Il faut saluer le courage du Ministre de l’éducation nationale Serigne Mbaye Thiam !

Serigne Mbaye ThiamOù est la Démocratie, sinon dans ce troisième pouvoir que la Science Politique n’a point défini, et que j’appelle le Contrôleur ? Ce n’est autre chose que le pouvoir, continuellement efficace de déposer les Rois et les Spécialistes à la minute, s’ils ne conduisent pas les affaires selon l’intérêt du plus grand nombre. (…) Aujourd’hui, c’est par l’interpellation que le pouvoir s’exerce… La Démocratie serait, à ce compte, un effort perpétuel des gouvernés contre les abus du pouvoir. » Alain, Propos sur les pouvoirs, §79,12 juillet 1910

Alain (1868-1951), philosophe et essayiste français, célèbre pour ces propos, considérait que la démocratie n’existe point par elle-même : c’est le contrôle qui fait la pensée juste et équilibrée ; et tout pouvoir sans contrôle rend fou. Dans une république, comme la nôtre, des institutions de contrôle existent : la constitution garantit la séparation des pouvoirs, principe cher à Montesquieu, l’inspection générale d’État (IGE), comme bien d’autres organes de contrôle au niveau central et interne, dont les inspections internes et bureaux d’audit.

Récemment, lors d’une rencontre avec les inspecteurs généraux d’État et certains membres du gouvernement, le président de la république avait réitéré son engagement à lutter contre la corruption. Une lutte qu’il compte mener avec la mise en place d’un Office national anti-corruption (OFNAC) dont l’objectif principal sera la prévention et la lutte contre la corruption et les infractions semblables dans le but de renforcer le dispositif stratégique de la gouvernance publique. L’OFNAC, a-t-il rappelé, est une autorité indépendante qui aura pour mission la prévention et la lutte contre la corruption et les infractions connexes” et qui sera renforcé « avec d’importants pouvoirs notamment celui d’auto-saisine pour toute enquête ou investigation qu’il jugera utile »

Seulement, l’existence d’un dispositif institutionnel ne suffit jamais : en plus, il faut des hommes intègres, d’une grande probité morale ; des hommes d’honneurs et de valeur, de la trempe de Feu Mamadou Dia, un modèle d’homme politique incorruptible, pudique dans l’action, digne dans quelle que épreuve que ce soit, loyal dans le fait politique et fidèle en amitié.

L’actuel ministre de l’éducation nationale fait parti de cette race d’hommes politiques, pour reprendre Sartre, parlant de l’homme moral chez kant, « qui agissent comme législateurs des fins ». Plusieurs fois députés de sa formation politique, le parti socialiste, l’homme s’est distingué par son attachement aux idéaux du socialisme ; la maîtrise du sujet de son propos, sa sérénité, lors des débats télévisés et parlementaires, on s’en rappelle encore. Même si, on ne partageait pas toujours ses positions ni celles de sa formation politique restée dans l’opposition après la première alternance, on était forcément marqué par la pertinence du propos, par la courtoisie et la modestie de l’homme.

On ne l’a jamais vu verser dans des invectives et, surtout, il a résisté à la tentation de rejoindre les prairies bleues, le vent de la transhumance qui avait secoué le parti de l’ancien président Diouf après l’arrivée au pouvoir du président Wade… C’est un fidèle parmi les fidèles imbu de valeurs encore rares chez nos hommes politiques. Le choix porté par le président Macky sall sur lui, pour le maintenir encore à la tète du ministère de l’éducation nationale contre l’avis même des caciques de l’APR, dont Youssou Touré qui a une fixation pour ce poste ministériel, est un gage de réussite.

La décision du ministre de l’éducation nationale de renvoyer, après vérification, 690 élèves-maîtres ayant réussi frauduleusement au concours d’entrée dans les centres de formation des futurs maîtres, surtout celle de relever de leurs fonctions les présumés coupables complices d’une telle forfaiture sont hautement symboliques.

