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« LES MOURIDES SONT ENTRAIN D’ACQUERIR UNE VISIBILITE SOCIALE, CULTURELLE ET ECONOMIQUE
SUR L’ESPACE AMERICAIN MAIS PAS ENCORE POLITIQUE »
« Cheikh Anta Babou enseigne l’histoire de l’Islam depuis 2002 à l’Université de Pennsylvanie à Philadelphie. Après une maîtrise et un DEA à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, il est parti aux USA en 1995 pour y poursuivre un Ph.D à Michigan State University. C’est un spécialiste de la Diaspora mouride, un milieu où il est très connu et apprécié pour ses recherches et autres conférences. Il est également l’auteur d’un ouvrage important, le premier académique, sur l’histoire de la Mouridiya « Fighting the Greater Jihad : Amadu Bamba and the Founding of the Muridiyya of Senegal, 1853-1913» (Ohio University Press, 2007, edition en anglais). Entretien realisé en Février 2008 par Habib Mimran Mbaye.
Quelle lecture faites-vous de la présence de la Diaspora mouride aux Etat-Unis?
Je rappelle d’abord que j’ai beaucoup travaillé sur la Diaspora sénégalaise, celle des mourides en particulier de même que sur l’histoire de l’Islam en Afrique, sur l’histoire soufie au Sénégal et sur le Mouridisme. J’ai consacré des travaux sur la Diaspora mouride et fait beaucoup de conférences aux Etats-Unis et en Europe. J’ai également publié des articles, comme celui paru dans African Affairs en 2002 sur la Diaspora mouride à New York et un autre bientôt dans Africa Today sur la Diaspora sénégalaise, surtout celle des femmes…
La Diaspora mouride est une diaspora jeune dans le contexte des Etats-Unis. Elle a commencé à y avoir une influence entre 1984 et 1986. Quand ils ont commencé à s’y installer durablement. Auparavant, depuis les années 70, il y avait des saisonniers qui venaient tout juste pour l’été, vendre des masques, de la « camelote », comme ils disent.
En 1986, le Congrès Américain a voté une loi appelée « la Loi de l'Amnistie » qui a donné des papiers à tous les immigrants illégaux de l'époque. Parmi eux, des mourides qui ont eu la nationalité américaine, c'est-à-dire la Green Card (carte verte) et ils ont amené femmes et enfants. Progressivement, les mourides se sont installés à New York et de là, ils se sont installés à Philadelphie, à Washington DC et, plus tard, sur la Côte-Ouest, en Californie etc. Maintenant on les retrouve au Sud des Etats-Unis où les sénégalais n’allaient pas. Vous entendez beaucoup parler d’Atlanta (Géorgie), Winston, Wisconsin, Missouri… Donc, ils sont un peu partout aux Etats-Unis maintenant.
Le nombre a crû, bien que les conditions d’entrée aux Etats-Unis soient plus difficiles, notamment avec les lois sur l’immigration. J’avais fait, en 2000, une évaluation de leur nombre aux Etats-Unis. Ils étaient, je pense, entre 10 000 et 15 000. Maintenant, on parle de 30 000. C’est très difficile de connaître le nombre exact pour plusieurs raisons. Dont la principale est que la plupart n’ont pas de papiers. Mais quelque chose s’est passé depuis 1988 et a été encouragé par Cheikh Mourtada Mbacké, c’est que les mourides sont entrain de poser maintenant leurs empreintes sur l’espace social et culturel américain et pas politique pour le moment.
A quand le positionnement sur le plan politique ?
C’est une communauté petite par le nombre, comparée à celle des Indiens (environ 2 millions) ou des chinois (même estimation) ou des mexicains qui parlent l’espagnol (autour de 24 à 25 millions). Mais par rapport à son dynamisme culturel, c’est une grande communauté, un géant aux Etats-Unis. Vous êtes certainement au courant de la célébration de ce qu’ils appellent aux Etats-Unis « The Cheikh Ahmadou Bamba Days » ou les Journées Cheikh A. Bamba, qui ont commencé à New York City depuis 1988 grâce aux contacts entre Cheikh Mourtada et David Dinkins et Charles Rangel. Dinkins était [le premier] maire [noir] de New York et Charles Rangel, le représentant (Député) de New York. Rangel est très bien placé au niveau du Sénat américain (Président de la Commission des Finances).
