Kennedy était pour l’autodétermination des peuples

Il y a 100 ans, le 29 mai 1917, naissait John F. Kennedy, l’un des présidents les plus progressistes de l’histoire des Etats-Unis. Qu’a-t-il fait pour les peuples africains et arabes ? Témoignage de Herbert Weiss, professeur émérite à la City University de New York et auteur chez l’Harmattan de Radicalisme rural et lutte pour l’indépendance au Congo Zaïre. Le jour de l’élection de JFK, en novembre 1960, Herbert Weiss était un jeune chercheur américain installé à Léopoldville, la future Kinshasa. Aujourd’hui, il se souvient au micro de Christophe Boisbouvier.

RFI : Herbert Weiss, en juillet 1957, en pleine bataille d’Alger, le sénateur Kennedy a fait scandale à Washington en se prononçant publiquement pour l’indépendance de l’Algérie. Pourquoi cette audace à l’époque ? Etait-ce pour évincer la France au bénéfice des Etats-Unis ?

Herbert Weiss : Non, pas du tout. Je crois que c’était le soutien à l’autodétermination des peuples parce que, pour quelqu’un comme Kennedy, et pour la gauche américaine, il était important de faire la concurrence aux Soviétiques dans le tiers-monde.

Kennedy s’est dit qu’il valait mieux avoir les nationalistes arabes et africains – comme Nasser et Nkrumah – avec lui, plutôt que contre lui ?

Exactement. Ou, s’il ne pouvait pas les avoir avec lui, au moins les garder comme neutres.

En novembre 1960, quand Kennedy a été élu président, Patrice Lumumba était le prisonnier du colonel Mobutu, mais il était toujours vivant. Alors, pendant cette période où il était déjà élu, mais pas encore à la Maison Blanche, est-ce que Kennedy a essayé de se rapprocher du prisonnier Lumumba et de ses partisans qui étaient encore en liberté ?

Approcher, c’était peut-être un grand mot. Mais il est certain que les gens qui se préoccupaient, pour Kennedy, des questions africaines voulaient avoir une nouvelle politique vis-à-vis du Congo. Il y a beaucoup d’évidences [de preuves, NDLR] que, non seulement ils voulaient changer cette politique, mais ils ont entamé des conversations avec le représentant de Lumumba à l’ONU, Thomas Kanza. Et, lui-même, Thomas Kanza, a donné une déclaration, qu’il y avait des négociations – d’après lui, des négociations – entre des représentants de Kennedy et de Hammarskjöld [le secrétaire général, NDLR] de l’ONU, pour changer la politique après que Kennedy soit investi président des Etats-Unis.

C’est-à-dire qu’il y a eu, entre novembre 1960 et janvier 1961, des discussions entre Kennedy, le secrétaire général de l’ONU Dag Hammarskjöld, et peut-être le représentant de Lumumba à New York, Thomas Kanza ?

Oui. Je peux dire qu’il y a pas mal d’évidences. Mon opinion est qu’il y avait des discussions. Je n’irai pas jusqu’à dire des négociations. Mais est-ce qu’il y a des preuves ? Non.

Patrice Lumumba est assassiné le 17 janvier 1961, c’est-à-dire trois jours avant l’installation de John Fitzgerald Kennedy à la Maison Blanche. Est-ce une simple coïncidence ?

A mon avis, non. Et je dois dire que cet avis est partagé par les nationalistes au Congo. Par exemple, feu Cléophas Kamitatu était absolument sûr que les gens autour de Mobutu avaient peur de ce qu’allait être la politique américaine, après que Kennedy soit installé.

Professeur Weiss, à l’époque vous étiez un jeune chercheur américain installé à Léopoldville, la future Kinshasa. Est-ce que les représentants américains à Léopoldville – l’ambassadeur, le chef de poste de la CIA – avaient la consigne du vieux président Eisenhower de liquider Patrice Lumumba avant la transmission du pouvoir à John Fitzgerald Kennedy ?

L’intention d’assassiner Lumumba était claire à partir de septembre de la part des Etats-Unis. Est-ce qu’ils ont finalement participé à l’assassinat ? Je ne sais pas.

Est-ce qu’au début de janvier 1961, Eisenhower et le directeur de la CIA, Allen Dulles, se disent : « Il faut se dépêcher de faire assassiner Lumumba avant que Kennedy ne s’installe à la Maison Blanche le 20 janvier prochain » ?

Evidemment, je n’ai pas d’informations pour vous répondre définitivement, mais mon opinion sera non. Ce n’est pas eux qui ont pris cette décision. C’est plutôt du côté congolais, anti-lumumbiste, qu’il faut trouver cette motivation.

C’est-à-dire que, début janvier 1961, Mobutu et les putschistes du groupe de Binza se disent : « Attention, Kennedy arrive le 20 janvier, il faut éliminer Lumumba avant cette date » ?

Lumumba… Très vite. Oui. Ça, c’est l’hypothèse et je crois qu’il y a de quoi soutenir cette thèse.

Beaucoup disent que, si Lumumba avait survécu, Kennedy aurait peut-être fait libérer le nationaliste congolais. Et, pourtant, deux ans plus tard, en mai 1963, c’est le même John Fitzgerald Kennedy qui reçoit à la Maison Blanche le général Mobutu !

Oui. N’oubliez pas que Kennedy suit les intérêts des Etats-Unis dans le contexte de la Guerre froide. Deux ans plus tard, Mobutu est fortement installé au Congo. Et rappelez-vous que le premier candidat à être successeur à Lumumba, Gizenga, a créé à Stanleyville [aujourd’hui Kisangani, NDLR] un gouvernement concurrentiel à celui de Léopoldville. Le gouvernement [de Gizenga, NDLR] a entamé des relations avec les pays communistes. Alors que Mobutu faisait exactement ce que les Américains ont voulu. Alors pourquoi ne pas le recevoir ?

D’autant que Mobutu se battait contre la sécession du Katanga…

Ah là ! Je dois dire que c’est au crédit de Kennedy parce que les Etats-Unis n’ont jamais soutenu la sécession du Katanga, contrairement à la France, à la Belgique, aux leaders de l’apartheid en Afrique du Sud, etc.

Donc il y a un choix politique très clair du président Kennedy contre De Gaulle, contre les Belges, contre les Sud-africains de l’apartheid. Il faut empêcher la sécession du Katanga ?

Oui. Et c’était cohérent avec l’idée que nous [les Américains, NDLR] soutenons la création des nations-Etats et les leaders qui sont à la tête de ces Etats dans le tiers-monde.

Une question personnelle, professeur : en novembre 1960, vous étiez donc à Léopoldville, la future Kinshasa. Vous avez voté Nixon ou Kennedy ?

Evidemment Kennedy. (Rires) Quelle question ! Moi, j’aurais voulu que l’Amérique soutienne Lumumba parce que, n’oubliez pas la suite de cette histoire, après que Kennedy soit mort et que les lumumbistes commencent la première révolution post-indépendance en Afrique avec les Simbas [de Pierre Mulele, NDLR], tout ça n’aurait pas eu lieu si les lumumbistes n’avaient pas été éliminés d’un pouvoir qu’ils avaient gagné à la suite de leur victoire électorale. Et tout ça est éliminé par le coup d’Etat de Mobutu de septembre 1960.

http://www.africapresse.com/kennedy-etait-pour-lautodetermination-des-peuples/

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*