C’est une première, si l’on sait que de nombreux fonctionnaires coupables de forfaiture, « crime dont on se rend coupable en commettant certaines graves infractions aux devoirs de sa charge », selon le grand Robert, ont été protégés par leur supérieur hiérarchique dans les différents établissements publics. Parce que ces fonctionnaires véreux, coupables de concussion, ont bénéficié de la protection des autorités politiques, de celle du pouvoir maraboutique ou leur supérieur hiérarchique, le ministre de tutelle, a fermé les yeux ou cédé à la pression pour ne pas perdre des privilèges.

Le mérite du ministre Serigne Mbaye Thiam, son courage, on doit même dire, a été de prendre ses responsabilités de parent d’élève et d’homme d’Etat, soucieux de

l’avenir ; celui auquel la responsabilité pour une vie, qu’elle soit individuelle ou collective a affaire.

Hans Jonas (1903-1993), philosophe allemand, célèbre pour sa proposition d’un principe de responsabilité morale de l’Homme, le Principe responsabilité (Das Prinzip Verantwortung, 1979), croit, d’ailleurs, à une continuité des responsabilités entre parents et hommes politiques.

Il pense que « ni la charge parentale ni celle du gouvernement ne peuvent se permettre de prendre des vacances, car la vie de l’objet se poursuit sans s’interrompre et elle ré-engendre ses requêtes. Mais plus importante encore est la continuité de cette existence elle-même dont on s’occupe en tant que préoccupation que les deux responsabilités ici envisagées doivent avoir présentes sous les yeux de chaque occasion particulière de leur actualisation… » (H. Jonas, Ed Flammarion p.228).

C’est parce que la responsabilité politique s’étend vers l’avenir que tout art de gouverner, pense Jonas, porte la responsabilité d’un art de gouverner futur.

Si le ministre de l’éducation a intervenu en toute responsabilité, mieux vaut tard que jamais, c’est pour sauver dans notre école, ce qui peut l’être encore

J’ai toujours pensé que les fossoyeurs de l’école sont dans le système. C’est un secret de polichinelle : des recrutements clientélistes d’enseignants volontaires, vacataires ou contractuels ont toujours existé au ministère de l’éducation nationale. Et ce, avec la complicité d’agents du ministère de l’éducation recrutés on ne sait comment.

La plupart sont d’anciens collègues ou de syndicalistes, une fois dans les bureaux climatisés du ministère traitent avec beaucoup de mépris ceux qu’ils sont censés servir, ceux qui étaient leurs collègues ou camarades dans les syndicats d’enseignants.

Un rapport de l’Ige a d’ailleurs, récemment, épinglé l’administration sénégalaise pour ses nombreux manquements. Je ne suis pas censé donné des leçons de management à qui que ce soit, mais qu’on me permette de dire qu’il y a des normes dans le nouveau management public qui doivent s’imposer à tous et guider les conduites que l’on soit africain, indien ou « homosenegalensis », surtout dans la gestion des ressources humaines et des compétences où nos décisions et pratiques doivent être normées. Aujourd’hui, dans tout management on est censé respecter « la règle des 4C », dont le courage, la considération, la clarté, la cohérence :

La considération qui est à la base de tout management performant signifie attention portée aux personnes, écoute, respect à travers les décisions et actes posés.

Le courage, une autre règle qui n’est pas moins essentielle, signifie volonté, ténacité persévérance, car une fois une décision est prise, il faudra déployer beaucoup d’efforts et d’énergie pour la mettre en œuvre. Courage psychologique et morale surtout, ce dont a fait preuve le ministre de l’éducation, car il en faut pour résister aux multiples pressions qui ne manquent jamais de s’exercer.

La clarté signifie se faire comprendre pour être obéi. Et enfin, dès qu’un cadre veille à la cohérence de ses actes et décisions, sa légitimité est rarement contestée.

Par ailleurs, ce sont des milliers d’enseignants, aujourd’hui en fonction, qui doivent leur intégration à des hommes politiques, à des marabouts, des hommes d’affaires ou à leur argent parce qu’ils ont payé.

