JOE OUAKAM L'esthétique parallèle

Artiste aux 1001 facettes, Issa Samb alias Joe Ouakam, fils d’un dignitaire Lébou né à Ouakam en 1945 est exposé au Raw Material Company. Personnage singulier, un peu haut en couleur, il est d’autant plus remarquable qu’il promène sa longue silhouette de Sahélien dans les artères et quelquefois les hauts lieux de la vie culturelle dakaroise.
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Créateur hors normes, à la fois dramaturge, plasticien, sculpteur, comédien, metteur en scène, il est reconnaissable d’entre tous par sa pipe en bois, ses manteaux parfois trop grands, ses lunettes rondes, son écharpe souvent autour du cou et le chef toujours couvert.

« PAROLES ! PAROLES ? PAROLES ! Issa Samb et la forme indéchiffrable ».

Tel est l’intitulé de l’exposition de Joe Ramangelissa. Titre un peu déroutant pour un artiste que l’on n’entend pas souvent. Une paire de vieilles chaussures dans un écrin de verres, un tas d’esquisses et de gribouillis sur des petits bouts de papiers qui pendent à des fils, des radiographies de sternum, de phalanges, de bassin, dont on nous dit qu’elles sont celles de Joe Ouakam, un amas de briques, une tête décharnée de zébu, des cintres où pendent de grandes chemises toutes tâchées, des poupées au regard vide, une hélice de ventilateur presque complètement rouillée, l’aire d’exposition du Raw est pour dire le moins un beau et surprenant foutoir.

Empreintes du temps, sculptures en bois d’une autre époque, autant de totems au milieu desquels le visiteur se sent à l’étroit, comme épié par tous les esprits en présence, tout droit surgis de l’univers onirique de Joe Ouakam. Dans la « petite anti chambre » de la salle d’exposition, un grand corps enveloppé dans de la malikane, prêt à être inhumé arrête net le visiteur tant il est réaliste et évocateur (quoique un peu trop grand). Au coin du mur, sont posés des croix, enveloppées dans une étoffe rouge.

Sur le mur, comme toisant « la dépouille », une affiche de Contras City (1968) montre un Djibril Diop Mambety jeune, la tête droite et le regard fier. Tiens, le crâne de zébu vient de Touki Bouki réalisé aussi par cet ami de Joe Ouakam en 1973. Et comme un chant funèbre, la voix entêtante de Yandé Codou Sène hante ces lieux.

L’œuvre hétéroclite de Joe Ouakam laisse bruire en un joyeux galimatias, tous les silences et non-dits d’un univers atypique. Joe Ouakam vit dans un monde parallèle. Il est pour reprendre le poète, « un peu à part mais à portée ». Oui quoi !!! Ce tas de feuilles mortes, ces vieilles godasses pourries, ces vêtements très sales, ces affreuses poupées donnent une impression de déjà vu, de déjà vécu. Ils ne sont pas tout à fait inusités. Tous ces objets, chiffons, débris sont de tous les jours, ils nous ont envahis, nous rappellent sans cesse cette consommation effrénée qui nous fait tout prendre et tout jeter dans tous les coins et recoins de nos maisons.

Joe Ouakam ne récupère pas tout ce qui lui tombe sous la main. Il s’évertue seulement à ne rien perdre, à tout transformer. Il parle écologie, mémoire, engagement. Il dit marche !!! Comme une invite à trouver sa voie, à jouer sa partition dans un monde qui n’arrête pas, où les feuilles sèchent au rythme des saisons, où les écrits s’effacent, où l’habit ne se porte plus et est maculé de la marque du temps. Avec cette dialectique de l’objet, Joe Ouakam nous invite à écouter plus souvent les choses que les êtres.

L’exposition du Raw prend fin le 04 janvier prochain. Au-delà, les amateurs d’art peuvent toujours visiter ou revisiter le « royaume des émotions » de Joe Ouakam, son exposition permanente, dans sa grande cour de la Rue Jules Ferry.

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