« Journaliste, profession ingrate et prise en otage par des affairistes » Jean Meïssa Diop

Dans cette entrevue, le journaliste Jean Meïssa Diop, ancien de Walfadjiri, professeur au Cesti, jette un regard critique sur la presse sénégalaise. Il y aborde aussi son parcours, l’évolution du Cesti, entre autres.

Quel regard jetez-vous sur la presse aujourd’hui. Sur la qualité du contenu notamment ?

La presse sénégalaise est plurielle et, on peut même dire pluraliste, même si ce foisonnement n’apporte pas vraiment une grande diversité dans les contenus ; de la radio à la presse écrite en passant par la télévision. Il n’est pas sans pertinence, ce reproche fait aux chaînes de « se copier les unes les autres ». On peut citer, pour la télévision, en tout cas, des exemples comme les émissions dites « petit-déjeuner » du matin, il y en a sur presque toutes les chaînes, de la Rts1 (qui me semble s’être inspiré du « Télématin » de la chaîne France 2. Le lundi soir, à la même heure, les émissions de sport sont servies sur Rts1, 2Stv, Tfm, Walf…Le public en a l’embarras du choix, mais finira par opter pour une édition ou de manière durable, sans être forcément définitive pour le programme qui lui semblera le meilleur. On peut en dire autant des journaux encore que le journal au meilleur contenu n’est pas forcément celui qui a le plus fort lectorat. Il y a cet aspect « découverte » des terroirs sénégalais que je trouve très absent sur tous les médias qui, dans l’ensemble, ne « s’aventurent » pas loin du périmètre dakarois et des lieux déjà connus. La télé reste, pour ainsi dire, une « télé de studio », c’est-à-dire des programmes produits entre quatre murs d’un studio, plus qu’une « télé de terrain ». Il y a un méritoire « Horaire bi » sur la Tfm ; la Sen Tv en a une qui allait jusqu’en des contrées aussi inexplorées que celles de Kédougou. Ces bonnes pratiques du terrain ne devraient pas retomber comme un soufflé ; elles méritent d’être encouragées.

Avez-vous senti une différence avec votre « époque »?

Dans les années 90 que j’ai bien connues et prends comme une époque où la presse fut prolifique, créative et tout cela avec peu de moyens, il y a eu l’essentiel de ce qu’on peut attendre de journalistes professionnels : de l’investigation (par exemple « la tontine des juges » de Sud hebdo, « les gros débiteurs qui ont mis à genoux des banques » dans WalFadjri etc), des reportages, des enquêtes, des dossiers sur des sujets très originaux, comme par exemple ce reportage d’un correspondant de Walf sur une communauté religieuse d’Américains à Tonguya dans le département de Vélingara, les reportages de Sud Hebdo (ancêtre de Sud Quotidien) sur les maquis des indépendantistes en Casamance… Le digital a sonné comme une révolution dans le métier de journaliste. Pensez-vous que la presse en a profité ou au contraire, elle en souffre ? La presse a beaucoup profité de la révolution du digital. Son travail en a été très largement amélioré, la production plus aisée… Les outils ayant ainsi facilité la diffusion des informations, le journaliste a, quelque peu, perdu son monopole de diffuseur d’informations. Mais, moi, je soutiens toujours que le journaliste est certes concurrencé dans sa profession, mais ceux qui le concurrencent ainsi ne se reconnaissent ni éthique ni déontologie, au contraire du journaliste qui exerce sa profession en s’éclairant de techniques, de règles morales et légales… C’est cela qui fait que le journalisme ne considère jamais comme information toute nouvelle qui n’aura pas été vérifiée et traitée et diffusée avec responsabilité. On en parle comme étant la loi taillée dans l’airain, mais je préfère la responsabilité. Sans la responsabilité, l’objectivité n’est rien.

Quel regard jetez-vous sur l’évolution du CESTI ?

Je regrette beaucoup que la léthargie de l’Amicale des anciens du Cesti ne permette plus à cette entité de jouer le rôle qu’il a eu à jouer dans la vie du Cesti, sa contribution à la définition de l’orientation et du contenu des enseignements. Je me réjouis de l’ouverture d’un deuxième cycle qui permet à des anciens de revenir à l’école, de se remettre aux études pour faire une maîtrise ou master. Il faut aussi féliciter les autorités pédagogiques du Cesti et de l’université d’avoir rattaché le Cesti à une école doctorale permettant ainsi à des anciens d’aller au doctorat. L’homologue camerounaise du Cesti, l’ESSTIC de Yaoundé, forme au DES et au doctorat depuis une vingtaine d’années déjà. C’est là-bas que mon regretté ami Antoine Ngor Faye alla faire un DES en «Environnement ».

Si vous n’aviez pas été journaliste que seriez-vous ?

Etre professeur de français fut mon rêve. Mais je crois que j’aurais été juriste, puisqu’après le bac, j’ai été orienté en faculté de droit à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. J’aurais été avocat, juge, par exemple, entre autres possibilités. Par moments, je rêve, mais je ne regretterai jamais d’avoir été journaliste, quoique cette profession soit si ingrate et de plus pris en otage par les affairistes, le tout-venant, les chasseurs de primes et de réputation.

Quel est votre plus beau souvenir dans ce métier ?

Plutôt que de parler de souvenir, je voudrais juste parler des passionnants moments dans ma carrière de journaliste culturel : durant la trentaine d’années dans le journalisme culturel, j’ai été en des endroits merveilleux, croisé des personnes et personnalités qui m’ont enrichi intellectuellement et professionnellement. Et cette expérience m’a laissé avec une intéressante leçon, à savoir que la rencontre avec un homme politique n’est presque jamais gratuite autant que l’est celle avec un homme de culture, un ou une artiste… J’ai eu à faire aussi à faire de furtives incursions dans le traitement de l’actualité politique, mais n’en ai pas gardé des souvenirs impérissables… Tout comme j’ai eu des frayeurs lors de mes reportages en Casamance et j’ai eu un comportement casse-cou en louant une mobylette à Bignona pour me rendre à Kaparan où rebelles et militaires venaient d’en découdre. J’étais parti là-bas pour voir les dégâts. Mon chef Abdourahmane Camara m’avait recommandé de ne pas prendre des risques, j’avais passé outre. Par deux fois, je suis allé en Casamance, toujours pour faire un reportage sur la guerre dans cette région. J’ai eu aussi des frayeurs en allant sur les plateaux du Golan, un haut le cœur en visitant les anciens camps de concentration d’Auschwitz, Birkenau (en Pologne) et Theresienstadt en République tchèque. C’était lors d’une université d’été de jeunes journalistes sur le thème des « Ruines » du communisme, dans cinq pays d’Europe de l’Est, après la chute du Rideau de fer. J’ai ressenti un immense honneur d’avoir fait partie de la quinzaine de rédacteurs en chef d’Afrique, d’Asie sélectionnés pour couvrir le lancement, à Londres, de la Commission pour l’Afrique initiée par le Premier ministre britannique d’alors, Tony Blair.

Qu’est-ce qui a motivé votre essai (La Cybersaison des épouses qui ont mal au lit)?

Le besoin de m’interroger sur ce phénomène qu’est devenu le transfert du débat sur la conjugalité du cercle familial à l’espace virtuel qu’est l’Internet. Une question à tiroirs puisqu’elle mène à bien d’autres sur cette question à savoir si « la communication interpersonnelle virtuelle peut se substituer à la communication interpersonnelle physique ? Les réponses qu’offrent les échanges via internet sont-elles pertinentes et efficaces ?

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