Grand débat en Turquie sur islamisme et laïcité

reseau -associations marocaines-turquieEn Turquie, la victoire du parti islamiste Refah aux élections municipales du printemps dernier s’accompagne d’un intense débat intellectuel qui oppose, parfois fort violemment, écrivains et penseurs pro et anti-islamistes. Il s’agit, dans ce pays officiellement laïc et démocratique, d’un affrontement majeur, sans équivalent dans les pays musulmans où domine largement la censure. A ce titre, il est exemplaire ; et les arguments des uns et des autres trouvent un large écho dans l’ensemble du Proche-Orient et au Maghreb.

Lorsque, au début du mois de juin, le nouveau maire d’Ankara, M. Melih Gökçek, s’en prit à une statue représentant un couple enlacé en déclarant : « Je crache sur ce genre d’art ! », tombèrent les quelques illusions encore conservées sur la politique culturelle du parti islamiste Refah. Mais, si la percée de ce mouvement a été souvent décrite (1), on connaît moins bien les rapports entre littérature et islam en Turquie (2).

C’est par un de ces paradoxes dont la vie intellectuelle turque est friande que s’ouvre l’histoire du courant littéraire islamiste sous la République : son premier représentant, Mehmet Akif Ersoy (1873-1936), est à la fois l’auteur de Safahat (Phases), une autobiographie en vers mêlée d’envolées épiques qui retrace la fin de l’Empire ottoman et la naissance de la République, et, en 1921, de l’hymne national (Istiklâl Marsi). Revendiqué à cor et à cri par les islamistes et indissociable de la culture civique républicaine, ce poète majeur reste peu apprécié par la majorité des « laïcs ».

Pendant une cinquantaine d’années régnera une formidable confusion à propos d’une littérature en désaccord avec la ligne officielle. Par exemple, Necip Fazil Kisakürek (1905-1983), poète et dramaturge moderniste devenu au fil des ans le chantre d’un mysticisme mêlé de racisme panturc, et Tarik Bugra (1918-1994) furent deux prosateurs réalistes « récupérés » à la fois par l’extrême droite nationaliste et le public islamiste. Ces auteurs ont en commun un anticommunisme virulent (que les officiels partageaient largement), une idéologie hésitant entre le culte du passé turc et l’héritage musulman ottoman et une méfiance névrotique à l’égard de toute littérature expérimentale. Un tissu donc de contradictions qui définit certes l’appartenance à un « bord », mais ne suffit pas à créer une école ou un mouvement littéraire. Se retrouvèrent côte à côte dans l’« opposition » des auteurs à la recherche de leurs racines et en désaccord avec un modèle républicain qui, à ses débuts du moins, entreprit l’éradication d’un islam trop voyant.

A partir du milieu des années 1970, un changement se produit, qui se traduit par la naissance de revues littéraires regroupant des poètes islamistes et créant une alternative aux associations d’écrivains de gauche. La revue Türkiye Yazarlar Birligi est fondée à Ankara en 1979 et organise des manifestations littéraires « parallèles ». S’affirment par la suite les voix majeures d’un groupe désormais appelé Poètes musulmans et dont Sezai Karakoç aura été le précurseur. Partant de l’idée de « résurrection », il publie poèmes et essais, exposant un programme assez flou de renaissance des peuples islamiques : « Il n’est pas facile de repousser l’obscurité qui s’est abattue sur nous. Il nous faut des héros dans tous les domaines. Des héros de la pensée, de l’art et de la morale (3). »

Ismet Ozel est un autre cas intéressant : sans que son oeuvre perde en qualité, il est passé du marxisme le plus strict à la mystique musulmane. Il faut aussi évoquer Cahit Zarifoglu, figure de proue de cette littérature et qui guidera la jeune génération. Moins imprécateur qu’Ozel, il se présente comme l’existentialiste des lettres islamistes. Parmi les nouveaux venus, citons Turhan Koç, Arif Ay, ou encore Ebukebir Eroglu, qui a récemment publié la plus pénétrante étude sur la poésie turque contemporaine : Modern Türk Siirinin Dogasi  (4).

Pour faire connaître ce courant existent des revues de bonne tenue (Mavera, Yönelister, dans les années 1970, et actuellement Dergâh), et d’autres ouvertement réactionnaires comme Türk Edebiyati ou Yedi Iklim, ainsi que des maisons d’édition, car aucune maison laïque, aucune grande revue littéraire n’entend publier ces « ennemis ».

