La pêche, la brèche et la dèche ! Guet-Ndar d’hier à aujourd’hui. Par Ababacar GAYE

Depuis quelques années maintenant, les pêcheurs de Guet-Ndar naviguent dans des eaux troubles.  Pris entre les feux des garde-côtes mauritaniens et l’implacabilité d’une brèche meurtrière, les populations de la Langue de Barbarie ne savent plus à quel saint se vouer. Comme si cela ne suffisait pas, la furie de la mer qui s’agite de plus en plus vient s’ajouter au lot de problèmes si atroces que tout le monde est nostalgique des temps anciens.

Saint-Louis autrefois

Saint-Louis était cette contrée que tous voulaient fréquenter. Capitale de l’élégance, la ville tricentenaire fut la porte d’entrée même de la civilisation occidentale, le réceptacle de la modernité. Il fut, je m’en souviens, ce terroir dont l’hospitalité et les bonnes manières constituaient l’identité et l’étiquette.

Enfant talibé (et non enfant de la rue), je parcourais les ruelles très étroites de Guet-Ndar pour demander l’aumône et retournais toujours au daara le cœur rempli de joie. Rien de telle que la générosité d’un Doomu Ndar ! Alors il n’y a rien de surprenant si ce label de générosité est chanté par nombre d’artistes dont la star planétaire, Youssou Ndour. Ndar fut et demeure cette capitale de la Teraanga où le savoir-vivre, le savoir-faire et le savoir-être sont inculqués à l’enfant dès le bas âge!

Autrefois, la mer était poissonneuse et cela se sentait partout. Autant la pêche est un secteur névralgique pour l’économie du pays, autant elle est ce secteur dont tous les autres sont tributaires dans la vieille ville. Quand le pêcheur fait une bonne pêche, tout le monde le ressent. C’est bel et bien sur la pêche que repose toute l’économie de Ndar-Toute (un quartier) et ses environs. Les pirogues revenaient de la mer bien remplies et cela se lisait sur les visages radieux de ces « mool ».

Il nous plaisait toujours de nous rendre à Diamalaye (le quai de pêche de Guet-Ndar) et profitaient comme tous de la prise de ces pirogues que guettaient hommes et femmes de tous âges : mareyeurs, vendeuses, charretiers, etc. Des poissons de toutes catégories étaient régulièrement ramenés du fond de la mer à telle enseigne que les poulpes « yaabôoy » n’étaient bons que pour le fumage.

Autrefois, l’embouchure ne tourmentait pas le sommeil des pêcheurs. Ces derniers la bravaient sans coup férir et l’on n’avait pas besoin de trop de courage pour y parvenir. Les pirogues allaient et revenaient sans trop de risques et les jeunes pêcheurs se sentaient fiers de l’avoir traversée, d’avoir réussi ce test grandeur nature. Il arrivait rarement qu’on signalât des dommages naissant d’une telle entreprise intrépide.

Autrefois, la mer ne tempêtait pas sur les murs des maisons proches du littoral car il y avait un espace relativement grand et dont les piroguiers se servaient comme débarcadère. Il n’y a pas longtemps, l’on se permettait même de jouer sur le sable fin tout le long de la langue de barbarie. De telles aires de jeux permettaient aux pratiquants (joueurs, lutteurs, ou sportifs tout simplement) d’avoir la forme physique recherchée.

Saint-Louis aujourd’hui

Le lustre dont Saint-Louis faisait montre jadis n’est plus le même aujourd’hui car beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts. L’effervescence que l’on sentait dans Guet-Ndar et qui rythmait le quotidien du pêcheur s’est ramolli avec la pêche qui ne fait plus rêver. Les jeunes qui quittaient d’autres contrées  pour devenir pêcheurs, préfèrent maintenant explorer d’autres métiers pour joindre les deux bouts.

Il faut reconnaître qu’à Saint-Louis, quand le secteur de la pêche éternue, tous les autres secteurs attrapent le rhume. Et si la situation s’est empirée ces dernières années, c’est dû à trois calamités :l’absence de licence de pêche vers la Mauritanie, une brèche cauchemardesque et le débordement d’une mer qui ne cesse de se rebeller. Mais tous ces fléaux sont le corollaire d’une mauvaise gestion par l’homme de son environnement.

L’absence de licence de pêche :

 Les pêcheurs ont toujours eu à pêcher dans les eaux de la Mauritanie. Dans le passé, ils s’y rendaient parfois pour capturer une certaine catégorie de poissons nonobstant le fait que les eaux sénégalaises fussent abondantes. Ce n’est que ces dernières années, que partir pêcher en Mauritanie devient une affaire de survie. Car c’est avec la surpêche par les pêcheurs sénégalais et la surexploitation par des bateaux russes ou chinois que la raréfaction des produits halieutiques se note partout au Sénégal.

Face à cette situation étouffante, les pêcheurs de Saint-Louis ne trouvent leur salut que dans les eaux de la Mauritanie. Pour ce faire, il faut au préalable des licences que leur accordaient les autorités mauritaniennes. La Mauritanie est devenue pour le pêcheur Saint-Louisien ce que l’Espagne était pour les émigrés clandestins : un eldorado !

