Laser du lundi : Le Sénégal est un pays à cohésion sociale avancée et réversible (Par Babacar Justin Ndiaye)

Les citoyennes Houlèye Mané, Amy Collé Dieng et Penda Ba ont, toutes les trois, gravement dérapé, à des degrés diversement préoccupants. La journaliste et l’artiste ont chiffonné, par l’image et par le verbe, la plus haute institution du panorama étatique. Quant à la dame Penda Ba, elle a tiré au bazooka, sur la cohésion nationale. Bien entendu, la justice n’a pas été inerte. Comme toujours, des figures de la vie publique (Alioune Tine et Penda Mbow) ont bougé dans le sens le plus conforme à leurs vocations communes.

L’historienne a vanté, et surtout, vendu, avec succès, les vertus du pardon, au Président Macky Sall. En tout cas, Houlèye Mané est subitement libre. De son côté, l’ancien responsable de la RADDHO a bien mis en exergue le dégel et la décrispation qui sont indispensables à l’essor de la démocratie. Mon avis – exclusivement articulé à l’équilibre, au renforcement et à la sauvegarde de la nation en gestation – est beaucoup plus mitigé.

L’apologie de l’emprisonnement n’est guère à l’ordre du jour. Bien au contraire. Même l’oiseau encagé aspire à la liberté, à fortiori, Houlèye Mané, Amy Collé Dieng et Penda Ba. Toutefois, il urge d’enrayer, par la fermeté, une montée des périls forcément fatale. Car, le Sénégal est un pays à cohésion sociale très avancée, toujours insuffisante et encore réversible. Toute glose calculée, opportuniste et frénétique autour de l’ethnie, de la confession et de la communauté, diffuse, non pas des étincelles, mais engendre une boule de feu. Sur ce terrain truffé de chausse-trappes, Penda Ba a évolué à la manière d’un éléphant dans un magasin de porcelaines. Avec une inconscience totale ou une froide détermination ? Je n’en sais rien. Les juges et les psychanalystes y répondront. Pour l’heure, donnons à l’actuelle génération (Macky Sall et ses ministres) qui préside aux destinées du Sénégal, une claire idée de la qualité et de la préciosité de l’héritage qui leur est légué par d’illustres devanciers aux commandes de l’Etat !

C’est le très mesuré et très modéré Président Léopold Sédar Senghor qui a porté le Sénégal indépendant, sur les fonts baptismaux, au double plan des institutions étatiques et du raffermissement de l’entité nationale. Issu de deux minorités (religion chrétienne et ethnie sérère) le fondateur du BDS-UPS-PS fut indiscutablement davantage un chef d’Etat tatillon qu’un chef de Parti zélé ou un chef de clan borné. Il dosa merveilleusement (seul le bon Dieu accède à la perfection) le partage des responsabilités entre les régions, les communautés et subsidiairement les confessions. Le tout, sur fond de compétences disponibles, de profils adéquats et de cohésion recherchée à l’échelle du pays. Le tableau récapitulatif des nominations aux emplois civils et militaires les plus élevés, est expressif à cet égard, notamment au sein des organes les plus névralgiques du jeune Etat, dans une nation en gestation.

Sous le magistère du Président Senghor, le commandement des Armées et la hiérarchie de la Gendarmerie étaient peuplés de Casamançais, de Djoloff-Djoloff et quasiment vides de Sérères. Le premier patron de la Gendarmerie africanisée (après le départ du Lieutenant- colonel Picard) fut le Capitaine Ahmeth Fall de Kolda. Le troisième chef d’Etat-major des Armées – après les Généraux Amadou Fall et Jean-Alfred Diallo – fut le Colonel et futur Général Idrissa Fall. Un natif de Sédhiou. Malgré leurs noms qui sonnent Wolof ou Maure, les officiers Ahmeth et Idrissa sont culturellement et psychologiquement des Casamançais. Justement, la Casamance rebelle, irrédentiste, séparatiste et turbulente a donné deux chefs d’États-majors emblématiques au Sénégal : les Généraux Idrissa Fall et Tavarez de Souza, dans un contexte d’épidémie de coups d’Etat militaires en Afrique. Même le Colonel Ba Tamsir, réputé proche de Mamadou Dia et de Waldiodio Ndiaye (deux ennemis puis prisonniers de Senghor) fut momentanément nommé à la Direction de la Gendarmerie. Comme quoi, les Présidents Senghor et Diouf plaçaient la barre très haut, au-dessus des considérations subjectives. En un mot, ils prenaient le gros risque de mettre les institutions, au-dessus des ethnies. Quel démonstratif culte de la République et de la Nation ! Le Général Waly Faye (un Sérère comme Senghor) ne dirigea ou ne commanda la Gendarmerie qu’après le départ de Senghor, et dans le sillage de la montée en flèche de son parrain et protecteur, Jean Collin. Senghor n’aimait pas le Général Waly Faye pour des raisons qu’il n’est pas indiqué d’indiquer ici. J’ai volontairement omis de citer le Général Abdoulaye Soumaré, CEMGA de l’armée fédérale du Mali.

