La Chine, maître de la diplomatie parallèle en Egypte ?

La République populaire de Chine (RPC) et la République arabe d’Egypte se trouvent depuis la fin des années 1970 sur une trajectoire de rapprochement politique et économique constante. Largement passé inaperçu, ce processus s’est renforcé après l’arrivée au pouvoir de Hosni Moubarak au début des années 1980, aiguillonné par les évolutions internes aux deux pays et les transformations ainsi induites au niveau de leurs ambitions externes. La montée en puissance économique de Pékin à partir des années 1990 et sa quête de nouveaux marchés ont, par exemple, rencontré les besoins croissants en investissements du Caire.

Les conjonctures internationales ont aussi joué un rôle non négligeable, à l’instar de la crise financière mondiale de 2008. En fragilisant les économies occidentales, celle-ci a ouvert la voie à une plus grande assertivité chinoise et a accru son attractivité pour le partenaire égyptien notamment. Curieusement, les turbulences qui ont suivi le « printemps égyptien » se sont révélées être un catalyseur puissant qui a débouché, fin 2014, sur un « partenariat stratégique intégral ». Prometteur pour les deux parties, ce partenariat est aussi significatif d’une fluidité plus marquée du système international, tant du point de vue des normes que des pôles de puissance.

Réminiscence des événements de Tiananmen qui avaient secoué la Chine en 1989, la révolte populaire qui débute en janvier 2011 en Egypte inquiète fortement Pékin. Très prudent, ce dernier adopte un discours qui soutient le raïs sans condamner les protestataires, mais plutôt les ingérences extérieures. Dès lors, même si la chute de Moubarak lui fait perdre un partenaire de choix, la Chine se trouve en position de tendre rapidement la main aux autorités de la transition – le Conseil suprême des forces armées. Dès mars 2011, une délégation chinoise menée par le vice-ministre des affaires étrangères se rend en Egypte afin de relancer les relations bilatérales, alors que les pays occidentaux peinent à se positionner par rapport à ces changements et que nombre d’investisseurs gèlent leurs activités, voire se désengagent face aux troubles.

Constant dans son discours sur le respect du « choix » du peuple égyptien, Pékin accueille sans états d’âme l’élection du candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, contre les préférences des militaires égyptiens. Geste symboliquement fort, le nouveau président égyptien réserve à la Chine sa première visite à l’étranger, au grand dam des Etats-Unis. Une série d’accords et de discussions se tiennent durant le court mandat de Morsi, indiquant clairement la volonté des deux parties de renforcer leur coopération.

C’est en avril 1999 que, lors d’une visite d’Etat à Pékin, le président Moubarak avait signé avec son homologue chinois d’alors, Jiang Zemin, un communiqué établissant une relation de « coopération stratégique » entre les deux pays. Reprise à leur compte par le maréchal Tantatwi et le président Morsi, en dépit de la brièveté de leur passage à la tête de l’Egypte, cette coopération stratégique est transformée en « partenariat stratégique intégral » en décembre 2014, quelques mois seulement après l’investiture d’Al-Sissi.

Ce développement n’est pas que sémantique. En élevant leurs relations à l’échelon le plus haut dans la hiérarchie des « partenariats »établie par la diplomatie chinoise, Pékin et Le Caire s’engagent à coopérer dans tous les domaines pouvant relever des relations bilatérales, et ceci sur le long terme. En outre, l’esprit sous-jacent à ce type de partenariat est que, même en cas de tensions occasionnelles, la coopération entre les deux pays ne doit pas dérailler. Une sorte de promesse de soutien et de loyauté croisée.

Sur le plan pratique, ce partenariat renforcé se traduit par un dynamisme renouvelé des relations entre les deux pays. Soutenus par de nombreuses visites de haut niveau – le président Al-Sissi s’est rendu au total quatre fois en Chine depuis son arrivée au pouvoir –, de nombreux accords et projets ont fait (ou font encore) l’objet de négociations et sont, pour la plupart, à un stade ou un autre de concrétisation. S’ouvrant à de nouveaux types de produits, le commerce bilatéral a continué à croître, avec plus de 10,8 milliards de dollars (16,5 milliards d’euros) d’échanges en 2017.

Même s’il faut faire la part entre des évolutions tangibles et des annonces et promesses qui restent à réaliser, les relations bilatérales sino-égyptiennes se sont incontestablement étoffées dans les toutes dernières années. Au point que Pékin est devenu l’un des partenaires individuels les plus importants du Caire dans des créneaux aussi divers que le commerce, les investissements, la fourniture de facilités financières ou les transferts technologiques.

Même en matière sécuritaire, les liens se sont approfondis, notamment dans le cadre de la coopération antiterroriste, Le Caire ayant par exemple aidé Pékin à rapatrier de force vers la Chine des étudiants ouïgours présents sur son territoire. Cette effervescence bilatérale atteste de manière évidente une forte convergence des intérêts tant économiques que politiques.

