November 19, 2017
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Harvey Weinstein : un masque tombe à Hollywood

Les révélations sur les agressions sexuelles, voire les viols, imputées au producteur américain se succèdent depuis une semaine. La fin d’un secret de polichinelle dans un milieu tétanisé pendant des décennies par le pouvoir du magnat.

Harvey Weinstein lors de la première de Shakespeare in Love en 1998 avec Gwyneth Paltrow. Photo Rue des Archives. BCA

Réputation

Rosanna Arquette, Asia Argento, Gwyneth Paltrow, Angelina Jolie, Ashley Judd, Emma de Caunes, Judith Godrèche… Plus d’une vingtaine de femmes se sont exprimées ces derniers jours, racontant chaque fois le même mode opératoire. Elles sont d’abord contactées pour un rendez-vous à caractère professionnel – discuter d’un rôle, récupérer un scénario -, où est présente une assistante du mogul, histoire de rassurer les potentielles effarouchées. Weinstein se débrouille ensuite pour les isoler dans sa chambre d’hôtel, où l’agression a lieu. «Il m’a obligée à lui faire une fellation, raconte l’actrice Lucia Stoller dans le New Yorker. J’ai dit et répété “non” mais peut-être que je ne me suis pas assez battue. […] C’est un homme fort, il a pris le dessus sur moi.» L’Italienne Asia Argento accuse aussi le producteur de l’avoir violée à 21 ans. Obligée à lui prodiguer un massage, elle a ensuite subi un cunnilingus. «Je disais “non, non”. Un gros mec qui veut te bouffer. C’est un conte effrayant. […] Si j’avais été une femme forte, j’aurais shooté dans ses couilles et je me serais enfuie. Mais je ne l’ai pas fait. Du coup, je me sens responsable.» Le cofondateur de Miramax nie en bloc : «Toutes les accusations de relations sexuelles non consenties sont réfutées par M. Weinstein, affirme sa porte-parole dans une déclaration transmise aux médias. Toutes les femmes qui ont fait état publiquement, en déclinant leur identité, de relations sexuelles avec lui, étaient consentantes.»

Dans un enregistrement capturé à l’insu de Weinstein lors d’une opération de police en 2015, révélé par le New Yorker, on entend pourtant les méthodes d’intimidation et l’éternelle assurance du cofondateur de Miramax. Ici, la victime, présentée comme étant la mannequin Battilana Gutierrez, refuse d’entrer dans la chambre d’hôtel de Weinstein, qui insiste. «Ne me fais pas honte dans ce couloir. Je ne ferai rien, je le jure sur mes enfants.» «Pourquoi m’as-tu touché les seins hier ?» demande-t-elle. «J’ai l’habitude de faire cela, dit-il. Ne gâche pas notre amitié pour cinq minutes.»

Selon Rosanna Arquette, refuser ses avances valait anathème dans le milieu. Le mogul l’avait agressée au début des années 90, la forçant à toucher son sexe en érection. «Je ne ferai jamais ça», lui avait-elle dit, ce à quoi il avait répondu qu’elle faisait «une grave erreur». L’actrice assure qu’après ce refus, le producteur s’est acharné à freiner sa carrière. Judith Godrèche, agressée en 1996 à Cannes, raconte qu’une cadre de Miramax lui avait dit de se taire, pour ne pas nuire à la sortie de Ridicule, dont Weinstein venait d’acheter les droits pour le distribuer aux Etats-Unis. «Ils avaient mis mon visage sur l’affiche, explique Judith Godrèche. C’est Miramax, on ne peut rien dire du tout.»

Maillon central

Depuis les révélations, de nombreuses célébrités ont condamné son comportement, des acteurs Leonardo DiCaprio et George Clooney au couple Obama (leur fille Malia a fait un stage à la Weinstein Company) en passant par Hillary Clinton – Weinstein était un généreux donateur pour le Parti démocrate. Son épouse, Georgina Chapman, a, elle, annoncé mardi soir qu’elle l’avait quitté, affirmant avoir «le cœur brisé pour toutes ces femmes qui ont souffert». Le scandale s’inscrit sur fond d’industrie du cinéma mondialisée, ultraconcentrée, où une dizaine de majors produisent et distribuent des films projetés sur tous les écrans de la planète. Miramax, la société cofondée par Weinstein, avait été rachetée par Disney en 1993 pour 80 millions de dollars, puis revendue pour 660 millions de dollars en 2010. Dans ce laps de temps, elle a produit 300 films, générant 4,4 milliards de dollars de recettes aux Etats-Unis, récoltant des centaines de nominations et de récompenses, tant au tableau d’honneur des oscars que celui du Festival de Cannes.