A l’échelle gouvernementale et dans le domaine sécuritaire, la pédagogie de la construction nationale fut également remarquable. Amadou Clédor Sall s’installa au ministère de l’Intérieur, dans le contexte agité de mai 68 et de ses lendemains tendus. Tandis que le Bureau de Sécurité de la Présidence (services secrets d’alors) tomba sous l’autorité du Commissaire Sidibé. Les Sidibé sont des Peulhs du Wassoulou. Durant la même période, Mady Cissokho de Kédougou, issu d’une région périphérique et d’une ethnie tout aussi confinée, fut l’unique ministre d’Etat du gouvernement de Senghor. Mieux, il assurait l’intérim du chef de l’Etat durant les absences ou les vacances de Senghor, en Normandie. Abdou Diouf (homme d’Etat placide) maintint Ibrahima Wone à la Sûreté nationale, avant d’en faire son inamovible ministre de l’Intérieur, finalement emporté par la manifestation des policiers, en 1987. Voilà le chemin de la consolidation et de la pérennisation de la Nation ! Chemin qu’il ne faut ni dévier ni déserter.

Bref, le devoir urgentissime est de tracer une ligne rouge pour des boutefeux armés de tisonniers et désireux, précisément, d’attiser le feu ethnique. Penda Ba répondait-elle à Amy Collé Dieng ou à Assane Diouf, l’autre pyromane d’outre-Atlantique ? Peu importe ! Sa riposte est démesurée, incontrôlée, non ciblée, et non encadrée. Telle une mitraillette en folie, elle a lâché des rafales d’injures en direction d’une ethnie qui, à l’image de toutes les autres, renferme des saints et des vénérés. C’est le lieu de magnifier la promptitude et la vigueur de la réaction, sans équivoque, du journaliste et figure pionnière de l’APR, Abou Abel Thiam. Appartenant à la même ethnie, militant dans le même Parti et venant de la même région que Penda Ba, ce proche du Président Sall, a condamné fermement et souligné amplement les périls encourus. Un recadrage qui n’est pas étranger au prolongement judiciaire du dérapage.

Temps de la justice mais, aussi, temps de l’indispensable catharsis qui s’impose. La séance d’introspection commencera normalement par la question suivante : pourquoi ce qui n’a jamais effleuré l’esprit des Sénégalais, l’assiège, aujourd’hui, en 2017 ? S’il faut rectifier le tir, à la lumière de la gouvernance exemplaire de Senghor et de Diouf, ce sont les Pouvoirs publics qui sont alors indexés. Et, au-delà d’eux, toute la nation. Il y a des cécités, des complaisances et des hypocrisies qui sont coupables et fatales. Un pays qui traine, depuis trente ans, le boulet casamançais, doit faire attention à tous les défis menaçant la cohésion nationale. Au demeurant, le MFDC est moins dangereux que ceux qui jouent la carte ethnique, soit pour accabler politiquement le régime, soit pour accaparer les privilèges, sur la base d’une distribution communautaire des postes de responsabilité. En effet, le MFDC convoque des arguments historiques et juridiques, pour asseoir le séparatisme ou l’indépendance. Arguments fumeux voire fallacieux ; mais arguments très au-dessus de l’instrumentalisation de la folle fibre ethnique. Au sein des instances dirigeantes du MFDC, se côtoient des musulmans, des chrétiens, des animistes, des diolas et des peulhs. En tout état de cause, l’éclatement de la bombe ethnique sera si apocalyptique, qu’il donnera au sanglant conflit casamançais, les couleurs d’une partie de pique-nique sur la plage, entre copains un peu éméchés.

PS : Les amis de l’artiste Amy Collé Dieng trouvent que le mot « saï-saï » ou « saye-saye », n’a pas, de prime abord, une charge injurieuse ou ordurière. En grammaire, il a un sens ambivalent. Il choque et amuse. Le contexte de l’emploi, le sexe de l’auteur de la phrase dans laquelle on encastre le mot « saye-saye » et la personnalité de la cible visée, peuvent serrer ou desserrer l’étau judiciaire. Un chauffeur de taxi qui dit que tel ministre est un saye-saye, provoque l’hilarité. En revanche, le même mot qui tombe des lèvres d’une belle dame, glisse du lexique vers la braguette du pantalon du ministre incriminé.

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