Kaffrine Avant Le Cachemire (Par Babacar Justin Ndiaye)

Babacar Justin Ndiaye Chroniqueur
Babacar Justin Ndiaye Chroniqueur
Babacar Justin Ndiaye Chroniqueur

La pénurie d’eau a secrété une profusion de leçons dont les plus instructives ne magnifient malheureusement pas le travail de ceux qui bordent et cerclent quotidiennement l’épicentre du pouvoir : les ministres-conseillers, les conseillers spéciaux et les conseillers techniques. Et plus généralement, ceux qui ont – pour des raisons officielles ou officieuses – un accès facile voire illimité au Président Macky Sall.

Evidemment, les responsabilités (carences et défaillances de l’entourage) se distribuent entre le chef de l’Etat et ses proches collaborateurs. Le premier ayant sélectionné ; les seconds ayant accepté la charge. Et le tout sur fond de critères que Wade et son successeur n’ont jamais su relativiser, à savoir qu’un curriculum vitae (CV) scintillant ne garantit pas toujours la production d’idées scintillantes. Notamment dans l’exercice direct ou indirect du pouvoir suprême. Et singulièrement en périodes orageuses où le profil psychologique et l’expérience riche du conseiller sont irremplaçables et déterminants.

En dehors des capacités (science et expérience condensées), il y a l’art de conseiller, et la manière de se faire conseiller. D’où la démarcation mentale et pratique qui distingue normalement le conseiller de tous ceux qui animent les plus hautes strates de l’appareil d’Etat. Les ministres, les ambassadeurs, les gouverneurs, les généraux et les préfets sont des exécutants de haut vol. Mais des exécutants. A ce titre, ils obéissent ou se démettent. En revanche, le conseiller, lui, il n’exécute pas, il n’obéit pas. Il discute, car il aide à la prise de la bonne décision. C’est pourquoi le Général De Gaulle a donné la double recette pour recueillir les conseils et pour prendre les décisions, en ces termes : « Ecouter tout le monde, mais décider seul ».

Effectivement, il est indiqué que le chef de l’Etat écoute toute la gamme des opinions, puis se retire dans son bureau et décide seul. En effet, le Président élu au suffrage universel reste l’unique responsable devant le pays. Et par extension, devant le tribunal de l’Histoire. Le Premier ministre et les ministres issus du décret présidentiel, ne sont responsables que devant le Président. Par conséquent, ils ne payent jamais électoralement la colère des citoyens. Quant aux conseillers, ils ne sont ni responsables de la pénurie d’eau ni coupables d’éventuels dégâts de la répression policière. Après l’expiration du mandat présidentiel, ils ne seront ni Rebeuss ni à la CPI. Mieux, ils auront la latitude de se recycler auprès du nouveau Prince.

A côté de la méthode du Général De Gaulle, on peut suggérer l’école de Sa Majesté Hassan II qui peut bien inspirer Macky Sall et ses collaborateurs. Sous feu Hassan II, les conseillers du Roi ont toujours été triés sur le volet. A la différence des ministres charriés par les partis à l’issue des scrutins, les principaux conseillers du Palais royal (Ben Souda, Rédha Guédira, Général Moulaye Hafid et le juif André Azoulaye) venaient de tous les horizons, forçaient l’admiration des Marocains (y compris les opposants) et des diplomates étrangers. Pourtant, ils ne croulaient pas sous le poids des diplômes. Par contre, ils étaient âgés, férus d’Histoire et friands de prospective.

Une anecdote meuble encore la mémoire des rares observateurs très informés des aspects cachés de la crise du Sahara Occidental. Après deux grandes batailles autour de la base marocaine implantée à Amgala (Amgala 1 et Amgala 2) la fraction la plus chauvine de la presse du royaume avait chauffé à blanc l’opinion publique et, dans la foulée, préconisé une guerre contre l’Algérie, sanctuaire et soutien du Polisario. L’ébullition fut telle que Hassan II scindât en deux, son collège de conseillers. Au premier groupe, il demanda de faire l’inventaire de tous les avantages d’une guerre ; au deuxième, il demanda de répertorier tous les inconvénients d’un affrontement généralisé avec le voisin algérien.

Le lendemain, après la remise des deux notes aussi fouillées qu’exhaustives, le génial Hassan II trancha : « Tant que vous ne pouvez pas vaincre un ennemi sur deux générations, ne lui déclarez pas la guerre ! Car vous n’aurez pas cinquante ans de répit ». Exemplaire façon de se faire conseiller par des conseillers qui ont le loisir de défendre les points de vue les plus iconoclastes. L’essentiel étant de produire des arguments en béton, face à un Souverain aussi puissant que cultivé. Et avisé.

Ces rappels et ces renvois ont-ils un rapport avec les péripéties politiques découlant de la pénurie d’eau ? Oui. Un lien fertile. Puisque le terrible tuyau de Keur Momar Sarr a fonctionné comme un prisme grossissant des mœurs de gouvernance, en vigueur depuis le 25 mars 2012. En guise d’exemple, il est clair qu’une discussion serrée (un conseiller technique est un contradicteur technique et non un courtisan technique) autour de l’opportunité du voyage à New-York, en pleine crise de l’eau, privilégierait les questions domestiques au détriment du cinéma diplomatique aux Nations-Unies où selon la formule de Jean François Deniau, se côtoient « les pays qui comptent, et les pays qui pèsent ».