Ce clientélisme avait, d’ailleurs, réduit l’engagement de plusieurs postulants et porter un coup dur à la crédibilité du métier d’enseignant auquel n’importe qui pouvait accéder : on retrouvait parmi les recrutés d’anciens artisans, apprentis, femmes au foyer qui avaient mené d’autres activités pendant plusieurs années sans aucun contact avec les livres, le savoir que l’enseignant doit propager. Des gens qui ont fait de notre métier un gagne- pain, des vas- t’-en-guerre qui ont pris en otage les syndicats et contribuer, par leur ignorance et leur histoire, à la démythification du personnage de l’enseignant. Oui !

L’enseignant est aujourd’hui démystifié : « Dans le passé, les enseignants, respectés et appréciés universellement, possédaient un statut unique parmi les personnes et les communautés. Dans la tradition orientale, ils occupaient le plus haut rang dans la hiérarchie sociale et culturelle. Rois et empereurs leur offraient des salutations et les soutenaient dans leur travail d’éducation des jeunes et de guides de la nation » (Revue d’Education de Sèvres, n°25,2000, p.42).

‘’Des criminels de la craie’’ qui enseignent faux, on n’en veut plus dans le système : c’est la volonté du ministre de l’éducation nationale. Ce serait un paradoxe, d’ailleurs, comme il l’a rappelé au moment où l’on s’engage dans le PAQUET E/F, de ne pas commencer par garantir l’équité et la justice dans le recrutement des futurs enseignants. Et si nous voulons faire de la qualité de l’enseignement une priorité nationale, il va falloir disposer de ressources humaines de qualité dans le secteur : la qualité du système éducatif est à l’aune de la qualité de ses enseignants.

L’enseignement ne doit plus être considéré comme un pis-aller : Il est donc essentiel que le gouvernement s’assure que les enfants bénéficient des enseignants les plus compétents et les plus qualifiés. Cela implique d’attirer les bons candidats, de les préparer dans le cadre d’une formation initiale exhaustive, et de les soutenir tout au long de leur carrière à travers une formation continue et en leur prodiguant des conseils.

L’enseignant, dont nous rêvons pour notre cher pays, doit comprendre les enjeux de l’éducation, la noblesse de sa mission comme Ana une enseignante péruvienne qui confiait : « J’ai choisi de devenir enseignante parce que je considère que l’éducation a le pouvoir de transformer la société dans laquelle nous vivons. L’idée d’être un agent actif du changement si nécessaire pour mon pays, de lutter contre la discrimination, l’injustice, le racisme, la corruption et la pauvreté, est ce qui me motive à être une bonne enseignante. Notre responsabilité en tant qu’enseignant est énorme, et notre engagement de fournir une éducation de qualité doit se décliner au quotidien… » (Rapport Mondial sur l’éducation 2013/14, p 249)

Compte tenu de ces enjeux et défis, la responsabilité du ministre de l’éducation nationale est énorme. Heureusement que le parent d’élève qu’il est, l’homme d’État « dont l’agir a consciemment cette dimension d’avenir qui déborde colossalement vers l’inconnu », pour reprendre encore Hans Jonas, l’a compris.

Je ne pense pas qu’on doit épargner ces élèves- maîtres et s’en limiter seulement à sanctionner les agents du ministère et fonctionnaires présumés coupables de manquements ou fautes professionnelles. Ces derniers, s’ils sont reconnus coupables, doivent être sanctionnés : on ne doit pas se contenter de les mettre au frigo ou de les muter dans d’autres directions ou Inspections d’éducation et de formation (Ief) où ils risquent de continuer avec leur pratiques honteuses.

Nous tenions à féliciter le ministre de l’éducation, Serigne Mbaye Thiam, pour son courage et il doit poursuivre l’assainissement du secteur avec fermeté d’âme, sans fléchir.

Bira Sall, Quartier Ndoutt Tivaouane, Expert Junior, Consultant en Education et Formation. sallbir@yahoo.fr

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