de casaque arrivent rarement. Cette race de politiciens que d’aucuns croyaient en voie d’extinction est aujourd’hui en voie de réapparition. Leur capacité à retourner leurs vestes mine la démocratie et sape la paix dans les partis concernés.

1- SOURCE DE DIVISIONS INTERNES : Le ver est dans le fruit

Coincée entre les mammouths de Benno bokk yakaar et les éléphants de «Macky 2012», l’Apr étouffe. Les membres du parti de Macky Sall demandent à leur leader de rompre les amarres avec cette «bande d’ingrats et de maîtres-chanteurs» dont le seul dessein est d’accaparer le maximum de strapontins possibles et, à terme, s’emparer du fauteuil présidentiel. Non content d’ignorer ces cris de frustrations des faucons de son parti, Macky Sall tend la main à de nouveaux alliés pour fonder l’Alliance pour la majorité présidentielle (Amp). Un projet qui suscite la méfiance dans le camp de Benno bokk yakaar où les réactions hostiles, sous forme de mises en garde soigneusement emballées, ont fusé grave. Tout en acceptant le principe d’un élargissement de la majorité présidentielle à d’autres partis, Ibrahima Sène du Pit estime que cela ne vaudra pas enterrement de Benno. Auquel cas, prévient le camarade de Dansakho, Macky Sall ainsi que son régime signeraient leur arrêt de mort. Barthelemy Dias du Ps, pour sa part, a déclaré avoir eu envie de vomir lorsqu’il a aperçu certains visages de transhumants à l’anniversaire des 5 ans de l’Apr. Ousmane Sèye (Front républicain). Demba Dia (Mac). Thierno Lô (Apd). Abdou Fall (Alternative citoyenne). Ahmet Khalifa Niasse (Fap).

Mbaye Jacques Diop (Ppc)… Tous d’anciens compagnons de Wade. Comme pour porter la réplique au jeune socialiste, l’ancien maire de Rufisque, qui avait voté contre Macky Sall à la présidentielle de 2012, estime que le chef de l’État doit s’affranchir de Benno, qui est une union de circonstance, pour renforcer son parti avec de nouvelles alliances. Ambiance dans le camp présidentiel ! C’est comme si le Président n’avait pas bien assimilée le précédent qui a ruiné le Pds pour aboutir à la chute de Wade le 25 mars 2012. Aussitôt arrivé au pouvoir en 2000, l’ancien chef de l’État avait entrepris une vaste campagne de débauchage de responsables politiques issus pour l’essentiel des rangs du Ps, à l’époque en décrépitude. Maniant avec dextérité et tact la carotte des maroquins douillets et le bâton des menaces de poursuites judiciaires, Wade avait complètement décimé les rangs socialistes. Certain de son succès, aveuglé par sa popularité à l’époque, il se fâche avec ses alliés qui l’ont porté au pouvoir pour s’enticher avec une nouvelle coalition de partis regroupés dans la Cap 21.

La suite, on la connaît. Les «Pds authentiques» se déchirent avec les nouveaux venus : guerres de tendances, votes sanction, coups bas, démobilisation… Aux Locales de 2009 et, plus tard, lors de la présidentielle de 2012, Wade et ses alliés ont certes souffert du mécontentement populaire, mais ils ont été précipités dans les abysses par les luttes internes, effets pervers de la transhumance. Macky Sall aurait-il la mémoire courte ? Ou bien pense-t-il pouvoir réussir là où son prédécesseur et ex-mentor, a échoué ? Rien n’est garanti. D’autant que là où le Pds pouvait compter sur un ancrage national réel, des structures relativement solides et une majorité à l’Assemblée nationale- ce qui lui permit de résister près de dix ans au choc des ambitions internes-, l’Apr reste un nain politique, sinon un géant aux pieds d’argile, qui risque de ne pas tenir aussi longtemps.

2- UN INVESTISSEMENT PEU RENTABLE : Les prairies ne sont pas aussi vertes que rêvées

En politique, les mariages d’amour ou de raison débouchent souvent sur des lunes de miel fastueuses. Le mari couvre la mariée de cadeaux et de mots doux. Et vice-versa. Les nouveaux époux se jurent fidélité et se promettent monts et merveilles. Puis le temps passant, l’ennui gagne du terrain. La monotonie balaye les dernières miettes de passion qui chauffent l’ambiance du quotidien du couple. Les premiers coups de froid surgissent. Bonjour les tensions, les silences pesants, les premiers propos aigres-doux ainsi que, dans la foulée, les premières infidélités. Jusqu’à ce que le miel vire totalement au fiel.