Grâce à ces deux là, les mourides ont pu obtenir les autorisations pour célébrer « The Cheikh Ahmadou Bamba Days ». A New York, ils ont signé une convention avec une déclaration du maire qui dit que « ce jour [de 28 juillet] est déclaré journée Cheikh Ahmadou Bamba ». Ce qui permet aux mourides de faire des marches et d’organiser des manifestations culturelles. C’est devenu un évènement très important. J’y assiste depuis plusieurs années ; cette année [2007] ca a regroupé entre 1 500 et 2 000 personnes, chiffre donné par la police. Regrouper ce nombre de personnes aux Etats-Unis, c’est extraordinaire parce que les gens sont très occupés, ils courent tout le temps. Même pour la campagne pour la présidentielle, on ne voit pas tous les jours ces foules. Ces journées Cheikh Ahmadou Bamba ne se passent plus seulement à New York, mais aussi à Washington, à Los Angeles, à Cincinnati etc. C’est pour vous dire que la communauté mouride a commencé a posé son empreinte culturelle et son influence dans le milieu américain.
Comme vous le savez, les mourides ont également leur maison au 137 Edgecombe Avenue, dénommée « Keur Serigne Touba » et il y en a partout maintenant aux Etats-Unis. Ce qui fait que cette empreinte mouride est de plus en plus perceptible aux Etats-Unis. Il y a aussi des Noirs et des Blancs américains qui se convertissent à l’Islam à travers le Mouridisme, beaucoup étant attirés par le message de Ahmadou Bamba. La plupart du temps, ce sont d’anciens disciples de Farakhan, d’autres suivaient ce qu’on appelle « l’Islam sunna » prôné par les pakistanais etc. Lorsqu’ils ont connu Cheikh Ahmadou Bamba et ont vu les mourides, ils sont entrés en contact avec eux, ils ont commencé à lire les écrits du Cheikh. Ils se sont intéressés à l’histoire du Mouridisme, aux tribulations du Cheikh avec l’administration coloniale, ils ont commencé à s’identifier à lui.
Certains d’entre eux me disaient qu’ils ont toujours cherché « un islam authentiquement africain ». Pour eux, « les pakistanais, les bangladeshi ne sont pas très différents des Blancs. Puisque nous sommes des Noirs, ils ne nous donnent pas le respect que nous méritons, ils nous traitent comme des musulmans de seconde zone. Donc nous attendions un Champion de l’Islam, un Noir qui a écrit, qui sait ce qui est écrit sur la religion, un leader et Cheikh Ahmadou Bamba est ce leader que nous attendions tous. Cheikh Ahmadou Bamba nous présente une image de l’Islam qui, vraiment, s’accorde avec notre tempérament. Les arabes, les bangladeshi, les indiens nous présentaient un Islam, plus ou moins, influencé par leur propre culture. Nous n’y étions vraiment pas à l’aise bien que nous aimons l’Islam. Le Cheikh nous offre un modèle de l’Islam très attractif. »
Pour ma part, je pense que le Mouridisme a un avenir aux Etats-Unis si les mourides réussissent à transmettre le message de Cheikh Ahmadou Bamba dans la langue et dans une forme que les Américains comprennent.
Et l’aspect économique dans tout ça ?
Pour cet aspect, les mourides sont reconnus aux Etats-Unis depuis les années 80 comme des « commerçants intéressants » comme diraient les américains. Des gens qui sont apparus brusquement, occupant les rues avec leur déguisement, leur habillement « Baye Lahad », leur « Makhtoumé », leur grand boubou, leur turban etc. que les Américains n’avaient pas l’habitude de voir. Donc, c’était très amusant parce que les gens n’avaient pas l’habitude de vendre dans la rue, ca ne se faisait pas là-bas. Ce sont les mourides qui l’ont introduit à New York où ils ont commencé à vendre des masques, des lunettes et beaucoup d’autres choses dans la rue. Les Américains étaient très tolérants parce qu’ils se disaient : « Voici des gens, venant d’un pays très pauvre, qui ne connaissent pas la langue, qui ne sont pas formés dans les écoles occidentales et les voici qui se débrouillent, qui essayent d’avoir leur place dans la société ». Il faut dire que les Américains sont très sensibles aux souffrances des gens qui réussissent, par leur propre effort, à se hisser au sommet de la société. D’ailleurs, c’est un peu l’histoire mythique des grands Américains, des pauvres qui sont devenus des riches. Ils aiment promouvoir cela, dire « qu’aux Etats-Unis, le destin de l’individu est entre ses mains et Dieu est là pour tout le monde ».