Mais depuis quelques années l’obtention de ces permis est devenue presque impossible avec un voisin mauritanien qui s’emmure dans une logique peu compréhensible. S’ils ne sont pas enjoints de quitter le pays, les pêcheurs sénégalais en terre mauritanienne sont tout simplement arrêtés pour divers délits. Même si la Mauritanie est un état islamique, il faut rappeler à ses garde-côtes que ce ne sont pas tous les péchés qui sont passibles de la mort. De quel pêché le jeune Fallou Sall et les autres qui ont subi la foudre de ces « gâchettes faciles » ont-ils été accusés ? Et que dire des péchés véniels ? En ayant illégalement pêché, lesdits pêcheurs ont certes péché, mais méritent tout de même un traitement humain. Ainsi serait-il préférable au nom du bon voisinage que les sanctions soient proportionnelles aux fautes commises. Car tout état souverain a l’obligation de protéger ses frontières mais une frontière est toujours commune à deux parties à l’image d’une cloison.

LA BRECHE :

Elle constitue le plus vilain des cauchemars de la langue de barbarie. Depuis son ouverture en octobre 2003, la brèche a fait plus de 270 victimes dont des morts. Ces statistiques qui font froid dans le dos ne sont que la partie visible de l’iceberg.

En réalité, c’est à cause de cette Profanation de la Nature (ainsi l’appellent les professeurs Mary Teuw Niane et Abdou Sène dans une étude) que beaucoup de villages sont sous la menace de disparition s’ils ne sont déjà rayés de la carte du Sénégal : Doun Baba Dièye, Keur Bernard et Pilote Barr. Il faut préciser qu’à son ouverture la brèche mesurait  quelques mètres et s’est agrandie au fil du temps sans une prise en charge adéquate. Quand en 2003, le régime Wade ouvrait cette brèche et de bonne foi, il ne s’attendait aucunement à voir de telles conséquences.

C’était ni plus ni moins qu’une décision politique de vouloir soulager une ville sous la menace des eaux et lui éviter une catastrophe naturelle. Mais différer un problème n’étant pas le régler, aujourd’hui les riverains de la Langue de Barbarie sont hantés par une calamité naturelle de plus en plus imminente. Les conséquences de la brèche sont de toutes natures : écologiques, géographiques, économiques, etc.

L’avancée de la mer : L’un des problèmes majeurs que supportent mal les gens de la ville. Chaque année des habitations sont ruinées et des familles dispersées à cause d’une mer qui déverse sa bile sur les maisons près de la côte. Le sommeil de ces populations est très perturbé dans des demeures déjà trop contiguës pour contenir toute une maisonnée. Or il est un secret de polichinelle que nombre de ces personnes sont attachées aux maisons traditionnelles qu’ils ne quittent que malgré eux.

Quelles solutions préconiser ?

Pour soulager les pêcheurs, des solutions ont été préconisées proportionnellement aux problèmes soulevés. Suite à l’expulsion massive de Guet-Ndariens l’année dernière, le président Macky Sall avait fait don de matériels et soutenu financièrement les personnes concernées. Le seul bémol est que la répartition d’une telle aide faisait grincer les dents. Soit le matériel ne parvenait pas aux ayant-droits ou bien le lot qui était disponible n’était pas conséquent pour couvrir toute une population désemparée.

Toutefois, la solution qui vaille d’être recherchée c’est tout simplement discuter avec la partie mauritanienne pour avoir des licences pour tous les piroguiers qui désireraient s’y rendre. Car comme dit un proverbe bien connu des pêcheurs : « au lieu de me donner toujours du poisson, apprends-moi à pêcher » !

Au-delà du changement climatique, la migration des poissons vers d’autres horizons (notamment la Mauritanie) est due à la mauvaise gestion de l’environnement par les usagers. Ainsi s’impose-t-il de davantage légiférer sur la pratique de pêche et sanctionner au besoin tout enfreinte aux règles. Il urge pour le ministère de l’Environnement et celui de la Pêche de prendre les mesures adéquates en réponse à cette situation.

Le renforcement et la surveillance des Aires marines protégées et Zones de pêche protégées seraient un préalable pour mieux gérer les ressources halieutiques. Aussi, la décision du chef de l’Etat de protéger les pêcheurs depuis la frontière avec la Mauritanie est-elle à saluer.

Pour ce qui est de la brèche, les intellectuels ont été les premiers à s’y pencher. C’est ainsi que beaucoup d’études ont été réalisées au niveau de l’Université Gaston Berger. Un an après son ouverture, c’est-à-dire en 2004, les professeurs Mary Teuw Niane et Abdou Sène ont publié une étude intitulée «Langue de Barbarie, La Brèche de l’Espérance ? ».

Dans ledit texte, ils avançaient que l’expertise locale pouvait apporter une réponse efficiente à ce problème à la seule condition que les autorités leur assignent ce rôle. Sur la même question, le laboratoire leïdi de l’Université de Saint-Louis a publié une étude minutieuse en décembre 2013 avec le professeur Boubou Sy et autres.

Ce qui démontre que l’intelligentsia n’est pas indifférente à la question. Il suffit que les politiques les impliquent davantage pour qu’une issue heureuse soit trouvée. Parmi les solutions avancées, l’on peut citer le dragage du fleuve et la construction d’un port sur l’étendue de la brèche.

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