Parallèlement, il semble que l’Egypte d’Al-Sissi soit de plus en plus désireuse de s’associer aux dynamiques multilatérales impulsées par la Chine et porteuses de la vision du monde que Pékin promeut dans sa politique étrangère. Un développement constaté avant même l’arrivée de Xi Jinping.

Dès décembre 2014, le président Al-Sissi s’est ainsi officiellement associé à l’initiative des « nouvelles routes de la soie » (Belt and Road Initiative, ou BRI) lancée par Xi Jinping en octobre 2013. Essentielle pour la Chine en raison de la position stratégique de l’Egypte à la confluence de trois continents et de son contrôle du canal de Suez, cette adhésion l’est tout autant pour un régime égyptien confronté à l’impératif de redresser l’économie moribonde de son pays. Or la BRI porte la promesse de nombreux investissements, tout en permettant au Caire de manifester une convergence politique par rapport à son partenaire asiatique.

Par ailleurs, malgré les réserves de Washington, Le Caire a rejoint comme membre fondateur l’AIIB (Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures), créée en 2015 à l’initiative de la Chine. Ainsi, tout en contribuant à légitimer la démarche chinoise en vue d’un ordre financier mondial élargi, voire alternatif, l’Egypte se ménage une nouvelle ligne de crédit. Jusqu’ici, elle est d’ailleurs devenue le seul pays africain, et le deuxième du Moyen-Orient avec Oman, à avoir obtenu le soutien de cette institution. L’Egypte a également officiellement déposé en 2015 sa candidature pour devenir membre observateur ou partenaire de dialogue de l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS).

Le Caire s’est aussi vu offrir l’opportunité de se raccrocher à la dynamique des Brics grâce à l’initiative de Pékin. Moment de légitimation personnelle, le président Al-Sissi a ainsi été invité par Xi Jinping à assister au sommet de Xiamen en septembre 2017. Il y confirme, sans surprise, son soutien à la proposition d’expansion de ce groupement (initiative Brics +), lancée par la Chine en mars 2017. Cette initiative lui permet d’être associé de manière plus formelle encore aux travaux de ce groupement qui, malgré les aléas circonstanciels, entend peser sur la scène internationale. Le Caire a ainsi participé au sommet des Brics en Afrique du Sud à l’été 2018.

Le rapprochement sino-égyptien n’est pas que le signe d’intérêts économiques croisés bien entendus. Il est peut-être, et avant tout, l’expression de convergences politiques des deux pays résultant d’une quête commune d’un ordre international « parallèle » pour reprendre une formule d’Oliver Stuenkel, voire alternatif, et en tout cas multipolaire et moins occidentalo-centré.

La capacité de la Chine à maintenir et développer ses relations avec l’Egypte en dépit des turbulences du début de la décennie est révélatrice à cet égard. Tout d’abord, elle contraste avec les positions des Occidentaux qui, d’un retournement à l’autre, sont apparues ambiguës et louvoyantes, à l’instar des atermoiements américains pour qualifier la destitution de Morsi de « coup d’Etat ».

Les événements égyptiens ont en fait permis à la Chine de démontrer la cohérence d’une politique étrangère fondée sur des principes stables, tels que la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats ou la « neutralité » par rapport au régime politique. Ayant réinterprété ces principes constitutifs de l’ordre international post-1945, les Occidentaux se sont vus pour leur part contraints à un exercice d’équilibrisme, souvent peu convaincant, entre realpolitik et valeurs prônées.

Par ailleurs, le « printemps égyptien » a révélé la profondeur du ressentiment de la population à l’égard de la proximité du régime de Moubarak par rapport à Washington et sa défiance à l’encontre d’un ordre international libéral qui, in fine, avait pesé négativement sur ses conditions de vie. Ses suites ont aussi mis en lumière la complexité de la transition politique et la difficulté à rencontrer les normes promues par les puissances occidentales et les institutions qui en émanent.

Dans ce contexte, une puissance économique et politique émergente telle que la Chine, s’affirmant progressivement comme alternative possible aux Etats-Unis et porteuse d’une vision de la coopération en rupture avec la conditionnalité, ne pouvait qu’être attractive pour les acteurs égyptiens. Ce n’est sans doute pas anodin qu’en déplacement à Pékin, en septembre 2018, le président Al-Sissi ait salué non seulement le « partenariat stratégique intégral » sino-égyptien, mais aussi « l’unité de but et la confiance mutuelle » des deux pays.

Bob Woodward

source:http://decryptnewsonline.over-blog.com/2019/01/la-chine-maitre-de-la-diplomatie-parallele-en-egypte.html

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