Y-a-t-il des chances qu’un jour les mourides se positionnent sur l’échiquier politique américain ?
Ce n’est pas exclu d’autant plus qu’il y a de plus en plus de mourides citoyens américains. Parmi la première génération mais surtout parmi la deuxième, les fils des premiers migrants. Parmi eux, il y a des jeunes qui sont au lycée et bientôt à l’université. Il n’est pas exclu, dans le futur, que de jeunes mourides puissent émerger sur la scène politique américaine et aller en compétition comme tout le monde. D’autant plus qu’il y a des modèles. Il y a un Indien qui est maintenant gouverneur de l’Etat de Louisiane, une première dans l’histoire des Etats-Unis. Idem pour l’élection du premier musulman et Noir à la Chambre des Représentants. Des opportunités s’offrent et les mourides comprennent très bien qu’aux Etats-Unis ce qui marche, c’est le lobbying et l’organisation, sinon vous ne comptez pas.
Je crois que Serigne Mourtada avait très bien compris cela. D’ailleurs, il avait choisi un américain noir [mouride], Mohamed Balozi, qui habitait New Jersey, également un politicien, collaborateur de Charles Rangel et David Dinkins, pour leur dire que « Balozi sera notre responsable moral ici ». Lorsque j’ai discuté avec Balozi, il y a quelques mois, il m’a dit « Très tôt, nous avons appris aux mourides qu’ici aux Etats-Unis, ce que les gens connaissent c’est le rapport de force. Donc, il faut être sur le terrain, être présents, montrer qu’on a une voix, qu’on peut voter ». [Note Majalis : Perspective tout à fait normale et officiellement reconnue du lobbying dans l’espace anglo-saxon bien différente, il faut dire, de sa connotation négative dans le contexte sénégalais hérité de la révolution anticléricale française. Il serait d’un certain intérêt d’étudier la perception de cette notion de lobbying (bien différent du « clientélisme » politique) et de ses caractéristiques dans des espaces multiples].
Donc, c’est comme ca qu’on vous respecte aux Etats-Unis et c’est grâce à Balozi que les mourides font ces manifestations et ces marches. Une manière de montrer que nous sommes là. Que nous sommes un nombre qui compte. J’ai vu là où je vis, à Philadelphie, des politiciens s’approcher des africains, des associations de sénégalais, parce qu’il y avait une élection en vue et pour demander leur soutien. Pour le moment, le nombre des mourides est un peu limité mais je pense qu’à l’avenir, ils se feront entendre d’autant plus que, maintenant, il y a de nombreux mourides éduqués, qui comprennent très bien la langue, qui vont dans les universités et c’est un capital politique que les gens ne manqueront certainement pas d’explorer dans le futur.
Est-ce que cette diaspora mouride ne gagnerait pas mieux à s’organiser ?
Ah oui ! Je crois que l’un des problèmes du Mouridisme, en général, c’est vraiment le manque d’organisation. Les ressources sont immenses, la volonté et la motivation sont là. Mais les gens sont dispersés, et parfois même ils se répètent les uns les autres. Il y a énormément de groupes qui font la même chose et qui ne se parlent pas en général. Je pense que les mourides gagneraient mieux à s’organiser, surtout la Diaspora qui est puissante en termes de nombre et de capital financier. Je ne vous apprends rien en vous disant que les sénégalais de l’extérieur contribuent pour plus de 500 milliards de FCFA à l’économie sénégalaise. C’est l’équivalent de la contribution des bailleurs de fonds au Sénégal. En outre, il y a énormément de ressources non quantifiables qui passent par des canaux informels. Su ces 500 milliards, on peut dire que 300 milliards proviennent probablement des mourides parce qu’ils forment la majorité de la Diaspora sénégalaise. Si les gens sont capables de se rendre compte de leur puissance économique, capables de l’organiser de manière beaucoup plus décisive, ils pourront réaliser des choses immenses pour le Mouridisme, l’Islam et le Sénégal...
Source Majalis
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