Le film du séjour new-yorkais était d’autant surréaliste que l’un des thèmes développés par Macky Sall (la violence faite aux femmes) divorçait d’avec l’actualité sénégalaise en images qui passait en boucle sur les télévisons du monde. Du reste, le manque d’eau n’est-il pas une forme de violence infligée à la femme – au foyer comme à la maternité – qui a un besoin d’hygiène supérieur à celui de l’homme ? Décidément, l’accélération de la cadence conduit directement au carrefour des contradictions.

Il s’y ajoute qu’au moment où le Sénégal déroulait son carrousel diplomatique sous forme d’audiences et de discours présidentiels, les télégrammes des ambassadeurs accrédités au Sénégal, avaient déjà signalé aux dirigeants du monde que Dakar privée d’eau, était dans l’antichambre des épidémies. Dans des conditions gênantes, convenez-avec moi que le Président du Sénégal pouvait difficilement impressionner l’Assemblée générale de l’ONU, par la seule qualité littéraire de son discours.

C’est sur ses entrefaites que le Président du Congrès Juif Mondial, Donald Lauder, a sollicité la médiation de Macky Sall dans les pourparlers heurtés entre Israël et l’Autorité palestinienne. Plaisanterie, folie ou flatterie de la part du chef des Juifs du monde qui est aussi informé des réalités sénégalaises que le Premier ministre Netanyahu ? Impliquer Macky Sall dans la résolution du conflit proche-oriental que les Présidents Kennedy, De Gaulle, Khrouchtchev, l’Indien Nehru et le plus illustre des Secrétaires généraux de l’ONU, U Thant, ont laissé derrière eux, n’est vraiment pas une preuve d’amitié pour le Sénégal et son peuple qui ont une débauche de défis à relever.

Tout comme le fait de conseiller et d’encourager Macky Sall à accepter de prendre la tète du Comité d’orientation du Nepad a été une erreur. Le contexte de 2012-2013 est aux antipodes de la conjoncture économiquement et socialement bénie dans laquelle Wade baignait, moins de trois ans, après le départ de Diouf. Et ce n’est pas la coûteuse balade diplomatique à Saint-Pétersbourg qui catapultera le Sénégal dans le groupe formé par les BRICS. Encore moins une visite de Jacob Zuma. Le passeport pour les BRICS a pour nom : émergence. Et non éloquence. Enfin, d’un point de vue prosaïque voire trivial, le Nepad rime avec une guigne politique vachement fatale aux pionniers. Thabo Mbeki a été écarté par voie parlementaire ; Abdoulaye Wade a été électoralement effacé par Macky Sall. Reste un Bouteflika (diminué) qui n’a jamais été pleinement maitre d’une Algérie placée sous la tutelle de l’armée, depuis 1965.

Bref, si un coup de frein n’est pas donné à cet agenda aux caractéristiques de capharnaüm, le Président du Sénégal ira bientôt s’occuper du Cachemire (pomme de discorde entre l’Inde et le Pakistan) avant de soulager Kaffrine, des affres d’un hivernage peu clément. A tort. Elu triomphalement sur un programme éminemment national (le Yoonu Yokkuté) le leader de l‘APR – s’il était bien conseillé – devrait se fixer trois objectifs : la paix en Casamance, la demande sociale et les infrastructures grandement entamées par son prédécesseur. Avec un accent sur les infrastructures liées à l’eau dont le ministère de tutelle, à la lumière de la pénurie, doit être désormais aligné sur les départements de souverainté comme l’Intérieur, le Défense, la Justice etc.

Voilà un agenda autocentré – moins de voyages et plus de présence au Sénégal – qui peut meubler les trois années du quinquennat, avec un bilan probant. Justement, il existe des bilans qui valent des Prix Nobel. Un Président élu à 65% puis réélu proprement à 70%, entrera forcément dans l’Histoire du pays. Et son nom figurera dans les manuels scolaires. Léon Gambetta et Jules Ferry n’ont pas reçu de Prix Nobel. Mais leurs rôles dans l’Histoire de leur pays, les immortalisent. Aujourd’hui, la majorité des Français instruits doivent une fière chandelle à Jules Ferry, le père de l’école publique, laïque et démocratique.

En un mot, l’amour sincère et la gratitude éternelle du peuple sénégalais sont plus importants que les félicitations (tantôt cyniques, tantôt condescendantes) de la fameuse communauté internationale. Les convives spéciaux – oh pardon ! les conseillers spéciaux nichés sur l’avenue Roume – doivent le dire à qui de droit. D’autant que la popularité croissante constitue le meilleur bouclier en démocratie. Beaucoup plus solide que les Légions d’intervention de la gendarmerie. Le Shah d’Iran n’a-t-il pas été délogé par les foules, en 1979, malgré l’existence de sa puissante armée et celle de sa cruelle police secrète dénommée la Savak ? Allusion à la phrase maladroite du Président sur les fondations présumées inébranlables de l’Etat sénégalais.

En résumé, c’est vers les chantiers nationaux que les conseillers doivent prioritairement orienter Macky Sall. Pas vers les dossiers internationaux sur lesquels les Etats pèsent du poids de leurs barils de pétrole ou s’imposent par le nombre de leurs missiles. Le chantier du jour étant, bien sûr, le tuyau de Keur Momar Sarr, plus rebelle à la réparation que le rebelle Salif Sadio de Karthiack, au processus de paix.

Par Babacar Justin Ndiaye

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*