« Il est plus qu’irresponsable de laisser Rokhaya Diallo être insultée chaque jour »

French writer, journalist and activist Rokhaya Diallo takes part in a protest called on International Migrants Day by the local Emmaus solidarity movement, to denounce the building of a fence around the Calais port to prevent migrants from illegally crossing to Britain, on December 18, 2014 near the ferry terminal in Calais. Calais has been home to groups of illegal migrants since authorities closed down the Sangatte immigrant detention centre in 2002, and there has been an even bigger influx in recent months as people arrive from restive countries including Syria, Iraq, Libya and Afghanistan. AFP PHOTO / PHILIPPE HUGUEN / AFP PHOTO / PHILIPPE HUGUEN

Par Hamidou Anne (chroniqueur Le Monde Afrique)

Notre chroniqueur juge que le silence face au harcèlement dont est victime la militante témoigne de la libération de la parole raciste en France.

Chronique. Rokhaya Diallo, militante antiraciste française, dérange. Pas un jour sans qu’elle soit victime de violentes attaques publiques. Y prennent part d’obscurs individus, des membres de l’association identitaire Le Printemps républicain et tout ce qu’Internet peut drainer de racistes. Leur haine de Rokhaya Diallo n’est pas surprenante au regard des causes qu’elle défend. Ce qui est en revanche curieux, c’est de voir des politiques, des intellectuels et d’autres acteurs du débat public français la lyncher médiatiquement dans une totale impunité.

En janvier 2015, l’éditorialiste Ivan Rioufol arracha des larmes à Rokhaya Diallo en l’accusant de sympathie avec les auteurs de l’attentat contre l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo. La femme politique Nadine Morano (Les Républicains) la traita de « Française de papier chanceuse d’être née en France et non au Bénin » (un pays avec lequel elle n’a aucun lien). Récemment, l’essayiste et militante Fatiha Boudjahlat, dans un tweet ensuite supprimé, appela à son viol. Sans oublier une chroniqueuse de Sud Radio qui suggéra de livrer la militante au Ku Klux Klan.

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Un tour sur Twitter suffit pour voir la constance avec laquelle le philosophe Raphaël Enthoven, l’essayiste Laurent Bouvet et le préfet Gilles Clavreul (ces deux derniers étant membres du Printemps républicain) attaquent Rokhaya Diallo. De manière quasi quotidienne, avec une obsession qui frise la pathologie, ces hommes blancs, intellectuels médiatiques, la livrent en pâture à leurs « followers ». Ils savent qu’ils peuvent agir de la sorte sans devoir se justifier, surtout dans une période de libération de la parole raciste et d’excitation du phénomène identitaire.

Courant d’intolérance

En dehors des mouvements antiracistes ou de la gauche radicale, on ne note pas de réaction de haut niveau dans les partis politiques ou de la part du gouvernement. Ceci, cumulé au silence des médias, dit quelque chose de la France de 2018. Que font les écrivains, les artistes, les politiques, les militants féministes, les éditorialistes ? Il est plus qu’irresponsable de laisser Rokhaya Diallo se faire insulter, harceler chaque jour ; il est dangereux de laisser cette campagne perdurer. Certains peuvent être tentés un jour d’aller au-delà de la simple agression verbale.

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Aucune prise de parole vigoureuse pour dénoncer l’acharnement vis-à-vis de Rokhaya Diallo. Pis, le gouvernement d’Emmanuel Macron, qui affirmait vouloir faire barrage à l’extrême droite, l’a exclue fin 2017, sous la pression de militants racistes, islamophobes et xénophobes, du Conseil national pour le numérique, censé pourtant être indépendant. Ceci consacre la victoire culturelle, en France, d’un courant d’intolérance après celle, électorale, qui a placé Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle en 2017.

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Loin de nous l’idée de brosser un portrait de Rokhaya Diallo en militante gentille et naïve face à des censeurs méchants. Elle provoque et reçoit en retour de virulentes critiques. C’est le jeu du débat, où Internet exacerbe les postures. Certaines de ses positions sont aussi très discutables. Ainsi de sa proximité avec le mouvement antiraciste et « décolonial » des Indigènes de la République, de la polémique sur les Sparadrap qui ne seraient pas adaptés aux peaux noires ou encore de l’usage de l’expression « racisme d’Etat » – un sujet sur lequel nous partageons plutôt l’avis du chercheur Pap Ndiaye, qui préfère dire : « Il y a du racisme dans l’Etat, il n’y a pas de racisme d’Etat. »

Une voix utile

Rokhaya Diallo aime se mettre en scène sur les réseaux sociaux avec une théâtralisation de ses joutes qui tend à nuire au fond de ses propos. Nous ne pensons pas qu’exhiber la moindre insulte d’un parfait anonyme avec quinze followers sur Twitter soit digne de la personnalité qu’elle incarne. Quand on est une figure politique, invitée aux Nations unies pour parler d’antiracisme, il y a des bas-fonds de la nature humaine avec lesquels on ne doit plus se salir.

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Mais les critiques qu’on peut lui adresser sont infimes par rapport aux torrents d’injures que cette femme reçoit au quotidien. Les attaques récurrentes sur sa personne visent à lui faire peur, à l’obliger à se taire et à quitter le débat public.

Rokhaya Diallo a le courage d’assumer ses positions et, surtout, fait preuve d’une capacité de résistance admirable. Sa voix est utile à l’antiracisme moderne. S’il est compréhensible, voire nécessaire, d’avoir des désaccords avec elle, la haine qu’elle cristallise et qui se manifeste par un harcèlement permanent doit davantage interpeller les décideurs publics, les médias et les intellectuels en France.

Hamidou Anne est un consultant en communication institutionnelle sénégalais qui vit à Dakar. Il est également coauteur de l’ouvrage collectif Politisez-vous !.

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