Weinstein, qui a quitté Miramax en 2005 pour fonder sa propre boîte, était un maillon central de cette chaîne d’argent et de succès, suscitant la déférence d’un milieu tétanisé à l’idée de subir ses foudres et mesures de rétorsion. «Harvey Weinstein était quelqu’un de complètement incontournable et extrêmement puissant, capable de faire et défaire des carrières et de garantir ou non le succès d’un film, avance Betsy West, une documentariste qui travaille sur les mouvements féministes, et professeure à l’université Columbia. A l’acmé de son pouvoir, soit à la fin des années 90 et au début des années 2000, il était l’incarnation de la figure de magnat du cinéma. Et quand vous êtes une jeune actrice qui cherche à se faire une place dans cet environnement ultra-concurrentiel, vous êtes très vulnérable face à ce type d’hommes.»

Weinstein a longtemps acheté le silence de ses victimes à coups de gros chèques. Le New York Times a retrouvé la trace d’au moins huit de ces accords à l’amiable, avec une jeune assistante en 1990, l’actrice Rose McGowan en 1997, une autre assistante à Londres en 1998, une mannequin italienne en 2015… Outre l’argent, c’est, semble-t-il, le pouvoir du magnat qui l’a protégé pendant si longtemps. «Comment faire pour quitter cette chambre le plus vite possible sans s’aliéner Harvey Weinstein ?» a par exemple pensé l’actrice Ashley Judd, alors que le producteur venait de lui demander de le regarder prendre une douche et de lui faire un massage.

«Fuck off»

Depuis la publication des enquêtes, Hollywood, sans doute honteux de sa lâcheté complice, se déchire dans un débat «Tout le monde savait» versus «Je croyais que ce n’étaient que rumeurs». Matt Damon, accusé d’avoir su et de n’avoir rien dit, nie : «J’ai fait cinq ou six films avec Harvey. Je n’ai jamais assisté à ça. De nombreux acteurs disent que tout le monde savait, mais ce n’est pas vrai. Ce genre de prédateur agit caché, à l’abri des regards. Si j’ai à un moment été à un événement pendant lequel ce genre de choses a eu lieu et que je n’ai rien vu, j’en suis désolé parce que j’y aurais mis un terme.» Ben Affleck, lui aussi propulsé au firmament par Weinstein, a également affirmé ne rien savoir avant de dire sa «colère» et de condamner les agissements du producteur. Son appel à mieux «protéger nos sœurs, amies, collègues et filles» a déclenché l’ire de l’actrice Rose McGowan.

«Ben Affleck fuck off, a-t-elle tweetté. Tu m’as dit : “Nom de Dieu, je lui ai dit d’arrêter de faire ça !” Tu m’as dit ça droit dans les yeux après une conférence de presse que j’ai été forcée de faire après l’agression. Tu mens.» Pour Emma de Caunes, qui affirme qu’elle entendait régulièrement des histoires sur Weinstein au cours de ses séjours à Los Angeles : «Il ne se cache pas vraiment. Je veux dire, la manière dont il le fait, qui implique plusieurs personnes, qui deviennent autant de témoins potentiels. Mais tout le monde était trop terrorisé pour parler.»

Impossible de nier, en tout cas, que la réputation du producteur était bien établie dans le milieu. Dans un épisode de 2012 de la série de Tina Fey, 30 Rock, l’un des personnages, Jenna, dit n’avoir peur de personne dans le show-business : «J’ai refusé des rapports sexuels avec Harvey Weinstein à pas moins de trois occasions… sur cinq.» Et lors de l’annonce des nominations pour le meilleur second rôle féminin aux oscars de 2013, l’acteur et réalisateur Seth MacFarlane s’était permis cette boutade, adressée aux cinq actrices nominées : «Félicitations, vous n’avez plus besoin de faire semblant d’être attirées par Harvey Weinstein.» Le public avait ri.

Isabelle Hanne correspondante à New York

Libération
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