Mbaye Jacques Diop a connu ça avec Abdoulaye Wade. Pour avoir claqué en héros la porte du Ps entre les deux tours de la présidentielle de 2000 et apporté son soutien au futur élu, l’ancien maire de Rufisque était rentré dans les bonnes grâces présidentielles. Il fond son parti, le Parti pour le progrès et la citoyenneté (Ppc), dans le Pds. Quatre ans après l’alternance, il est nommé président du Conseil de la République pour les affaires économiques et sociales (Craes). Tout allait pour le mieux jusqu’à ce que Wade décide de fermer les robinets. Il balance à la corbeille le protocole entre le Pds et le Ppc et demande à Mbaye Jacques Diop de quitter le Craes. Devant le refus d’obtempérer de son allié, il dissout l’institution. Les deux hommes se réconcilieront plus tard, mais le leader du Ppc n’a jamais nié que cette alliance avec Wade aura été un fiasco. Un mariage raté. En langage moins policé, elle n’a pas porté les fruits de ses belles fleurs. Sans tirer les leçons de cette expérience malheureuse, Mbaye Jacques Diop se range aujourd’hui derrière Macky Sall. Si en 2000, la casquette de transhumant que d’aucuns tentaient de lui faire porter ne lui allait pas, la coiffe lui va à merveille cette fois-ci. Même s’il jure ne rien attendre de cette alliance, il n’écarte pas d’accepter une fonction. C’est dire. Mais que peut-il vraiment espérer de solide de son rapprochement avec le chef de l’État ? Mbaye Jacques Diop ne pèse plus aussi lourd politiquement que jadis. Il n’est plus maire de Rufisque et de nouvelles forces politiques ont émergé au-dessus de sa tête. Il constitue pour le chef de l’État, contre lequel il a voté en 2012, davantage une épave gênante au milieu des vagues d’incertitudes du champ politique qu’un radeau de sauvetage. Le leader du Ppc risque de faire le voyage pour rien. Son exemple est une nouvelle preuve que la transhumance ne rapporte pas toujours gros. Que même avec un poids politique certain, il vaut mieux être constant que caméléon.

3- L’OPINION REJETTE LES TRANSHUMANTS Perte de crédibilité garantie

Au faîte de sa puissance, aux aurores de l’Alternance, Idrissa Seck déclarait qu’un bon homme politique doit s’armer d’un solide bagout intellectuel et d’un compte en banque bien fourni. C’est sans doute vrai, mais il faudra ajouter dans le pedigree un sens éthique élevé. En politique, comme dans les domaines de la finance, des relations internationales, du commerce, du management, des sciences, entre autres, l’éthique est devenue une valeur cardinale. La crise économique et financière est passée par là. En Afrique où la prédation des ressources publiques, les magouilles d’État et toutes sortes d’actes de mal gouvernance, ont longtemps rythmé la marche des États, les populations exigent aujourd’hui de leurs dirigeants de la vertu. Et pas que dans leur manière de conduire les affaires.

Les combats pour la liberté d’expression et pour la démocratie étant presque gagnés sur le continent, les peuples ont enclenché la bataille pour l’instauration des valeurs d’éthique dans le champ politique, sur le terrain public. C’est ce que Mouhamadou Mbodji, le coordonnateur du Forum civil, appelle «le changement des paradigmes». Macky Sall semble l’avoir compris en plaçant sa présidence sous le sceau de la gouvernance vertueuse. Et au Sénégal, l’un des éléments principaux de ces valeurs d’éthique est la constance. Ne pas confondre avec la rigidité. Il s’agit de rester à cheval sur ses convictions, éventuellement accepter les compromis sans verser dans les compromissions. Si El Hadji Mansour Mbaye est très populaire, respecté par toutes les chapelles politiques, c’est pour une bonne part grâce à sa fidélité au Ps après la chute de ce parti en 2000. Ousmane Tanor Dieng doit sa légitimité à la tête du Ps au fait qu’il a conduit la barque socialiste au plus fort de la tempête de la première alternance politique au Sénégal. Les occasions de quitter le navire Vert qui prenait l’eau de toutes parts, ne manquaient pas au début des années 2000, mais il est resté fidèle à sa formation.

Abdoulaye Bathily de la Ld et Amath Dansokho du Pit tirent leur crédibilité de leur refus de tout rapprochement avec le pouvoir d’Abdou Diouf, à la fin des années 90, puis d’Abdoulaye Wade après leur sortie du gouvernement de ce dernier en 2001. Si Macky Sall a été brillamment élu, c’est en partie du fait de sa constance dans le combat contre le régime de Wade, après son départ du Pds en 2008. À la rue, Wade avait entrepris, à l’époque, plusieurs tentatives de ramener à la maison le leader de l’Alliance pour la République (Apr).

En vain. À l’inverse, Djibo Kâ du Renouveau et Idrissa Seck de Rewmi ont beaucoup perdu de leur aura en tentant des arrangements avec la constance à un moment crucial de leur parcours politique. Moment où leur cote de popularité était au Zénith. Entré en 1998 à l’Assemblée nationale avec 11 députés sous sa propre bannière, deux ans après sa courageuse démission du Ps, le premier n’a pas su capitaliser son score aux Législatives. Son ralliement à Abdou Diouf entre les deux tours de la présidentielle de 2000 lui sera fatal. Arrivé deuxième à la présidentielle de 2007 (près de 15% des suffrages), remportée par Wade au premier tour, le second est tombé en disgrâce, pour avoir effectué, par la suite, plusieurs aller-retour entre les couloirs cirés du pouvoir et les chemins escarpés de l’opposition. Lui aussi, comme Djibo Kâ et tant d’autres, a payé cash cette transhumance effectuée par voie de contournement.

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