Il y a 45 ans, le Mossad assassinait l’Algérien aux « cent visages »

Photo de l'algérien Mohamed Boudia tué par l'explosion de sa voiture piégée rue des Fossé Saint Bernard près de la faculté des Sciences à Paris. Membre présumé du "Septembre Noir" et dirigeant de l'OLP, il était recherché par la police italienne pour des attentats notamment celui de l'oléoduc de Trieste. / AFP PHOTO / STF

Le 28 juin 1973, Mohamed Boudia meurt dans l’explosion d’une bombe posée sous son siège de conducteur à Paris (AFP)

ALGER – Le 28 juin 1973, un peu avant 11h, l’homme monte dans sa Renault 16 garée au 32 rue des Fossés Saint-Bernard dans le 5e arrondissement parisien, non sans avoir discrètement inspecté son véhicule.

À peine assis sur le siège du conducteur, une explosion le tue sur le coup : le Mossad, connaissant les précautions de l’insaisissable « homme aux cent visages » comme l’aurait appelé Golda Meir, a changé son mode opératoire en installant une bombe à poussoir sous le siège du conducteur, comme l’a révélé, des années plus tard, l’ex-agent du Mossad Victor Ostrovsky dans son célèbre ouvrage, Mossad : un agent des services secrets israéliens parle.

Mohamed Boudia dans un camp palestinien au Liban (Facebook)

Si la presse parisienne conclut rapidement à un « accident », comme le titre L’Aurore, « Tué par sa propre bombe », les camarades de Mohamed Boudia savent d’où vient le coup. L’Algérien, tué à 41 ans, avait remplacé Ali Hassan Salameh, le famueux « Prince rouge », à la tête de Septembre noir, organisation palestinienne née après le conflit entre l’armée jordanienne et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en septembre 1970. Et il figurait sur la liste de l’opération « Colère de Dieu ».

Golda Meir, Premier ministre israélien, avait ordonné au Mossad d’assassiner les têtes pensantes de la prise d’otages des Jeux olympiques de Munich en 1972. La funeste liste comprenait également le principal cerveau de Septembre Noir, Wadie Haddad mais aussi Mahmoud Hamchari, Khalil al-Wazir (Abou Djihad) ou encore Kamal Adouan…

Après l’assassinat de l’Algérien, c’est le fameux Carlos qui prendra la tête du réseau européen de l’organisation palestinienne

Alors que Septembre noir multiplie les opérations et les attentats en Europe et que son chef, Ali Hassan Salameh, découvert par le Mossad, est contraint de se mettre au vert, Mohamed Boudia est choisi pour le remplacer. Et, après l’assassinat de l’Algérien, c’est le fameux Carlos qui prendra la tête du réseau européen de l’organisation palestinienne.

Le militant algérien dans un camp d’entraînement au Liban (Facebook)

Parmi les nombreuses actions auxquelles participa Boudia, la revue algérienne Mémoria raconte : « En 1971, il planifie un attentat à Jérusalem pour lequel il a engagé trois jeunes femmes est-allemandes. L’opération a été avortée. Il a aussi planifié, durant la même année, une attaque contre un château en Autriche qui hébergeait les juifs russes admis à rejoindre Israël, et un autre attentat contre un dépôt de carburant israélien à Rotterdam, aux Pays-Bas. Mais son coup de maître reste incontestablement l’attentat qu’il a organisé le 5 août 1972 contre un pipeline reliant l’Italie à l’Autriche L’opération se solde par 20 000 tonnes de pétrole qui partent en fumée, estimées à 2,5 milliards de dollars, et la destruction du pipeline ».

« L’idée de Boudia était de coordonner tous les groupes terroristes opérant en Europe en une seule armée clandestine. Il permit aux membres de divers groupes de s’entraîner au Liban, et, quasiment du jour au lendemain, créa une grande organisation terroriste, une sorte de bureau central pour toutes les factions », écrit l’ancien agent du Mossad Victor Ostrovsky.

L’idée de la convergence des luttes n’est pas une idée étrangère au parcours de Mohamed Boudia. Cet Algérois qui fait du théâtre à Paris dans les années 1950 adhère à la lutte des nationalistes algériens et devient assez vite un homme clé dans l’organisation du Front de libération en France.

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Selon les archives du Service de la documentation diplomatique helvétique, Mohamed Boudia est muté en mars 1957 « en tant que chef de la première région vers Marseille. Il avait sous ses ordres 3 000 hommes. Il apparaît comme collecteur de fonds, chef de groupe de choc, « tueur », homme de liaison de l’organisation secrète du FLN, et négociateur, éventuellement connu comme étant entremetteur ».

Il sera arrêté suite à l’opération de Mourépiane, au cours de laquelle des hommes du FLN ont fait exploser les bacs de carburant de ce terminal pétrolier dans le sud de la France.

Pendant son incarcération, il écrit Naissance et L’olivier, traduit du français en arabe dialectal. En prison, il adapte même Molière. Il réussira à s’évader grâce au réseau Jeanson avant de rejoindre à Tunis la troupe artistique du FLN.

« Il demeure un symbole de défi du temps de l’époque coloniale en Algérie aux luttes révolutionnaires à travers les cinq continents »

–  Mohamed-Karim Assouane, universitaire algérien

À l’indépendance, il crée Novembre, la première revue culturelle algérienne, participe à la relance du théâtre algérien et à la création du premier quotidien algérois, Alger ce soir. Avec le grand dramaturge Mustapha Kateb, il fonde en 1963 le Théâtre national algérien (TNA).

En 1965, il s’oppose au coup d’État du 19 juin mené par le colonel Houari Boumediène et choisit de s’exiler en France. La légende raconte qu’il a pu fuir Alger déguisé en pêcheur sur un petit bateau… À Paris, il est administrateur du Théâtre de l’ouest parisien et côtoie le beau milieu culturel, tout en rejoignant le mouvement national palestinien du Fatah.

Dramaturge et ancien combattant pour l’indépendance algérienne, Boudia a vite épousé la cause palestinienne (Facebook)

« Mohamed Boudia est un exemple illustrant l’action artistique et politique (…), il demeure un symbole de défi du temps de l’époque coloniale en Algérie aux luttes révolutionnaires à travers les cinq continents », écrit l’universitaire algérien Mohamed-Karim Assouane dans une étude.

Mohamed Boudia a été enterré en Algérie, dans le cimetière algérois d’El Kettar.

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