SI la présentation de ces œuvres est parfois élégante, voire moderne, si la production a augmenté, il n’y a pas eu pourtant de raz de marée de bons textes. Cette question fondamentale reste d’ailleurs posée : qu’est-ce qui différencie la littérature « islamiste » de l’autre ? Si l’on tente une esquisse de définition, il est possible de dire que les poètes musulmans connaissent tous au moins une langue européenne (mais très rarement l’arabe) et s’inspirent librement du patrimoine arabo-persan, turc et occidental. Un auteur de l’autre « bord », Ozdemir Ince, qui écrit une poésie très métaphysique et recourt sans honte à des images du passé arabo-musulman, leur adresse plusieurs reproches : « Les poètes musulmans ont fini par trouver leurs modernistes, mais, comme ils ne savent pas l’arabe, ils n’ont pas la chance de connaître de grands poètes de la tradition, tels Ibn Arabi, Abou l-Alâ Al-Ma’arrî ou Bistamî. Au fond, ils sont plus influencés par le catholicisme de T.S. Eliot que par les classiques orientaux et ils se complaisent à utiliser des mots d’allure islamique. Je ne crois pas que l’on puisse faire de la poésie musulmane en recourant simplement à des mots d’allure musulmane. »

Il est d’ailleurs intéressant de noter que ces poètes pratiquent tous le vers libre. Leur inspiration principale consiste à renouer avec la mystique soufie (fort différente de l’islam officiel) ; ils invoquent donc directement une métaphysique orientale tout en évitant certains classiques « déviants » comme Riza Tevfik (5) et en acceptant un engagement dans le réel : Sezai Karakoç et Ismet Ozel sont très présents dans le champ politique. Autre élément, et non des moindres : le vide consternant dans le domaine de la prose. Ce qui ne manque pas de logique, car quels critères particuliers, quelles formes littéraires musulmanes pourraient être revendiqués sans retomber dans l’imitation occidentale ? Seuls peuvent être mis à l’actif des islamistes quelques romans historiques ou best-sellers chargés de bons sentiments, comme ceux d’Ahmed Günbay Yildiz. En ce qui concerne le roman au moins, l’Europe conserve un certain poids.

Plutôt mal disposés à l’égard d’une production qu’ils associent à la plus menaçante des réactions, les auteurs laïcs ont eu depuis deux ans plusieurs occasions de s’inquiéter : l’assassinat du journaliste Ugur Mumcu (du quotidien Cumhuriyet ), le débat fiévreux autour de la publication des Versets sataniques, le lynchage de Sivas intervenu en juillet 1993, quand périrent trente-sept personnes, dont plusieurs écrivains (6), ont confirmé l’existence de deux univers clos qui n’envisagent pas de communiquer paisiblement. Les jugements littéraires ne sont pas de mise, les a priori l’emportent, mais du moins les musulmans lisent-ils « les autres », ce qui à terme pourrait constituer un avantage…

Il est aussi frappant de constater combien les laïcs ont manqué de mordant pendant la campagne pour les élections municipales de 1994. Le réveil fut rude : le parti islamiste Refah avait en effet conquis de nombreuses villes. Un début de réaction s’est cependant produit avec les prises de position d’intellectuels comme Enis Batur et Cetin Altan, et l’union sacrée s’est refaite pour commémorer le premier anniversaire de la tuerie de Sivas. Une nouvelle revue de réflexion, Cogito, a été lancée pour lutter contre les excellentes publications animées depuis plusieurs mois par les islamistes. Il reste que les laïcs sont divisés en tendances rivales et que leur rapport à la laïcité est divers.

Poète et essayiste, Ozdemir Ince publie des articles très durs contre les islamistes ­ l’un d’eux est titré « Les barbares », dans lequel il présente avec ironie mais aussi avec amertume les mesures que pourraient prendre les nouveaux maires (7). Il reconnaît que le public islamiste lit davantage que l’autre et sait voir dans les intellectuels des « modèles » ; il note aussi que « l’autre Turquie » se nourrit des frustrations qu’engendrent l’Occident et son système économique.

Plus radical encore, Aziz Nesin, l’un des doyens des lettres turques, réclame une attitude très ferme contre la montée de l’islam. Il s’en est pris à tous les gouvernements qui, depuis 1950, ont encouragé cette évolution à tous les niveaux de la société, tout en menant la vie dure à la gauche. Il a fait campagne l’an passé pour la publication des Versets sataniques, ce qui lui a valu de frôler la mort de très près à Sivas. Orchestré par la mairie de la ville, rendu possible par la défaillance de l’Etat, ce massacre est depuis un an l’occasion d’un procès qui s’effiloche. Dans ces conditions, Nesin est-il pessimiste ou simplement réaliste ?

Quant aux auteurs islamistes, leurs rapports avec la religion manquent eux-mêmes de clarté. Ils sont constamment « tirés » vers la politique et consultés comme des intellectuels (8). Certains n’ont pas hésité à approuver les événements de Sivas. Or ce ne sont pas des techniciens de la culture et l’on peut s’interroger sur la manière dont elle va être traitée, notamment dans les deux grandes villes, Ankara et Istanbul, conquises par eux. L’absence d’intellectuels dans les rangs du parti Refah a déjà entraîné des initiatives brutales : le projet, annoncé dès le lendemain des élections municipales, d’édifier une grande mosquée sur la place Taksim à Istambul (au coeur du Beyoglu occidentalisé et culturel), comme l’affront, déjà mentionné, fait aux artistes par le maire d’Ankara. En revanche, la nomination ­ inattendue ­ d’une personnalité de gauche à la direction des théâtres municipaux d’Istanbul pourrait laisser augurer une possible cohabitation.

Timour Muhidine

Chercheur à l’Institut français d’études anatoliennes (Istanbul), rédacteur en chef de la revue Ankara, Paris.

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